Louis-Ferdinand Céline

par Gérard Leclerc

jeudi 27 janvier 2011

Frédéric Mitterrand, notre ministre de la culture, a donc abandonné le projet d’une célébration officielle en l’honneur de Louis Ferdinand Céline, un des écrivains français les plus géniaux du 20e siècle. C’est Serge Klarsfeld, semble t-il, qui a obtenu cette décision, en gardien de la mémoire du génocide accompli par les nazis. Il est indubitable que Céline fut un antisémite littéralement déchaîné, dont les pamphlets insensés contre les juifs constitue une tâche indélébile sur son œuvre et même sur la littérature du XXe siècle. Les dits pamphlets sont d’ailleurs interdits de réédition. Je ne les ai pas lus (sauf de courts extraits publiés ici ou là) et n’ai aucune envie de les lire. N’empêche qu’ils posent une sérieuse question.

Que penser d’un écrivain dont il est impossible d’effacer la trace dans notre littérature, et qui, en même temps, s’est signalé comme un très indigne propagandiste de la haine, au moment précis où des millions d’hommes, de femmes, d’enfants étaient envoyés dans les chambres à gaz d’Auschwitz, de Treblinka, de Sobibor... ? Céline a t-il voulu cela ? Ce qui est sûr, c’est que non seulement il n’a rien fait pour l’empêcher, mais qu’il a, de toutes les ressources de son talent qui était immense, contribué à justifier la persécution.

Comment, dans ces conditions, admettre une célébration officielle d’un écrivain aussi condamnable ? Le génie n’excuse pas tout. C’est pourtant lui qu’on allègue, en se réclamant d’André Malraux, afin d’établir une sorte d’exception morale. Non, mille fois non, il m’est impossible d’être d’accord en dépit de mon admiration pour l’auteur des Antimémoires. Je n’admets pas que la création artistique constitue un ordre à part qui l’immuniserait des exigences morales.

Et pourtant, l’œuvre de Céline est là, qui nous interroge avec son poids indubitable de lucidité et de folie. Il faut la prendre à bras le corps, sans rien éluder. Essayer de l’analyser pour comprendre comment un homme exceptionnel peut succomber à la tentation de la haine, qui est elle-même un effet de l’obscurcissement de l’esprit. Je pense à deux très bons critiques, qui ont percé l’énigme, Philippe Muray et Paul Yonnet. L’un et l’autre ont écrit deux essais admirables sur l’homme du Voyage au bout de la nuit. C’est la première guerre mondiale, l’horreur du massacre de 1914-1918, qui a fait perdre la raison à Louis-Ferdinand Céline, et d’abord au Docteur Destouche, le médecin des pauvres, désarmé par un cataclysme démesuré qui fit sombrer sa raison, et hélas son cœur !

Chronique lue le 27 janvier sur Radio Notre-Dame

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