Traduit par Pierre

Libre arbitre et anarchie.

par David Carlin

mardi 6 juin 2017

Auguste Comte (1798 - 1857) déclarait que « Les idées mènent le monde. » Par "Idées" il entendait croyances et valeurs, pas tant croyances et valeurs des individus que croyances et valeurs d’une société. Si une société doit être unie — cohérente — ses membres doivent adhérer à un ensemble d’idées communes. S’il y a mésentente sur les croyances et les valeurs, la société en question aura tendance à se désagréger.

Bien que ne croyant pas en Dieu ni à la vie éternelle, Auguste Comte était un grand admirateur de l’Église Catholique. Selon lui, elle avait connu son apogée, maintenant révolue, mais au Moyen-Âgeelle avait été idéale, institution indispensable de la société Européenne. Car elle proposait le système d’idées communes propices à l’unité de toute la société européenne : le système nommé "théologie Chrétienne" (ou mythologie, comme disaient certains de ses contemporains).

De plus, l’Église avait une structure merveilleuse, centrée sur la papauté et en même temps décentralisée sur les diocèses, et, au-delà, décentralisée sur les paroisses. L’admiration d’Auguste Comte pour l’Église de Rome était si grande qu’il aurait aimé qu’elle gouverne le monde moderne — à condition qu’elle fût assez moderne pour abandonner sa croyance en Dieu et acceptât en échange les enseignements d’Auguste Comte.

La merveilleuse unité médiévale commença à se disloquer avec l’apparition du Protestantisme et le principe désastreux (comme Auguste Comte le voyait) du libre-arbitre. Les Protestants, ayant rejeté l’autorité du pape et de ses évêques, et ayant déclaré que la Bible était la seule et unique autorité religieuse, devaient porter leur propre jugement personnel dans la lecture de la Bible.

Au moins en théorie. Mais les premiers dirigeants politiques Protestants (par exemple, la Reine Élizabeth I en Angleterre, ou les Puritains de l’État de Massachusetts), pressentant les tendances anarchiques du principe de libre arbitrel, n’hésitèrent pas à persécuter ceux qui s’aventuraient à porter leur jugement personnel sur la "mauvaise" voie.

À la longue, cependant, le principe du jugement personnel, appartenant trop intimement à l’essence propre du Protestantisme pour en être éliminé, survécut, s’épanouit et se répandit. Les modernes apprirent — d’abord en pays Protestants, puis partout — qu’ils étaient fondés à "penser par eux-mêmes". La liberté de pensée devint un principe fondamental de la modernité, non le simple droit de penser en lisant la Bible, mais la liberté de penser en tous domaines, religion, morale, politique, art, littérature, et tout ce que vous pouvez imaginer d’autre.

Auguste Comte n’était pas un chaud partisan de la liberté de pensée, en fait il y était vigoureusement hostile. Car selon lui elle aboutissait à la destruction de la société, à l’anarchie intellectuelle, morale et politique. Il nous faut, soutenait-il, une nouvelle autorité pour remplacer l’ancienne autorité de l’Église Catholique, une nouvelle autorité pouvant montrer à tous le même chemin de pensée sur les questions réellement importantes, les "grandes" questions — tout comme l’Église Catholique guidait sur un même chemin la pensée de tous à propos des questions importantes.

Où trouver une telle autorité ? Dans la science, chez les scientifiques, était la réponse d’Auguste Comte. Mathématiciens, astronomes, physiciens, chimistes et biologistes peuvent dire aux gens ce qu’il faut croire à propos du monde qui nous entoure, et les gens seront persuadés car ce sont d’authentiques scientifiques. Mais il faudra accorder de l’importance à deux nouvelles sciences, la sociologie (qui nous proposera les croyances convenables sur l’histoire, la politique, et la société) et l’éthique (qui nous donnera les croyances convenables pour un bon ou un mauvais comportement). Auguste Comte se dévoua personnellement à la fondation de ces deux dernières sciences si indispensables.

Une nouvelle religion serait créée, la Religion non-déiste de l’Humanité, et le "clergé" de cette nouvelle religion enseignerait ces sept sciences au monde entier, et tout le monde vivrait en paix car tous seraient d’accord sur les croyances et valeurs les plus importantes, tout comme les Catholiques au Moyen-Âge. Auguste Comte en personne serait le Grand-Prêtre (en fait : le pape) de la nouvelle religion, siégeant non à Rome mais à Paris.

