Chronique n° 377 parue dans F.C. N° 1911 – 29 juillet 1983

MISRAKI–SAMIVEL : LA MUSIQUE DES ÂMES ET CELLE DES CIMES

Le musicien qui médita sur les Autres Mondes

lundi 21 mars 2016

Paul Misraki n’est pas seulement le célèbre auteur de « Tout va très bien, madame la marquise », mais un spirituel dont on découvrira l’étonnante conversion à la foi chrétienne dans son récent livre : « Ouvre-moi ta porte » ; Samivel est un homme secret, qui ne nomme pas son Graal, bien qu’il en ait une sublime vision. Les cimes – et les abimes – le hantent. Ces deux hommes n’ont pas les honneurs du prix Lénine, comme le général Jaruzelski, ni même ceux de la critique. Mais l’intérêt. de leurs ouvrages n’a pas échappé à Aimé Michel.

Tout le monde ne peut décrocher son prix Lénine avec félicitations du jury, comme le brave général Jaruzelski. Prix Lénine de quoi, à propos ? On ne nous l’a pas dit, sauf erreur. Peut-être de « littérature » pour le beau discours qu’il fit, non sans trac, devant le Pape ? Ou bien « de la paix », pour avoir inventé l’état de guerre, entre un gouvernement et son peuple [1].

Bref. Il a son prix, et grand bien lui fasse.

Un qui devra se passer de prix Lénine, c’est Paul Misraki, le musicien mystique et philosophe, qui vient de raconter dans un merveilleux petit livre par quelles voies étonnantes et connues d’elle seule la grâce va chercher dans le monde ceux qu’elle a choisis.

Et même j’ose prédire à Paul Misraki qu’à part d’innombrables lecteurs, il n’intéressera personne dans les salons où l’on cause pour ne rien dire.

Le malheureux ! Pensez ! D’abord, il écrit très bien, clairement, et avec humour, ayant laissé au vestiaire toute langue de bois, sur le plus difficile des sujets : les métamorphoses d’une âme. Ensuite, et la presse le lui fait bien sentir, en observant un grand silence, de quel droit aurait-on une âme, et de quel droit en parlerait-on quand on a composé à l’âge du bachot la chanson du siècle que tout le monde a fredonnée une fois ou l’autre depuis deux ou trois générations (a) ? Fut-il compositeur prodige, ne produisant de musique qu’à temps perdu, en se jouant, en se bornant à jeter d’un coup sur le papier ce qui chante dans la tête, un musicien, c’est un musicien, n’est-ce pas, et pourquoi se mettrait-on toujours dès le plus jeune âge à chercher cette lumière promise à tout homme venant au monde [2] et à la trouver, qui plus est. C’est indécent et malappris. Tel est pourtant le sujet de son dernier livre au titre charmant et si drôlement trouvé (b).

Juif de pur lignage aussi loin qu’il retrouve sa trace dans le temps, élevé dans une atmosphère déjudaïsée de complet scepticisme, Misraki aurait dû, selon toute sagesse humaine, parcourir le monde en semant ses chansons, et ne penser qu’à elles. Comment il se mit à penser à Lui, c’est ce que je ne vous dirai pas, non seulement parce que le récit de sa conversion est un vrai roman, mais parce que je compte bien que vous le lirez [3].

Frappez et l’on vous ouvrira. Je me suis demandé pourquoi, toujours selon les lumières du monde, Koestler ne trouva jamais cette porte qu’il cherchait [4]. Pourquoi devant Misraki cette porte s’est-elle ouverte ? Ne sondons point les profondeurs surhumaines.

Sa lecture, pourtant, illustre au moins une injonction sans doute essentielle de celui qui en détient les clés : « Si vous n’êtes semblable à ces petits... » [5] Dans sa quête, Misraki montre le même cœur d’enfant espiègle et pur de toute méchanceté que l’on trouve aussi dans sa musique. Même dans ses chagrins, qui furent grands, et qu’il éprouva dans toute leur cruauté, il garda je ne sais quelle joie ultime, la gratitude d’être qui est peut-être la vertu du Saint-Esprit, si le péché contre le Saint-Esprit est le refus de l’être.

C’est par des voies étonnantes que la Grâce va chercher ceux qu’elle a choisis

Je dis cela à cause de son livre (et de ses livres précédents) [6]. Et aussi parce que depuis le quart de siècle que je le connais, c’est bien la moindre des choses que je témoigne qu’il est tel qu’en ses livres, limpide, sincère, drôle, profond, le plus agréable des compagnons [7]. S’il n’avait écrit, seuls ses amis le sauraient. Remercions-le d’écrire et de multiplier ainsi par le monde, avec talent, cette relation d’amitié avec une âme exceptionnelle.

Il me faudra aussi refuser Impitoyablement le prix Lénine à un autre homme inclassable, qui se fit d’abord connaître, il y a des lustres, comme le peintre génial du monde de l’altitude : Samivel [8]. Eh oui, Samivel qui, le premier, sut faire tenir dans le dénuement d’une aquarelle le mystère, la grandeur, la pureté, la puissance écrasante de la haute montagne.

Car, hélas pour lui, Samivel aussi est encombré d’une âme. Que ne s’est-il borné (si l’on peut dire) à son pinceau ? On l’avait couronné de ces discours ténébreux et interchangeables par lesquels les spécialistes des discours consacrent l’artiste bien élevé, docile à se limiter à son art.

