Maximilien Kolbe (l’opéra)

jeudi 4 février 2010

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« J’avais une immense admiration, une immense véné­­ration pour le Père Maximilien Kolbe, pour son sacrifice sur­humain… Son amour allait beaucoup plus loin que la crainte des tortures qui l’attendaient avant de rejoindre le monde supérieur. C’est le fait des apôtres, des mystiques, des saints. Maximilien Kolbe fut donc un saint… Je voulais faire une pièce de théâtre sur Maximilien Kolbe. », racontait Eugène Ionesco. L’opéra naquit de la rencontre, organisée par le Père dominicain Ambroise-Marie Carré, académicien comme l’écrivain, entre Dominique Probst, compositeur, et Eugène Ionesco, qui mit beaucoup d’energie à la rédaction de ce livret qui sera sa dernière œuvre.

Malheureusement, alors qu’une commande avait été passée par un directeur d’Opéra, celle-ci fut annulée par ses successeurs. «  Parler de saints et de la Divinité n’était vraisemblablement pas de leur goût  », racontait Eugène Ionesco. Quoi qu’il en soit, ce qui ne devait être au début qu’une œuvre en un acte, devint un spectacle entier. Dominique Probst ne désarma pas devant les réticences des programmateurs français, et, finalement, l’opéra fut joué pour la première fois à Rimini, en Italie, en août 1988, devant plus de sept mille personnes enthousiastes. Il fut créé en France en octobre 1989, à la cathédrale d’Arras. C’est cette représentation qui a été enregistrée, filmée et qui nous vaut le présent disque.

Depuis cette date, l’œuvre a été relativement peu jouée en France, même si elle ne nécessitait pas un effectif instrumental important. En novembre dernier, pour le centenaire de la naissance de Ionesco, elle fut donnée à Levallois pour deux représentations. Mais ce centenaire était aussi l’occasion pour tenter une réédition de l’enregistrement. C’est encore une rencontre qui en sera le déclencheur, comme le racontera Flavien Pierson, l’éditeur d’Integral : «  L’année dernière, lors d’un dîner chez lui, Dominique Probst m’avait parlé du centenaire de la naissance de Ionesco pour lequel la Bibliothèque Nationale allait faire une exposition fin 2009. C’est à cette occasion que l’idée nous est venue de tenter de rééditer le disque original, paru en 1990 chez Cybelia, label ayant fait faillite peu après la sortie du disque, ceci sans rapport aucun avec sa parution…  » La réédition n’était donc pas seulement opportune, elle était absolument nécessaire pour faire enfin découvrir l’opéra au grand public.

«  Ainsi, porté par le texte admirable d’Eugène Ionesco, j’ai tenté de mettre en musique l’histoire du Père Kolbe le plus simplement possible, mélangeant volontairement, au gré de la situation dramatique, langage modal-tonal-atonal et sériel, ne me refusant pas, çà et là, à dégager un caractère - pourquoi pas ? - "populaire", disons-le, dans l’expression chantée  », explique le compositeur. L’œuvre n’est pas très longue mais d’une intensité rare. Le moment présenté est l’offrande de sa vie par Maximilien Kolbe dans le camp d’Auschwitz, prenant la place d’un père de famille condamné par ses bourreaux.

En une heure, cet opéra en trois parties, met en scène quatre solistes, huit choristes, un chœur d’enfants pour le final et une instrumentation aussi originale qu’efficace : petite flûte, trompette, contrebasson, deux percussions, piano et orgue. L’écriture est vive, contrastée, souvent tendue, ne laissant aucun répit au spectateur avec des plans sonores très vastes, couvrant des tessitures étendues. La maîtrise de chaque instrument, chacun possédant son propre rôle, au même titre que les chanteurs, est convaincante. Les percussions viennent souligner la violence des situations, sans jamais en détourner l’attention. Les orgues approfondissent la dramaturgie sans la surjouer. La trompette est celle de la mort, dans son utilisation militaire, martiale et contraste avec la petite flûte qui apporte un cristallin de lumière, un timbre presque retenu. Tant les instruments que les chanteurs sont dans une scénographie totale, dans laquelle rien n’est gratuit.

