Les évêques français confondent morale et politique

par Jacques ROLLET *

lundi 7 novembre 2016

Dans un texte récent, Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique, l’épiscopat français déclare s’adresser «  aux habitants de ce pays  » et veut refonder le contrat social. On peut s’interroger sur la nature de ce texte. Est-ce de la science politique ? De la philosophie politique, de la théologie politique ? Le texte de nature hybride suscite des interrogations d’autant plus que dans le même temps la revue jésuite : Projet, appuyée par le journal La Croix publie un dossier destiné à mettre en garde contre le Front national.

Concernant le texte de l’épiscopat, on peut à tout le moins se poser quatre questions :

1/ Le texte est adressé «  Aux habitants de ce pays  ». Puisqu’il s’agit de faire réfléchir les lec­teurs sur la situation politique, sociale et culturelle de la France, on aurait pu s’attendre à ce qu’il soit adressé aux Fran­çais, en tant qu’électeurs en 2017 ou aux catholiques dont les évêques ont la charge pastorale. Manifestement les évêques ont voulu s’adresser à des gens qui ne sont pas citoyens pour certains d’entre eux. Il s’agit là d’une prise de position très contestable. Quand on prétend refonder le contrat social, on commence par respecter les critères de la citoyenneté en France.

2/ On peut ensuite se demander quelle est véritablement la compétence de l’épiscopat sur la question politique en France. Concernant la compétence qu’on peut appeler technique, on aimerait savoir quels sont les politologues qui conseillent l’épiscopat. Concernant la compétence statutaire, on peut considérer que les évêques peuvent nous donner une approche de théologie morale mais il faut dans ce cas faire véritablement de la théologie et se référer à la révélation chrétienne, ce qui n’est pas le cas présentement.

3/ La déclaration qui nous semble la plus contestable revient à énoncer que la France est une société multiculturelle sans que les données sociologiques soient présentées. Cette affirmation non étayée semble indiquer que les évêques désirent que la France soit une société de nature multiculturelle. Dans ce cas, on est en présence d’une position qui relève de la philosophie politique et qui est donc éminemment discutable dans tous les sens du terme.

4/ La meilleure preuve vient de nous en être donnée par le rapporteur du Conseil d’État qui déclare que les crèches installées dans les lieux publics (mairies, Conseils départementaux) ne portent pas atteinte à la laïcité car elles traduisent un donné culturel en France. Cela revient à dire que le christianisme appartient à la culture française qui donc n’est pas multiculturelle. On aurait attendu des évêques qu’ils s’inscrivent résolument dans cette ligne et défendent l’identité qui relève du judeo-christianisme.
Concluons par une re­marque qui concerne le document de la revue Projet, diffusé avec le n° de La Croix du 6 oc­tobre. Ce quotidien et ce mensuel, tous deux explicitement catholiques, adressent une mise en garde contre le Front national. S’il s’agit d’une prise de position fondée sur ce qu’un chrétien peut accepter ou non, on aurait pu s’attendre à ce que le refus de l’extrême gauche soit également énoncé puisque cette galaxie attend de la révolution, le salut de l’humanité. Si on veut condamner les religions séculières, il faut les condamner toutes.

* théologien et politologue (dernier ouvrage : Le libéralisme et ses ennemis, DDB, 2012.).


Jacques Rollet, ancien prêtre, enseigne la science politique à l’université de Rouen. Docteur d’Etat en science politique, docteur en théologie, il est également chargé de cours à la Faculté des sciences sociales et économiques de l’Institut catholique à Paris. Il a publié, entre autres ouvrages : Le cardinal Ratzinger et la théologie contemporaine (Cerf), en 1987. Il collabore à la revue Esprit.

http://www.affress.fr/index.php/l-association/qui-est-qui/le-conseil-scientifique/242-pr-jacques-rollet.html