Samivel est malheureusement le plus indocile des hommes. A peine commençait-il d’être sacré aquarelliste génial qu’il se mit à écrire des livres et à faire des films avec le même talent. Ah non ! Enfin, monsieur, qui êtes-vous ? Même Maître Jacques a la courtoisie de changer de livrée en changeant de métier. Ne pouviez-vous au moins inventer quelques pseudonymes pour ne pas nous troubler ?

Samivel n’aime pas les livrées et, depuis sa jeunesse, il n’a cessé de faire ce qui lui plaît. Avant la naissance des Zécolos, il se battait en solitaire pour la nature et ses droits, entre deux expéditions à l’Himalaya, en Islande, dans la Crête ancienne. C’est par un recueil de nouvelles qu’il vient, cette fois, manifester son inspiration épique et rebelle (c). Je ne sais comment il s’y prend, mais là encore, dans ce cadre comprimé de la nouvelle, comme naguère dans sa peinture, il touche et fait toucher le grandiose, le prophétique, le menaçant. Il a vu l’avenir ; il l’a visité, et ne l’a pas trouvé très engageant. Dans une de ses nouvelles, en fait une petite pièce en un acte, il met en scène deux pêcheurs à la ligne.

Au retour de ces îles perdues derrière l’horizon du temps

Tout se passe très calmement, on pêche en devisant, mais on entend aussi dans le fond un vacarme ininterrompu et étouffé. Peu à peu, à travers le paisible bavardage des deux pêcheurs, on comprend ce qu’est ce vacarme. C’est celui de l’apocalypse, à une certaine distance. Une Apocalypse tellement plausible qu’on en frémit.

Dans sa solitude, Samivel a scruté l’inscrutable, il a saisi le devenir de l’homme. Il n’est peut-être pas optimiste. Ou bien, comme les vrais visionnaires qui jamais ne proposent d’utopie, ne nous fait-il sentir ce qui menace que pour nous enseigner la sagesse de l’éviter ?

Il nous fait voir l’angoissante ambiguïté du futur, éternel enjeu de la lutte entre les démons de l’homme et son besoin de grandeur et de dépassement.

D’un côté, sans doute, notre acharnement insensé à détruire ce que la Sagesse a enfanté depuis les profondeurs insondables du temps. Mais, de l’autre, comme dans la taciturne aventure des deux héros de Tourmente (p. 65), le besoin plus fort que la mort de voir cette Sagesse face à face.

Samivel est un homme secret. Il faut le deviner. Il est un maître d’enchantements comme les inventeurs oubliés de Merlin et d’Arthur. Il ne nomme pas son Graal, mais on sent bien qu’il en a la sublime vision. C’est ce Graal qu’il nous laisse entrevoir dans une œuvre nombreuse et qui déconcerte la critique. Comme les héros celtes, il a visité les îles perdues derrière l’horizon du temps, et ce qu’il en rapporte effraie, mais aussi exalte. L’avenir n’est certes pas un Bureau de bienfaisance pour assistés professionnels. Mais je ne sais pourquoi on aime davantage, après l’avoir lu, ce futur plein de menaces et de lumières.

Aimé MICHEL

(a) Eh oui : Tout va très bien, Madame la Marquise, c’est lui. [9]

(b) Paul Misraki : Ouvre-moi ta porte (Laffont).

(c) Samivel : Il y aura de l’eau pour les cygnes (Albin Michel).

Chronique n° 377 parue dans F.C. N° 1911 – 29 juillet 1983


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 21 mars 2016


[1Wojciech Jaruzelski (1923-1984) nait dans une famille de petite noblesse. Déporté en Sibérie avec toute sa famille au début de la Seconde Guerre mondiale, il devient malgré tout prosoviétique. Jeune général à 33 ans, il accède au poste de ministre de la Défense (1968-1983). Par la suite, il est à la fois, premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (1981-1989) et président du conseil des ministres, c’est-à-dire chef du gouvernement (1981-1985), si bien qu’il détient le pouvoir absolu pendant presque dix ans. En août 1980 nait le premier syndicat indépendant du monde communiste, Solidarité (Solidarnosc) ; les grévistes de Gdansk accrochent son portrait sur les grilles du chantier Lénine. En décembre 1981, Jaruzelski proclame la loi martiale : les chars prennent position dans les rues de Varsovie, les écoles et frontières sont fermées, la presse interdite. Le syndicat Solidarité devient illégal : son meneur, Lech Wałęsa, est arrêté pendant près d’un an, ses militants sont jetés en prison, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont arrêtées sans inculpation et certaines sont détenues dans des camps d’internement.

Lors de son second voyage en Pologne en juin 1983, Jean-Paul II et le général Jaruzelski se rencontrent alors que la loi martiale est toujours en vigueur et que la plupart des opposants sont encore en prison. Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement non communiste d’un pays du Pacte de Varsovie (août 1989 à janvier 1991) évoque ainsi cette rencontre : « Pour parler de leurs relations, il faudrait y avoir été présent ; il m’est donc difficile de vous répondre. Quelques informations, pourtant, nous permettent de nous forger une opinion. Ce dialogue, pour Jean Paul II, était un moyen de changer la situation en Pologne. Le pape n’a jamais accepté la loi martiale et n’a cessé de parler de “Solidaritéˮ. Dans chacun de ses voyages, en Amérique latine ou ailleurs, il l’évoquait. Ainsi voulait-il parler avec l’auteur de la loi martiale, lui dire qu’il fallait sortir de cette situation – pour autant que ce message pouvait être entendu –, qu’une issue devait être trouvée en accord avec le peuple. Le général Jaruzelski n’était pas assuré devant quelqu’un qui représentait une autorité majeure et qui ne s’en tenait pas au langage diplomatique, mais s’exprimait de façon ouverte et ferme. » (http://www.revue-projet.com/articles/2005-09-jean-paul-ii-et-la-pologne/).

