Traduit par Bernadette Cosyn

Lisez ce livre !

Par Regis Martin

lundi 1er mai 2017

Il s’est passé un bon bout de temps – trente ans ou à peu près – depuis que j’ai commencé à régaler régulièrement mes étudiants avec de longs passages percutants du livre « The Splendor of the Church » [La splendeur de l’Eglise] de Henri de Lubac (1953). Un travail d’une pénétration et d’une beauté profondes, et même non surpassées, sur le mystère de l’Eglise Epouse et Corps du Christ.

Henri de Lubac était un théologien jésuite impeccablement canonique, un homme dont le grand savoir et la loyauté étaient toujours au service de l’Eglise qu’il aimait. Le livre a rapidement atteint le statut d’ouvrage classique, surtout dans de monde anglophone où une traduction est apparue dès 1956, sous les auspices de la prestigieuse maison d’édition Sheed and Ward, suivie par deux éditions réalisées par Ignatius Press en 1986 et 1999.

Le père Joseph Fessio, jésuite, fondateur et éditeur d’Ignatius Press, a été l’un de ses étudiants reconnaissant, et a écrit d’une manière émouvante sur la dette contractée à l’égard de Henri de Lubac, décrivant son ancien professeur comme « avant tout un homme d’Eglise, homo ecclesiaticus, ainsi qu’il se décrivait lui-même dans ces pages. Il avait tout reçu de l’Eglise. Il rendait tout à l’Eglise. »

A l’époque où j’ai pour la première fois lu ce livre, en 1986, je vivais à Rome, achevant une thèse à l’université pontificale Saint Thomas d’Aquin, et cherchant un emploi pour aider à payer les factures. Un jour, le téléphone sonne. C’était le docteur Peter Sampo, président de l’institut Thomas More, qui me demandait si je voulais assurer un cours sur l’Eglise à deux douzaines de ses étudiants qui venaient étudier un semestre dans la Ville Eternelle. Bien sûr, ai-je répondu. Nous nous sommes rencontrés pour le café et dans la foulée j’avais en main un contrat et une réjouissante somme d’argent liquide.

Et en plus un exemplaire du livre qui allait changer ma vie. Je ne le savais pas alors, mais les répercussions de cette première rencontre avec Henri de Lubac allaient fixer le cours de ma carrière académique. Parce que de tous les cours que j’ai eu la chance d’enseigner, celui sur la théologie de l’Eglise est demeuré sans conteste mon favori. Comme l’aube d’un nouveau jour, il n’a apporté que le soleil et la joie dans ma vie. « The Splendor of the Church » est resté jusqu’à ce jour le centre de tout.

Alors qu’y a-t-il dans ce livre qui le rende si spécial, qui enrichisse même ces étudiants réfractaires que j’ai forcé systématiquement à le lire ? Pourquoi tant d’entre eux me disent-ils, longtemps après la fin des études, que c’est le genre de livre qu’ils prendraient avec eux à la chapelle, devant le Saint Sacrement, malgré l’ampleur et la densité des notes de bas de page, celui qu’ils utilisent pour les conduire plus près du Christ ?

Voilà sûrement la clef. Parce que ce que Henri de Lubac a cherché à faire, en mettant le plus possible l’Eglise en relief, en aidant le lecteur à entrer « dans une vision plus claire de l’Epouse de l’Agneau, dans toute sa maternité rayonnante », c’était nous montrer le visage du Christ, l’Homme-Dieu qui l’a épousée depuis le commencement. L’Agneau de Dieu, le Fils transpercé et crucifié, qui l’a façonnée à partir de son propre corps brisé et sanglant alors qu’il pendait sans vie au bois de la Croix.

Il n’est pas possible, dis-je, de comprendre l’Eglise, de prendre la mesure de ce que Henri de Lubac a nommé, dans une phrase expressive, « cette mère-patrie de la liberté », en dehors du Christ qui lui a donné la vie et Son propre Esprit, qui fait circuler l’amour entre le Père et le Fils de toute éternité, et qui anime l’âme de l’Eglise depuis le premier instant où il a surgi du côté ouvert du Dieu mort.

Ce n’est pas la Pentecôte qui a conféré la vie à l’Eglise ; ce n’était que sa manifestation publique au yeux du monde. C’est le Golgotha qui a donné vie à l’Eglise, la mort de l’un en vue d’accoucher la vie de l’autre. Par conséquent, la voir comme fondamentalement et directement le rayonnement de la propre vie et de l’amour de Dieu, le fruit sublime du sacrifice du Christ, est la condition sine qua non pour une vision crédible et catholique de l’Eglise.

Si nous ne savons pas voir la relation entre l’Eglise et le Christ, entre le peuple de Dieu catholique – la véritable Epouse de Dieu enveloppée du plus profond mystère – et le Verbe de Dieu, alors nous pourrions aussi bien résilier illico notre affiliation, parce qu’alors elle n’est rien de plus pour nous qu’un tas de monnaie de singe.

Ce que je dis à mes étudiants, année après année, alors que nous débutons le cours et qu’ils commencent avec grande hésitation à compter les pages (382 !) qui les menacent, c’est de simplement prendre une grande respiration, et de plonger la tête la première dans les profondeurs limpides qui les attendent. De ne pas s’inquiéter excessivement des inscriptions latines en pagaille en bas de chaque page, mais de tenir bon, page après page. Et avant qu’ils en prennent conscience, leurs vies seront transformées par le grand renouveau de l’esprit et du cœur qui se fera jour.

« Ce livre » conclut le père Fessio dans son hommage émouvant « est un témoignage qui lui vaudra l’amour impérissable de sa Mère qui est aussi la nôtre, l’Epouse Immaculée de l’Agneau, la Sainte Eglise. » Henri de Lubac est décédé en 1991, à l’âge de 95 ans. De toute évidence un prince de l’Eglise.

Regis Martin est professeur de théologie et associé du corps professoral au centre Veritas pour l’éthique dans la vie publique, à l’université franciscaine de Steubenville. Auteur d’une demi-douzaine de livres, il vit à Wintersville, Ohio, avec sa femme et dix enfants.


Illustration : Henri de Lubac

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/04/20/read-this-book/

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