Messages

  • Sous une construction auxquels les 4 points de contestation du texte des évêques semblent donner une apparente solidité et logique, j’ai trouvé ce papier assez pauvre dans ses arguments et emprunt d’un a priori d’opposition. Je dois reconnaître que le simple titre, très sûr de lui, ("les évêques français confondent}..." ne me disposait pas à une lecture sereine.
    C’est sans doute l’argument d’autorité, (professeur, docteur, ...) qui permet à l’auteur d’être aussi péremptoire. Je ne m’y suis pas arrêté pour autant, mais je ne prendrai qu’un exemple et sur la fin de ce papier, montrant par là que je l’ai lu entièrement et attentivement.
    De la position récente du Conseil d’Etat sur les crèches dans les lieux publics, l’auteur en tire comme conclusion que le culture française n’est pas multiculturelle ce que les évêques avancent dans leur texte.
    A la lecture de la position exacte du Conseil d’Etat, il semble bien que les conclusions de l’auteur soit un peu rapides ou même la déforment. En reconnaissant la possibilité de crèches dans des lieux publics, le Conseil d’Etat y met trois conditions : que cette exposition soit « temporaire », qu’elle ne s’accompagne d’aucune manifestation de « prosélytisme religieux » et enfin qu’elle revête le « caractère d’une manifestation culturelle ou au moins festive ». Je ne vois aucun obstacle à en tirer comme conclusion que les crèches font partie du patrimoine culturel français et également que "le christianisme appartient à la culture française", mais d’où peut-on tirer des propos du rapporteur que la France est "monoculture" comme l’affirme l’auteur. Il y a un pas dans le raisonnement que l’honnêteté m’interdit de franchir.
    Voilà pour ce point, il y en aurait d’autres à développer

  • Je ne trouve pas non plus ce commentaire critique très bienvenu et pour tout dire...de bonne foi (catholique !).

    "1/ Le texte est adressé «  Aux habitants de ce pays  ». Puisqu’il s’agit de faire réfléchir les lec­teurs sur la situation politique, sociale et culturelle de la France, on aurait pu s’attendre à ce qu’il soit adressé aux Fran­çais, en tant qu’électeurs en 2017 ou aux catholiques dont les évêques ont la charge pastorale. Manifestement les évêques ont voulu s’adresser à des gens qui ne sont pas citoyens pour certains d’entre eux. Il s’agit là d’une prise de position très contestable. Quand on prétend refonder le contrat social, on commence par respecter les critères de la citoyenneté en France."

    Pour ma part, je ne ferai pas ce procès d’intention aux évêques. Dans notre société, il y a des citoyens disposant du droit de vote et des étrangers. Or, ces derniers font partie de notre communauté humaine et ils sont eux aussi concernés par les questions que le texte évoque telles que, notamment l’intégration.

    L’intention des évêques a été manifestement de n’exclure personne de la réflexion qu’ils veulent susciter et j’approuve pour ma part ce souci de réunir et de rassembler les "gens de France" autour de questions de grand intérêt commun. Après tout, les immigrés d’aujourd’hui pourraient bien être les Français de demain...

    "2/ On peut ensuite se demander quelle est véritablement la compétence de l’épiscopat sur la question politique en France. Concernant la compétence qu’on peut appeler technique, on aimerait savoir quels sont les politologues qui conseillent l’épiscopat. Concernant la compétence statutaire, on peut considérer que les évêques peuvent nous donner une approche de théologie morale mais il faut dans ce cas faire véritablement de la théologie et se référer à la révélation chrétienne, ce qui n’est pas le cas présentement."

    Là encore, je ne suis pas l’auteur de l’article.

    Il me semble que le texte des évêques s’inscrit dans ce que dit la constitution pastorale Gaudium et Spes (cf notamment point 76), à laquelle se réfère d’ailleurs la note doctrinale de 2002 sur l’engagement des catholiques en politique : il est parfaitement légitime que l’Eglise propose des orientations aux fidèles dans "leurs devoirs civils normaux, « guidés par leur conscience chrétienne », selon les valeurs conformes à cette conscience, (afin qu’ils) réalisent aussi la tâche qui leur est propre d’animer chrétiennement l’ordre temporel, tout en en respectant la nature et la légitime autonomie, et en coopérant avec les autres citoyens, selon leur compétence spécifique et sous leur propre responsabilité". C’est même l’objet de la doctrine sociale de l’Eglise, si je ne me trompe...

    Mais le texte a une cible plus large puisqu’il s’adresse en fait aux personnes de bonne volonté dans notre société, désireuses en conscience de collaborer au bien commun de notre pays. Ce texte a donc une dimension missionnaire et je l’approuve ainsi. Loin d’inviter les catholiques à se retrancher aux marges d’une république laissée à ses problèmes, les évêques invitent les catholiques et les hommes de bonne volonté, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, à demeurer au coeur de la cité en vue de régénérer ce qui fait que nous voulons vivre ensemble dans ce magnifique pays en travaillant à le rendre plus juste et donc plus paisible (on en a bien besoin, non ?).