Un mois après leur rencontre, la loi martiale est levée et le Parlement adopte une amnistie générale pour les dissidents. Par la suite, du fait de la dégradation continue de la situation économique et sociale, de l’essor de la perestroïka en URSS et de la menace de nouvelles grèves, le général Jaruzelski accepte de négocier avec le syndicat Solidarność. Ces négociations aboutiront aux accords de la « Table ronde », puis aux élections parlementaires semi-libres de juin 1989 et à une transition vers la démocratie. Fin 1990, le général Jaruzelski est remplacé par Lech Wałęsa à la tête de la Pologne.

[2Jean 1, 9 : « Il y avait la Lumière véritable, qui éclaire tout homme venant en ce monde » (une des deux traductions proposées par le chanoine E. Osty).

[3En retirant un peu (si peu) au suspense du roman de sa vie, j’espère donner envie au lecteur de découvrir par lui-même Ouvre-moi ta porte car les lignes qui suivent ne sauraient en remplacer la lecture.

Le parcours spirituel que conte Paul Misraki dans ce livre est peu banal. Il commence par la lecture, en 1936, à 28 ans, de L’Homme, cet inconnu, livre jadis célèbre, aujourd’hui oublié, où l’auteur, Alexis Carrel, prix Nobel de physiologie et médecine (1912), fait allusion à la télépathie, à la clairvoyance, à la prémonition, aux états mystiques, à l’influence de la prière sur les guérisons instantanées. Ce livre prit pour Misraki « l’aspect d’une manne tombée du ciel dans le désert ; il me délivrait des entraves qui m’avaient retenu jusque-là dans un monde clos, sans lumière, sans air ». Il prend la décision de consacrer ses loisirs à la recherche de l’insolite, c’est-à-dire de phénomènes réputés impossibles, et se plonge dans la littérature ésotérique de Fabre d’Olivet, Papus, Rudolf Steiner, Paracelse, Proclus, Jamblique, sans négliger Pythagore et Platon. Sur ces bases, il entreprend des « expériences » qui le persuadent que le monde est « peuplé de forces agissantes, parfois bienveillantes, mais aussi parfois hostiles ; forces intelligentes, non aléatoires, éventuellement ressenties, en vérité, comme des présences – ce qui n’est pas toujours très agréable » et qu’il suffit « de vouloir et d’oser pour que certains “pouvoirsˮ sur les objets et sur les gens [soient] éveillés en l’homme. »

Comme il hésite sur la direction à prendre, quelqu’un l’assure que la solution à son problème se trouve dans la lecture du Nouveau Testament. « Comme celui qui me parlait n’avait rien d’un pilier d’église, je ne m’attendais guère à ce qu’il me prodiguât un tel avis. D’après lui, les Évangiles – que la plupart des chrétiens connaissent tant bien que mal, et souvent plutôt mal que bien – étaient des écrits susceptibles de plusieurs interprétations suivant le niveau où se situe celui qui lit ». Autrement dit des textes ésotériques, où « chaque mot a été pesé, choisi pour permettre plusieurs interprétations qui, toutes, sont vraies en ce qu’elles expriment telle ou telle face du réel, selon le niveau où se situe celui qui lit. » Il suit le conseil de son guide et tout agnostique (« celui qui ne sait pas ») qu’il soit, il s’attaque à l’Évangile selon saint Luc. Ce texte l’enthousiasme. Les multiples contradictions internes entre les Évangiles le persuadent que ces textes sont authentiques car il aurait été facile aux autorités cléricales de les éliminer. Il commence à s’intéresser fortement à l’homme historique Jésus, non à un Dieu. Étant donné l’itinéraire qu’il vient de suivre, il y a peu de danger qu’il soit rebuté par les « miracles » des Évangiles : « J’acceptais l’idée que la nature (je dis bien : la nature, et non la sur-nature), que la nature, donc, ne nous est pas entièrement connue, il s’en faut de beaucoup, et que bien des choses ignorées prolongent la réalité très au-delà de ce que nous pouvons imaginer. J’étais donc tout disposé à accueillir favorablement les prodiges opérés par celui que je considérais comme un “grand initiéˮ (…), un thaumaturge d’une puissance exceptionnelle, possédant à fond la connaissance des pouvoirs de l’esprit sur la matière et sur les gens. »

