Traduit par Isabelle

Les hommes du Pape : Critique du film « Spotlight »

par Brad Miner

vendredi 1er janvier 2016

Si une personne ne connaissant rien du catholicisme regardait Spotlight, le nouveau film sur la crise des prêtres pédophiles (qui sort officiellement demain), elle resterait probablement le plus loin possible de l’Eglise. Le postulat du film est le suivant : pendant des dizaines d’années, l’Eglise catholique a couvert des cas d’abus sexuels commis par des prêtres (Dans le film, l’accent est mis sur l’église de Boston, mais le problème était mondial.) L’Eglise déplaçait ces prêtres fautifs d’une paroisse à une autre, les envoyait suivre des programmes variés de thérapies réparatrices, au besoin organisait des arrangements financiers confidentiels avec les victimes des abus en question, et supprimait toute tentative de rendre publique la vérité sur l’étendue de ces abus.

C’est triste à dire, mais ces faits sont indiscutables, même s’il y a des nuances qui, selon le point de vue de chacun, peuvent adoucir quelque peu les angles de ce scandale.

Le calendrier du film se termine en 2002, avec la publication par le Boston Globe du premier grand reportage sur le thème de l’abus sexuel et de sa dissimulation, rédigé par l’équipe d’investigation du périodique, appelée « Spotlight » (Projecteur). Dans la scène finale, l’auteur de cette histoire de première de couverture est dans le bureau de l’avocat d’une victime. Celui-ci se prépare à rencontrer un nouveau client dont les enfants préadolescents viennent d’être molestés par un prêtre – une scène dont l’intention est clairement de suggérer que les abus durent encore, ce qui, il y a dix ans, pouvait bien être le cas.

Selon le film, c’est le tout nouveau rédacteur en chef juif du Globe, Marty Baron (joué par Liev Schreiber), qui met Spotlight au travail sur l’histoire du père John Geoghan, en tous points un pédophile en série, ( la Marie Typhoïde de la crise des abus) Ce prêtre fut jugé, condamné et envoyé en prison où, en 2003, il fut assassiné par un codétenu. Le film de Tom Mac Carthy est, par certains côtés, une imitation passablement laborieuse du film d’Alan J. Pakula : Les hommes du président, un film bien meilleur, quoique un hymne au « courage » des journalistes tout aussi autosatisfait et surfait.

Dans chacune de ces deux grandes histoires, (le Watergate et les abus sexuels des prêtres), il y avait certainement des forces établies contre la vérité, quoique, soyons honnêtes, personne n’a tiré sur les reporters. Pakula a su créer le pressentiment d’un danger latent pour que le spectateur se demande si Woodstein survivrait même pour voir leur triomphe de journalistes éclabousser les pages du Washington Post. Mac Carthy, lui, ne fait que créer l’impression… désagréable-que Walter « Robby » Robinson (Michael Keaton) chef de l’équipe de Spotlight, risque d’avoir du mal à trouver quatre partenaires catholiques pour son équipe de golf, ou que Mike Rezendes (Mark Ruffalo) qui rédige l’exposé initial dans le Globe, risque de craquer sous la menace d’être exclu de la vie mondaine catholique de Boston, qui est à peu près toute la vie à Boston.

Le rythme des Hommes du Président m’a tenu cramponné au rebord de mon siège la première fois que je l’ai vu en 1976. Bien que tout le bazar ait été très exagéré, le film se présente comme un film à suspense. Par contre, Spotlight s’enlise dans le procès qu’il décrit, ce qui est très bien si on aime les dépositions. Monsieur Mac Carthy utilise de nombreux exemples pour démontrer la même chose, et les reporters de Spotlight enfouis dans les archives du Globe, parcourant des copies de répertoires diocésains, n’ont rien à voir avec le coup d’œil magistral de Pakula sur « Woodward et Bernstein » à la bibliothèque du Congrès.

Cependant, le film est assez convaincant, et il est difficile d’éprouver de la sympathie pour le cardinal Bernard Law de Boston, qui à l’instar du président Richard Nixon a été, jusqu’à un certain point, démis de ses fonctions par des reporters tenaces. Il me semble que Law était celui qui méritait le plus d’ignominie. Il y a une scène, presqu’à la fin du film, où le reporter Rezendes se tient au fond d’une église tandis qu’une chorale d’enfant chante un chant de Noël. L’église est très belle, les enfants aussi, et la musique aussi. J’ai le don des larmes, un petit don de Dieu – ou bien je suis juste un idiot – et je les ai senti me monter aux yeux en regardant cette scène, larmes de joie du fait de sa beauté absolue, la beauté de la foi catholique, mais en même temps larmes de tristesse en pensant aux trahisons de prêtres et d’évêques qui n’ont pas été capables de répondre à une criminalité généralisée par quelque chose comme de la compassion chrétienne, et se sont au contraire installés dans le carriérisme catholique.