    3/ "La déclaration qui nous semble la plus contestable revient à énoncer que la France est une société multiculturelle sans que les données sociologiques soient présentées. Cette affirmation non étayée semble indiquer que les évêques désirent que la France soit une société de nature multiculturelle. Dans ce cas, on est en présence d’une position qui relève de la philosophie politique et qui est donc éminemment discutable dans tous les sens du terme."

    Ici, on fait dire aux évêques ce qu’ils ne disent pas...
    Les évêques se bornent à constater que le creuset de l’identité nationale ne fonctionne plus dans une société où les identités et les différences sont affichées et revendiquées et posent la question de la gestion de cette diversité (pp. 38-39).

    Leur ferait-on le procès de se montrer réaliste et de ne pas fermer les yeux sur une réalité qu’ils côtoient tous les jours, en région parisienne, dans le Nord, à Lyon, Marseille ou ailleurs ?

    4/ "La meilleure preuve vient de nous en être donnée par le rapporteur du Conseil d’État qui déclare que les crèches installées dans les lieux publics (mairies, Conseils départementaux) ne portent pas atteinte à la laïcité car elles traduisent un donné culturel en France. Cela revient à dire que le christianisme appartient à la culture française qui donc n’est pas multiculturelle".

    D’une part, les conclusions du rapporteur public du Conseil d’Etat ne préjugent pas de la décision de la Haute juridiction même si elles peuvent l’annoncer.

    Mais d’autre part, à supposer que le Conseil d’Etat suive son rapporteur public, je ne verrais là nulle contradiction avec le texte de l’épiscopat qui pose clairement la question : "comment l’identité nationale de la France, (ndr. dont les fondements sont assurément chrétiens), peut-elle perdurer avec des revendications d’appartenance plurielle et des identités particulières ?" (p. 39).

    La critique de notre épiscopat est libre mais, de grâce, pas de procès d’intention là où je ne vois que le souci d’inviter les Français et ceux qui, n’étant pas encore citoyens français, vivent parmi nous, à se ressaisir du débat politique et à le placer à bonne hauteur...

    Moi, j’aime bien quand les évêques assument leur rôle qui est d’être la conscience de la France, bien au-delà de la France catholique aujourd’hui minoritaire...

  • @ 7 novembre 20:20

    Le commentaire recadre bien l’article de cet “ex-prêtre”.

    Personnellement, je n’aime pas la manière - assez vaine - dont ce dernier dénie aux évêques toute compétence en matière de politique. C’est là un discours de membre du sérail regardant de haut qui n’est pas estampillé "de la caste".

    Faut-il être titulaire d’un label pour réfléchir sur le politique ? Un doctorat d’Etat en science politique est-il la condition nécessaire et suffisante pour dire des choses intelligentes sur la chose publique ?

    On trouve là un des germes de cette insupportable arrogance des "politiques" s’arrogeant le droit exclusif de décider pour les citoyens - et parfois contre les citoyens ! Une confiscation de compétence qui fait le lit des totalitarismes (*)...

    Jacques Rollet est « ancien prêtre ». On n’a pas à juger des situations personnelles (d’autant moins lorsqu’on n’en connaît pas les détails). Cependant, n’aurait-il pas quelques comptes à régler avec son ancienne “hiérarchie” ? Ce qui expliquerait ces coups lancés en rase-motte...

    * il n’est pire oppresseur du peuple que celui qui prétend parler à la place du peuple...

  • "On ne doit pas juger des idées d’un auteur sur les intentions diaboliques ou "nauséabondes" qu’on lui prête mais uniquement sur les thèses qu’il défend explicitement" (cf Jean-Claude Michéa dans sa préface de l’ouvrage d’André Perrin : scène de la vie intellectuelle en France)
    En affirmant que la société française est multiculturelle, les évêques s’inscrivent dans une analyse relativiste qui a des conséquences politiques et sociologiques. On assiste selon Christophe Guilly à un marronnage des classes populaires et moyennes en réaction à cette société multiculturelle imposée par les classes dominantes. Ce phénomène de marronnage peut aussi de produire dans l’Eglise si celle-ci reprend à son compte le modèle dominant.

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