Mais il se rend compte que tous ces prodiges ne sont là que pour servir une annonce, celle du Royaume qui « n’est pas de ce monde » et est « au-dedans de nous », « comme une semence (…) appelée à germer et à croître jusqu’à s’épanouir dans le ciel, où est notre Père. » Mais qu’est-ce que le « ciel » ? A l’époque « tout le monde – pratiquant ou athée – tombait d’accord pour admettre que le “Royaumeˮ dont parlait Jésus-Christ représentait le lieu – ou plus exactement l’état – auquel les êtres humains accèdent après leur mort ». Le courant théologique pour qui le Royaume de Dieu est « ici, et nulle part ailleurs » n’était pas encore né. « Je le dis tout haut : si, pour mon malheur, mes recherches en direction de la foi chrétienne s’étaient heurtées à de semblables élucubrations, jamais je ne serais entré dans l’Église ». Sa conviction que la conscience survit à la disparition du corps visible « ne devaient rien à un enseignement religieux quel qu’il fût, mais plutôt à des lectures marginales suivies d’expériences généralement déconsidérées et jugées peu recommandables ». Or, le Christ venait confirmer cette espérance : il « se posait en témoin, en quelqu’un qui connaît ce qui se passe dans l’autre monde et qui vient en rendre compte aux hommes » pour « sauver ce qui était perdu » (Lc, 19, 10) « Jésus était-il un mystique délirant, auteur du “plus gigantesque et sinistre canular de tous les tempsˮ ou bien disait-il vrai ? » Misraki voit dans la Résurrection « une sorte de gage d’authenticité » et renverse la proposition moderne selon laquelle « l’action de Jésus-Christ comme prêcheur de fraternité et d’amour est beaucoup plus importante que ses discours sur l’au-delà ». Il enfonce le clou : « si nous comptons sur Jésus-Christ pour cette seule vie, (…) [pour] qu’il nous aide à régler pacifiquement nos problèmes et nos relations avec l’“autreˮ, c’est que nous n’avons pas compris son message, c’est que nous avons des yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n’entendent pas. “ (…) Si les morts ne ressuscitent pas, alors mangeons et buvons, car demain nous mourronsˮ (I Co 15, 32). »

Parvenu à ce point, Misraki ne comprend toujours pas ce que Jésus veut signifier en se laissant appeler « Fils » de Dieu. Cette parenté lui semble inconcevable. Mais Jésus lui inspire confiance. « Et qu’est-ce que la foi, si ce n’est la confiance en la parole de quelqu’un ? Je pensais avoir reçu assez de garanties quant à la véracité de ses affirmations pour estimer qu’il devenait raisonnable de croire Jésus. Mon adhésion s’appuyait sur l’expérience. Librement, de plein gré, sans avoir subi de contrainte, je décidai de faire confiance. Et je crus. » Il demande alors à être mis en rapport avec un prêtre « capable de comprendre qu’on pût parvenir à la foi chrétienne en passant par les sciences occultes, le spiritisme, l’astrologie, l’anthroposophie ; sans oublier l’hindouisme ». Après quelques mois d’étude du catéchisme, viennent baptême et première communion, « actes solennels et irréversibles dont l’Invisible était à la fois l’agent et le témoin ».

Encore un mot pour éviter qu’on se méprenne sur les idées de Misraki. Aussi surprenant que cela paraisse, il ne croit pas au surnaturel, vocable qui lui paraît « dénué de sens, donc inutile, voire nuisible ». « Je crois, écrit-il, qu’il est naturel de provoquer des guérisons instantanées, je crois qu’il est naturel de transformer les choses grâce à l’énergie inconnue que produisent l’acte de foi et la prière. Je crois que les manifestations physiques qui accompagnent le mysticisme – extases, lévitations, luminescences, incorruptibilité, multiplications de vivres, apparitions de saints, la liste est longue – ne sont pas des phénomènes venant troubler ou fausser l’ordre des choses ; ils appartiennent à la nature, à tout un pan de nature dans lequel notre savoir n’a pas encore pénétré. » Ces sont ces phénomènes qui sont l’objet de la métapsychique et, sous une forme atténuée, de la parapsychologie.

Un dernier mot : le lecteur qui désirerait approfondir cette lecture misrakienne, du monde en général et des Évangiles en particulier, trouvera amplement matière à le faire dans un livre récent, bien documenté, profond, agnostique mais respectueux, Jésus thaumaturge. Enquête sur l’homme et ses miracles (InterEditions, Paris, 2015) de Bertrand Méheust. En apparence il ne doit rien à Paul Misraki, que Méheust semble-t-il n’a pas lu, mais il en retrouve tous les fondements et la dynamique, à l’exclusion du saut final qu’il laisse le lecteur libre de faire ou non, car tel n’est pas son sujet. Cette vision réaliste, naturaliste, des Évangiles est peut-être celle que le monde actuel aurait le plus besoin de connaître pour avoir une petite chance de les comprendre et, pas seulement les Évangiles bien sûr, mais encore l’univers dont la science présente ne donnerait, si Misraki et Méheust ont raison, qu’une image bien partielle.

[4Matthieu 7, 7 : Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. (trad. E. Osty). Cette parole prend une résonance particulière dans l’esprit d’Aimé Michel car son ami Arthur Koestler vient de se donner la mort quelques mois auparavant, le 1er mars 1983. Dans son éloge funèbre de Koestler, il écrit : « Je n’ai jamais pensé à Koestler sans me rappeler le « Frappez et l’on vous ouvrira ». Pourquoi cet homme qui passa sa vie à frapper est-il étendu, mort, aux côtés de sa femme ? Nul ne peut sonder les cœurs ». (Chronique n° 372, Prière pour Arthur Koestler – Prends, ô Père, sa main tendue qui n’a pas su te trouver, 02.03.2015).

C’est pourtant une autre citation des Écritures que Misraki a placée en exergue de son livre : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi ». (Apocalypse, 3, 20).