Ce qui est frappant à l’écoute de cet enregistrement, c’est qu’il pourrait presque se passer de visuel tant l’œuvre est forte. Le texte n’hésite pas à être lui-même extrême, presque outrancier : «  Fumiers de merde, excréments de truie… vous boirez vos urines, vous boufferez votre merde…  », «  ah ! ah ! tu serais mignon avec des ailes, fils de pute ! S’il existait ton Dieu, tu ne serais pas là. Tu mens quand tu dis que tu crois en lui. Dis-moi que tu ne crois plus en lui. (1ère partie), «  Ce salaud de curé, pique le tout de suite au phénol qu’il crève ! » (3e partie). Mais aussi particulièrement lumineux et simple dans la bouche de Maximilien Kolbe ou du père de famille : «  Je vous bénis, je vous bénis, je vous bénis… Seigneur fais de moi un instrument de ta paix  » (2e partie), «  Prisonniers mes frères, morts vivants, morts immortels ! Ré­veillez-vous, c’est votre troisième jour, c’est la résurrection, je viens vous y rejoindre  », «  J’ai tué un Saint et un Martyr.  » (3e partie).

On y retrouvera aussi deux grandes prières que Ioneco a insérées avec bonheur : celle de François d’Assise et les Béatitudes qui concluent l’œuvre, chantées en polonais par un chœur d’enfants avant le carillon final. Ces deux moments forment comme une voûte lumineuse au-dessus d’une obscurité totale. La seule lumière se trouve dans la douceur de Maximilien Kolbe, chantée par Andréa Snarski, et dans sa force de résistance intérieure que l’on retrouve dans le traitement vocal. Maximilien affronte à la fois la violence du chef de camp, interprété par le magnifique Paul Gérimon, basse éloquente, et l’incompréhension d’un prisonnier qui se révolte contre Dieu, interprété par un baryton à la voix volontairement instable, presque délirante.

Le disque s’accompagne d’une petite vidéo qui, si elle n’est pas essentielle, permet de distiller quelque atmosphère de la mise en scène. «  Nous n’avons fait qu’une simple recopie du master original sur un nouveau glassmaster… Mais nous avons pu ajouter à la fin de la partie musicale du disque quelques extraits vidéo de la version filmée de l’opéra en 1989, ceci grâce au concours de l’INA, possesseur du master vidéo. C’est un plus qui permet de plonger davantage dans l’atmosphère dramatique de l’ouvrage et de retrouver le baryton Andréa Snarski, excellent dans le rôle de Maximilien Kolbe  » explique Flavien Pierson. La direction musicale d’Olivier Host est également de grande envergure et sert particulièrement les desseins des auteurs.

Cet enregistrement va au-delà de la curiosité culturelle, de la simple mémoire discographique. Plus qu’un témoignage d’une œuvre oubliée, il est à la fois la mise en lumière d’une collaboration artistique géniale, et une invitation au recueillement et à l’espérance. Les émotions qu’engendrent l’alliance parfaite entre un texte et sa musique pourront toucher même les plus incrédules, les moins mélomanes, les plus insensibles. L’art trouve ici toute sa portée, au-delà de la simple esthétique, au-delà de l’agréable, du pur plaisir. Il est l’expression de l’indicible, quand l’Histoire ne peut plus raconter sans s’emporter. Il touche à l’intemporel quand ce drame historique est toute l’histoire de l’humanité, dans sa relation au mal, au bien, à Dieu, à l’autre, à soi-même. Cette œuvre mériterait plus que deux représentations tous les quarts de siècle ! Elle mériterait d’investir enfin les scènes d’opéras français et de ne pas être cantonnée au sacré. Car c’est de tout l’homme dont elle parle, dans ses ténèbres comme dans ses lumières.

François-Xavier LACROUX

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