Hélas, l’unité de cette société se heurtait à un obstacle : alors que les cinq premières sciences (mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie) étaient et sont toujours acceptées par tous, les deux dernières (sociologie et éthique) ne sont jamais devenues véritablement scientifiques. Le libre arbitre persiste à dominer de nos jours dans ces deux domaines, plus de cent-cinquante ans après sa noble mais stérile tentative d’en faire des sciences. La Religion de l’Humanité ne vit jamais le jour. L’anarchie intellectuelle et morale continue à faire florès.

Quand je songe à quelques-unes des idées les plus stupides dominant actuellement — par exemple, "un enfant à naître n’est pas un enfant", l’idée que deux personnes de même sexe peuvent "s’épouser", et l’idée (peut-être la plus énorme de toutes à présent) qu’on peut avoir un sexe biologique et prétendre appartenir par choix personnel à l’autre genre — je garde en mémoire les avertissements d’Auguste Comte sur les dangers du libre arbitre.
Où celà débouchera-t-il finalement ? À mon avis, dans deux directions. La première, en raison des graves dangers dûs à la liberté de pensée, sera une incitation des pouvoirs politiques à maîtriser la liberté de pensée non par la persuasion (méthode "Comte") mais par la contrainte et la persécution (méthodes anglaise d’Élizabeth ou des Puritains du Massachusetts). La seconde, puisque la liberté de pensée domine l’essence de la modernité, les tentatives de maîtrise par la contrainte et la persécution échoueront, et l’anarchie intellectuelle ira en empirant.

Et où aboutirons-nous sans une renaissance de religion ou de sens moral ? Difficile de répondre. Mais une chose est certaine, : le monde ne sera guère agréable ni plaisant.

21 avril 2017.

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/04/21/private-judgment-and-anarchy/

Illustration : Auguste Comte, un adversaire amical du Catholicisme.

Messages

  • Regrettable confusion entre "libre arbitre" et "libre examen". La notion de libre arbitre fonde la morale sur l’idée que, au moins dans certaines conditions, l’homme est libre de ses actes, libre de choisir entre le bien et le mal ; il est donc, dans ces conditions, pleinement responsable de ces actes devant Dieu (les conditions, par exemple, que j’ai apprises au catéchisme pour qu’enfreindre la loi divine en matière grave constitue un péché mortel). Un écho de cette notion se retrouvait dans l’art. 64 de l’ancien Code pénal : "Il n’y a ni crime ni délit lorsqu’au temps de l’action son auteur était en état de démence ou était soumis à une force à laquelle il ne pouvait résister". Le libre examen, par contre, se situe dans le domaine cognitif et permet à chacun de se fonder une conviction par une interprétation indépendante des textes faisant autorité, particulièrement l’Ecriture Sainte. Paradoxalement, la tradition protestante a étendu le libre examen et restreint l’idée de libre arbitre tout en maintenant celle de responsabilité.

  • Article intéressant sous la plume de David Carlin qui part de la pensée d’A. Comte pour citer, à titre d’exemple, deux conséquences de la notion de libre arbitre ("Private judgment" ou "Free will" en anglais). Si l’auteur oppose la méthode dite "persuasive" d’A. Comte, comme il l’écrit, à celle "contraignante et persécutrice" de la couronne d’Angleterre sous Elizabeth 1ère et des Puritains du Massachussets susceptible de déboucher sur l’anarchie intellectuelle, ce n’est pas pour autant qu’il adhère ou qu’il veut faire adhérer à la vision du philosophe français. Il n’en est, pour s’en convaincre, que de revoir le paragraphe IX de l’article où A. Comte est présenté comme l’éventuel "grand prêtre" de la "Religion non-déiste de l’Humanité").

    Il n’existe apparemment pas de confusion possible entre libre arbitre et jugement privé "Private judgment and anarchy", titre original, alors que "libre examen" se traduirait en anglais par, sauf erreur, "free inquiry" ou, à la limite, "free investigation". La conclusion de l’article de David Carlin est explicite.

    Viviane Gemayel

    P.S.
    En association ou en complément : l’article non dénué d’intérêt publié ici le 25 février 2017 : "Sur le déterminisme", signé James V. Schall.

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