[5Matthieu 18, 3 : « Si vous ne changez pas et ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Celui-là donc qui se fera petit comme ce petit enfant, c’est celui qui sera le plus grand dans le Royaume des Cieux. »

[6Paul Misraki a écrit de nombreux livres dont : Les chemins de l’être (Albin Michel, 1965, une correspondance avec l’écrivain incroyant et rationaliste Vercors), Plaidoyer pour l’extraordinaire (Mame, 1970 ; réédité sous le titre Les raisons de l’irrationnel, Laffont, 1976), Mort d’un P.D.G., (Mame, 1972, une nouvelle en forme de parabole) et L’expérience de l’après-vie (Laffont, 1974). Tous ces livres expriment l’idée qu’il y a un (ou plusieurs) autres mondes, dont celui (ou ceux) de l’après-vie. C’est ainsi qu’il fut le traducteur en français du best-seller international de Raymond Moody, La vie après la vie (Laffont, Paris, 1977), parue l’année précédente aux États-Unis. (Ce livre d’un jeune médecin relatait pour la première fois les expériences vécues par des patients en état de mort clinique – respiration interrompue, cœur arrêté, activité cérébrale nulle. Ces relations ont été largement confirmées depuis, ont donné lieu et continuent de donner lieu à des discussions approfondies et à de nouvelles observations. Certes, elles ne prouvent pas que la conscience continue d’exister après la mort du cerveau (comment le pourraient-elles ?), mais elles démontrent au moins la persistance de la conscience dans des états d’extrême affaiblissement des fonctions cérébrales).

Le livre le plus surprenant de Paul Misraki est cependant, à mon avis, celui qu’il publia en 1962 sous le titre de Les extraterrestres (Plon) et le pseudonyme de Paul Thomas. Il décida cependant de lever l’anonymat au dernier moment car un bandeau rouge indiquait « Paul Thomas alias Paul Misraki ». Quelques années plus tard il en fit paraître sous son nom une nouvelle version intitulée Des signes dans le ciel (Labergerie, 1968 ; rééditée par Laffont, 1978) que j’estime cependant moins intéressante que celle de 1962. Quoi qu’il en soit, il écrit en avant-propos que cette première version lui valut un courrier dont il était « loin de prévoir l’abondance et l’exceptionnelle qualité ».

Ce livre est divisé en deux parties. Dans la première, Misraki étale les pièces d’un puzzle relatif à des visiteurs venus du ciel. Ce sont pour commencer les témoignages d’ovnis que l’on appelait encore soucoupes volantes et dont Carl Jung lui-même avait défendu l’année précédente la réalité matérielle. Mais c’est dans certaines observations faites en 1954 relatées par Aimé Michel qu’il trouve son lien manquant : « …Un immense cylindre vertical, brillant la nuit d’un éclat fulgurant, et illuminant les alentours ; le jour, un fuseau à l’aspect rigide, enveloppé de nuées tourbillonnantes, se déplaçant avec lenteur… ». « Ce tableau n’éveille-t-il pour nous aucun souvenir ancien ? Qui n’a suivi, enfant, quelque cours d’Histoire Sainte, relatant la sortie d’Égypte et le passage de la Mer Rouge ?... “Yahvé, dit la Bible, précédait les Hébreux, le jour sous la forme d’une colonne de nuées pour leur indiquer la route ; la nuit, en la forme d’une colonne de feu pour les éclairer. (…) (Exode, 13, 21 et sq.) .ˮ Tel était, 1250 ans avant J.-C., l’aspect grandiose revêtu par ce guide céleste qui montrait aux Hébreux le chemin de la Terre Promise ; tel se montrait “l’Ange de Yahvéˮ, identifié à Yahvé lui-même. » Après la remise des Tables de la Loi, la Nuée guida Moïse et son peuple (je passe sur les détails) puis elle cessa d’être visible. Elle reparut plus de deux siècles plus tard : « elle consacrait par sa descente sur Jérusalem l’achèvement du Temple commencé par Salomon en la quatrième année de son règne, vers 966. (…) Hélas, la Nuée n’y résida pas toujours. Peu avant la chute de Jérusalem et sa destruction en 587, alors que les Hébreux idolâtres avaient érigé jusque dans le Temple des statues de faux dieux, la Nuée marqua sa réprobation en quittant les lieux. “La gloire de Yahvé sortit sur le seuil du temple et s’arrêta au-dessus des Khéroubim. (…) Alors les Khéroubim déployèrent leurs ailes et les disques se mirent en mouvement ; et au-dessus d’eux la Gloire de Yahvé s’éleva pour sortir de Jérusalem et s’arrêta sur la montagne qui se trouve à l’orient de la ville. (Ezéchiel, 10, 18 et 11, 22). » Misraki n’oublie pas de tenir son lecteur en haleine avec les hauts faits du prophète Élie, défenseur de la cause de Yahvé, qui savait si bien faire des miracles à l’aide de jarres remplies non d’eau mais de pétrole ! et qui fut finalement enlevé au ciel par un « char de feu » (II Rois, 2, 11-13) ; et ceux du prophète Ezéchiel qui rencontra lui aussi le Char de Yahvé et ses mystérieux Khéroubim sur les rives d’un fleuve de Babylone, le Khobar, « le cinquième jour du quatrième mois de la cinquième année de la première déportation » c’est-à-dire en l’an 593. Il en fut transporté sur huit cents kilomètres et se retrouva sur le parvis du Temple de Jérusalem…