Le Globe (via Crux) rapportait l’autre jour que l’USCCB (Conférence Catholique des évêques des Etats Unis) a envoyé aux paroisses un guide pour répondre aux divulgations de Spotlight. « Que les événements passés ne vous découragent pas » dit le mémo des évêques. « Voilà pour vous une occasion de permettre aux gens de se rendre compte de tout ce qui a été fait pour éviter les actes de pédophilie dans l’Eglise. » J’aimerais que ce soit suffisant.

Spotlight établit que, comme le dit un des personnages, « la crise n’a rien à voir avec le fait d’être homosexuel ». Et de fait, la personne qui est ce personnage dans la vraie vie a dit récemment au cours d’une interview, qu’environ un tiers des abus sexuels à Boston étaient hétérosexuels. Mais les dépositions du film traitent toutes d’actes homosexuels, et il y a quelques intermèdes au cours desquels les reporters parlent au téléphone avec Richard Sipe, auteur de Sexe, Prêtres et Pouvoir : Anatomie d’une crise. Celui-ci affirme que la moitié du clergé catholique n’est pas chaste, et nous savons tous que au niveau national, les faits montrent que 80 pour cent des cas d’abus sexuels (contact sexuel avec des moins de 17 ans) impliquent des activités homosexuelles. Qui sait combien de prêtres ont manqué à leurs vœux ? Cinquante pour cent paraît un chiffre très élevé. En tous cas, la crise est essentiellement passée, sauf peut-être à Rome.

Somme toute, Spotlight atteint son but, bien que assez mal, et il lui manque la profondeur du scandale puisqu’il défend une cause politiquement correcte, mais il vaut la peine d’être vu, ne serait-ce que pour les performances d’acteurs tels que Keaton, Ruffalo, Stanley tucci, et John Slattery.

(Spotlight est interdit, aux Etats-Unis, aux moins de 17 ans, je suppose que c’est à cause du sujet qu’il traite. Il n’y a pas de nudité, et peu de langage grossier, bien qu’il y ait des descriptions explicites des actes pratiqués dans les abus sexuels. Sortie en France le 27 janvier)

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http://www.causeur.fr/spotlight-pedophilie-eglise-36494.html

Messages

  • Il a fallu l’enquête d’un quotidien local pour faire éclater le scandale des prêtres pédophiles.

    A l’été 2001, un nouveau rédacteur en chef est nommé au Boston-Globe. Il demande aux reporters de l’équipe d’investigation «  Spotlight  » comment ils couvrent le cas d’un prêtre de Boston accusé d’avoir violé des enfants. C’est le début d’une prise de conscience : on a fermé les yeux, par inertie, par peur des institutions et du lectorat… La tentation vient de dénoncer tel ou tel salaud, mais c’est un système qui est en cause.

    Le film est d’abord l’éloge du contre-pouvoir journalistique dans une société trop bien organisée, alors qu’Internet met en cause les bases d’une presse de qualité.

    Chaque personnage est campé avec sobriété par les meilleurs acteurs américains du moment, qui restituent méticuleusement cette histoire où rien n’a été inventé. Journalistes, hommes de loi, membres de l’establishment sont travaillés — mais cela est montré sans pesanteurs — par leur conscience au fur et à mesure que des faits horribles ressurgissent  : 249 prêtres de Boston seront mis en cause ! Les complications du système judiciaire donnent lieu à quelques scènes d’anthologie qui nourrisent le suspens. On ne voit presque pas les prédateurs sexuels, à peine leurs victimes. L’Église, vue de très loin, sort laminée du film. Mais l’Amérique n’est pas un pays où la foi est en soi-même sujet de scandale, d’où une approche intelligente des situations.

    Les catholiques souffriront de voir à quel point l’Église a pu se piéger elle-même dans ces affaires accablantes dont les proportions se révèleront mondiales. Mais la vérité rend libre et il faut retenir l’éloge du travail bien fait : paradoxalement, on ressort dynamisé de la projection. ■

    Frédéric Aimard

    Drame américain (2015) de Tom Mac Carthy, avec Mark Ruffalo (Mike Rezendes), Michael Keaton (Robby), Rachel Mc Adams (Sacha Pfeiffer), Liev Schreiber (le rédacteur en chef), John Slaterry, Brian d’Arcy James, Stanley Tucci, Jamey Sheridan, Billy Crudup.(2h08). (Grands adolescents) Sortie le 20 janvier 2016.

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