Vingt-trois siècles plus tard, 13 octobre 1917, à Fatima (Portugal), cinquante mille personnes attendent sous une pluie battante un prodige annoncé par une « Dame de Lumière » à trois petits enfants « afin que tous pussent croire ». Peu avant midi la pluie cesse et les nuages dégagent le ciel. À midi, tous voient « le soleil, comme “décroché du firmamentˮ, et devenu semblable “à un disque d’argent poli, non aveuglant, aux arêtes nettement dessinéesˮ, frémir, basculer, et tournoyer sur lui-même en projetant des lueurs vives aux couleurs changeantes. Cessant ensuite de tournoyer, l’astre esquissa une descente en zig-zag qui provoqua l’épouvante générale, et remonta enfin vers le ciel, où il “reprit son aspect normalˮ, c’est-à-dire qu’il devint impossible de continuer à le regarder. » Suit une longue analyse de cet évènement, de ses antécédents et de ses suites. Misraki tente d’éviter que son lecteur n’en vienne à une conclusion trop facile (à laquelle ses successeurs n’ont guère résisté) : « La tentation est grande, alors de s’arrêter en disant : “Eh bien, soit ! La foule de Fatima a pris pour le soleil une soucoupe volante. Il n’y a donc pas eu de miracle, car le passage d’un engin non identifié n’appartient pas à cette catégorie d’évènements.ˮ Mais sommes-nous plus avancés pour autant ? Si nous ignorons le mécanisme secret d’un miracle, nous ne savons pas davantage ce qu’est une soucoupe volante ; il n’y a donc aucun intérêt à remplacer celui-ci par celle-là » (c’est moi qui souligne).

Il n’empêche, poursuit-il, que « les tournoiements de l’“objetˮ au-dessus de la Cova da Iria sont absolument inséparables de tout un contexte religieux » et c’est ce contexte qui fournit le fil d’Ariane de la seconde partie du livre, la plus originale encore aujourd’hui, où il tente de faire la synthèse de ces pièces éparses. Elle remonte aux origines, bien avant l’apparition de l’homme. « Nous nous sommes confirmés dans l’idée qu’avant la naissance de la race humaine il n’y avait sur la Terre “personneˮ. Ce n’était pas du tout l’opinion de nos pères, qui prétendaient que notre planète avait été ensemencée et cultivée par des vagues successives de colonisateurs extraterrestres, constitués en bandes rivales et souvent farouchement antagonistes. (…) Dans les récits provenant de tous les coins du monde, querelles et luttes catastrophiques s’étalent en toute complaisance. » Et Misraki de citer longuement la Genèse, la Bhâgavata Purana, les Aztèques, les Assyriens, les Grecs (où Ouranos – le Ciel, l’Espace – ensemence la Terre d’où naissent des monstres vaincus par Chronos le Temps qui s’enlise dans la routine, à son tour vaincu par Zeus, dont toutes les traditions célèbrent la lumière et la jeunesse). C’est cette dernière équipe conduite par Lucifer, le Porteur de Lumière, qui « crée » l’Homme. Misraki commente : « En attribuant à des entités intermédiaires un certain nombre d’activités généralement considérées comme l’apanage du seul Tout Puissant, nous ne commettons aucune inconvenance : nous nous maintenons au contraire dans le sillage des plus authentiques traditions. (…) La plus farouchement monothéiste de toutes les religions, celle du peuple juif, ne voyait aucune contradiction entre l’affirmation d’un dieu unique, Yahvé, et la multiplicité des envoyés (…). Bien plus, les rédacteurs de la Bible n’avaient pas pour habitude de procéder toujours à une distinction nette entre le créateur et des émissaires (…). Cette identification de l’Envoyé avec l’Envoyeur constitua jadis un hébraïsme des plus courants. Par exemple, la “colonne de nuéesˮ de la sortie d’Egypte, mentionnée le plus souvent comme une figure visible de Yahvé lui-même, se nomme aussi, par intermittences, l’Ange de Yahvé – le Messager de Dieu. »

Tout se passe « comme si notre sort demeurait écartelé entre deux tendances contradictoires (…), comme si nos bergers de l’espace continuaient farouchement à se faire la guerre, et, en particulier, sur notre dos. » Misraki nomme les premières, « forces naturelles » ou « lucifériennes » celles qui mobilisent la plupart des forces en jeu, et forces « antinaturelles » ou « yahviques », la minorité agissante. Bien sûr ce n’est qu’un schéma, prévient-il, bien différent de « la réalité complexe qu’il prétend figurer ». « La fameuse “révolte des angesˮ, dont nos pères disaient qu’elle embrasa les cieux, avait l’Homme pour objet, une partie des extraterrestres ayant refusé la perspective de devoir, un jour, ployer le genou, devant la descendance d’Adam. (…) Au contraire, les puissances que nous appelons “yahviquesˮ, du nom de Yahvé dont elles se réclament, sont en lutte ouverte contre la “natureˮ primitive ; elles paraissent en tout cas animées du souci d’y soustraire l’Humanité. Mais la Terre n’est pas leur domaine ; leur action s’exerce de l’extérieur, à la manière de commandos, comme si notre planète constituait pour elles un territoire ennemi. Leurs interventions sont sporadiques et conservent un caractère limité. (…) L’opération sauvetage, dont notre espèce fait l’objet, s’opère en plusieurs étapes dont la première, à elle seule, couvre près de vingt siècles. Car c’est aux environs de l’an 1950 AVANT notre ère que la revanche yahviste semble avoir pris corps pour la première fois. L’enjeu : déposséder les lucifériens de leur emprise sur “ce mondeˮ, délivrer l’Homme des lois “naturellesˮ au moyen d’une mutation provoquée. »

À cette époque, où « la vie d’un être humain ne valait officiellement que le prix qu’on pouvait en tirer », les états-majors yahvistes dépêchent trois émissaires auprès d’un Akkadien de la ville d’Our en Chaldée, Abram. Sa femme Sara était stérile mais elle enfanta un fils Isaac, père de Jacob, surnommé Israël, qui eut douze fils dont sortirent les douze tribus formant le peuple juif : « peuple non point “éluˮ, mais créé de toutes pièces, par voie de sélection ». De même qu’il avait fallu retirer Abram de la ville d’Our, de même il fallut obtenir le départ de ses descendants hors de la zone d’influence des Pharaons. Les siècles passent. « Mille ans – guère moins – séparent Abraham du règne de David. Mille ans encore – assez exactement – devaient s’écouler avant le jour où un couple juif, de la descendance de ce même David, donnait naissance à une fille, celle-là même à la formation de laquelle les yahvistes travaillaient depuis vingt siècles, cette merveille (…) dépouillée enfin de toutes les tares inhérentes à la “natureˮ ancienne. » Elle s’appelait Myriam, produit de « deux milles années de sélections sévères, de mariages ordonnés suivant les exigences d’une génétique minutieuse ; deux milles années de préparation aussi bien psychologique que physique ». Ainsi venait au monde « une Femme suffisamment parfaite pour concevoir à son tour – selon des normes qui nous demeurent inconnues – un “filsˮ dont la nature changée, et non point complètement terrestre, allait se manifester par la persistance de la vie corporelle, au delà d’une “mortˮ transitoire ».

Misraki résume ainsi sa thèse : « la fondation du peuple d’Israël a eu pour but la production d’un nouveau type de “Terrienˮ (Saint Paul appelle Jésus : le nouvel Adam), affranchi des servitudes de la “nature ancienneˮ ». À ses yeux, « la plupart des phénomènes dits : paranormaux, en rapport avec le mysticisme (…) correspondent à de sporadiques intrusions de la Nouvelle Nature au sein de l’ancienne ». Comme il redira vingt ans plus tard dans Ouvre-moi ta porte, Misraki insiste sur le fait que ces phénomènes obéissent bien à des « lois encore inconnues d’une forme particulière de la Nature », qu’ils sont « plus ou moins matériels (mais qu’est-ce que la matière ?) », ni transcendants, ni purement symboliques. Il écarte par ailleurs le reproche d’avoir remplacé « le Dieu de nos pères, l’Infini, l’Inconnaissable, l’Intemporel » par « un quarteron de demi-dieux, de démiurges animés entre eux de rivalités mesquines et fort occupés à entretenir une guerre dont nous autres, pauvres humains, faisons incidemment les frais. » « L’homme, répond-il, en sa fatuité, ne consent à se mesurer qu’à l’Infini, jugeant sans doute que nul ne saurait être meilleur que lui sans être absolument parfait. N’est-il pas plus sage de concevoir entre notre pauvre condition et la Perfection Absolue toute une infinité de degrés intermédiaires, degrés que peuvent occuper une infinité d’êtres vivants et pensants ? » dont nous devons tenter de comprendre les pensées, les rivalités et les oppositions en nous débarrassant de tout préjugé anthropomorphique et en nous dépassant nous-mêmes.

Nombre de ces thèmes font aujourd’hui partie de la culture populaire et y vivent d’une vie autonome dont les développements sont difficiles à suivre. Ils enthousiasmèrent quelques chrétiens, dont le directeur de Le Pèlerin qui en fit tirer un roman à l’époque qu’il publia en feuilleton dans son hebdomadaire, mais c’est surtout en dehors du christianisme (en l’ignorant, sinon en s’y opposant de manière plus ou moins consciente) qu’ils se développèrent. Depuis 1969 surtout, Robert Charroux en France, Erich von Däniken sur toute la planète, et leurs émules d’hier et d’aujourd’hui, ont vulgarisé ad nauseam l’idée que d’anciens astronautes ont civilisé ou colonisé les humains dès la plus haute antiquité et continuent de les manipuler aujourd’hui. D’interminables émissions télévisées et d’innombrables livres se recopiant plus ou moins les uns les autres (mais qui, sauf très rares exceptions, ignorent Paul Misraki) ont vulgarisé ces thèmes selon les canons d’un évhémérisme naïf bien éloigné de la culture historique et religieuse et des réflexions métaphysiques qui font l’unité de l’œuvre de Paul Misraki.

Au tohu-bohu de la culture populaire s’oppose la discrétion savante. Même dans les milieux intéressés par une approche des mythes et des religions qui ne soit pas strictement formatée par les idées réductionnistes dominantes, la thèse et les spéculations de Paul Misraki n’ont eu que peu d’écho. En 1966, Aimé Michel nota, en le citant en bas de page, qu’« il est admis maintenant par tous les spécialistes que des récits comme celui d’Ézéchiel et des descriptions comme celle de la Nuée de l’Exode, dans l’Ancien Testament, relèvent de la même interprétation, quelle qu’elle soit, que nos modernes Soucoupes Volantes, et que de tels récits, descriptions et observations se trouvent dans les textes historiques de toutes les époques » et n’y revint plus. Jacques Vallée, s’il résuma plus longuement les idées de Misraki dans son premier livre sur les ovnis, les reprit dans ses livres suivants sur un mode différent où les ovnis, « mythe en train de se faire », sont interprétés dans un cadre qui répudie la notion d’extraterrestres (au sens strict d’êtres venus des étoiles) et se nourrit de références ésotériques. Bertrand Méheust poursuivit cette réflexion lorsqu’il plaça les récits de rencontres rapprochées avec des ovnis dans le prolongement de certains thèmes du folklore occidental. La mise à l’écart de la « mythologie chrétienne » se retrouve dans la plus récente discussion de ce sujet, celle de Jeffrey J. Kripal, professeur à l’Université Rice de Houston au Texas où il est titulaire de la chaire de Philosophie et Pensée religieuse. Dans son livre, Authors of the Impossible. The Paranormal and the Sacred (The University of Chicago Press, Chicago et Londres, 2010), il défend l’idée que l’étude du paranormal est essentielle à l’étude critique de la religion et l’illustre par l’œuvre de quatre auteurs : Frederic Myers, Charles Fort, Jacques Vallée et Bertrand Méheust, sans omettre l’inspirateur commun à ces deux derniers : Aimé Michel. Le livre Les extraterrestres y est cité en note à deux reprises, notamment dans la discussion des évènements de Fatima qui clôt le livre, mais en omettant de mentionner la mise en perspective originale qu’en proposa Paul Misraki. Finalement, si on souhaite retrouver quelque chose de l’inspiration de ce dernier, c’est, dans une toute autre veine, chez un auteur comme Claude Tresmontant qu’il faut aller le chercher. Ce dernier se montre singulièrement proche de Misraki sur certains points, bien qu’il n’y fasse (évidemment) pas référence et ne l’ait probablement jamais lu, notamment lorsqu’il décrit Israël comme « peuple germinal, mutant d’une espèce nouvelle qui commande à une transformation de l’humanité entière », peuple travaillé de l’extérieur (et de l’intérieur) au fil des siècles par de singuliers prophètes (voir la chronique n° 248, Le futur de l’homme est le surnaturel – Éloge d’un philosophe atypique, Claude Tresmontant, 05.10.2015, surtout la note 4).

Que faut-il penser de la thèse de Misraki ? Autant je pense qu’elle mériterait d’être mieux connue, au-delà des faciles caricatures qu’on peut en faire, autant je ne me risquerai pas à la commenter dans le détail, plaidant tout à la fois mon ignorance et l’extrême difficulté qu’il y a à progresser sur un tel sujet. Je partage volontiers l’observation de Jean Guitton que je citais la semaine passée : à mesure qu’on avance en âge, on prend mieux conscience des questions insolubles et on les met entre parenthèses à jamais. Il n’empêche que, tout insolubles qu’elles soient, elles nourrissent l’esprit, l’aide à donner forme à l’inconnu et l’empêche de se complaire dans l’idée que le monde se limite à ce qu’on en connaît.

[7Leur correspondance de plusieurs centaines de lettres débute le 15 septembre 1960 par une demande de Misraki : « Si vous aviez une demie heure à perdre, un jour prochain, j’aimerais que vous ayez la bonté de me la consacrer… » Cette demi-heure en appela bien d’autres car leur échange épistolaire se poursuivit pendant plus de trente-deux ans, jusqu’à la mort d’Aimé Michel en décembre 1992.

[8Paul Gayet-Tancrède alias Samivel est né le 11 juillet 1907 à Paris et est mort le 18 février 1992 à Grenoble. Il se passionne très jeune pour les ascensions alpines, réalise plusieurs premières dans le Massif des Écrins et devient Savoyard d’adoption. Il emprunte son pseudonyme à un personnage des Aventures de Mr Pickwick de Dickens. En 1948, il accompagne Paul-Émile Victor au Groenland. De ses voyages en Égypte, Grèce et Islande il tire trois films : Trésor de l’Égypte (1954), Le Soleil se lève en Grèce (1959), et L’Or de l’Islande (1963). Il laisse une œuvre considérable : une quinzaine de films sur la nature (Cimes et merveilles, 1952), une cinquantaine de livres de nouvelles, un roman (Le Fou d’Edenberg, 1967), un essai sur la mythologie de la montagne (Hommes, cimes et dieux. La légende dorée de la montagne, 1973), des pièces de théâtre, un recueil de chansons et une multitudes de contributions diverses (articles, préfaces, illustrations, etc.)

Aimé Michel avait une passion commune avec Samivel : celle de la montagne et de la conquête de ses cimes. Son premier livre, Montagnes héroïques (Mame, Tours, 1953), au lyrisme contenu, est une histoire de l’alpinisme par un « montagnard exilé à Paris ».

[9Mais aussi : Les volets clos, Sur deux notes, Qu’est-ce qu’on attend ?, Insensiblement, Vous qui passez sans me voir,… et un grand nombre de musiques de films. Sur la vie et l’œuvre musicale de Paul Misraki on écoutera avec plaisir l’émission de février 2015 de Benoît Duteurtre sur France Musique (https://www.youtube.com/watch?v=DXqgkz_TVu0) avec des extraits d’interviews bien choisis et les souvenirs de son fils Christophe. Un article Wikipédia (voir http://www.wikiwand.com/fr/Paul_Misraki), un site (http://paulmisraki.fr) et une page Facebook (https://www.facebook.com/paulmisraki/) lui sont consacrés.

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