Les apôtres en Inde ?

par le père Michel Gitton

lundi 26 février 2018

La petite maison d’édition Certamen continue de publier courageusement des ouvrages (généralement traduits de l’italien) qui secouent la poussière des idées reçues sur les premiers siècles chrétiens, tout en s’en tenant à une exigence universitaire des plus rigoureuses.

C’est le cas du livre de Cristiano Dognini et d’Ilaria Ramelli, intitulé Les Apôtres en Inde. Malheureusement, la publication souffre de défauts qui se révèlent à la lecture assez gênants : d’abord la traduction de l’italien n’a pas été assez revue, de nombreuses erreurs sont perceptibles à la lecture («  antiquistes  » au lieu d’antiquisants, «  nonce  » pris au sens général d’envoyé, etc.) et on redoute que d’autres, moins visibles, induisent à des contresens (comme «  Septante  », p. 73, qui ne renvoie pas aux rédacteurs de la version grecque de l’Ancien Testament, mais tout simplement à soixante-dix (72 ?) disciples de Jésus d’après Luc 10,1). Deuxièmement, l’absence de toute carte sur un sujet qui mobilise la géographie du Moyen-Orient et du monde indien se révèle très préjudiciable. Tout le monde ne sait pas forcément localiser l’île de Socotra ou la ville de Mylapore, dont il est souvent question. Enfin le parti pris de juxtaposer des chapitres dus à l’un ou l’autre auteur (parfois aux deux) laisse subsister quelques différences de points de vue (comme c’est le cas pour la prétendue mission chinoise de l’apôtre Thomas considérée dans un cas comme une hypothèse intéressante, dans l’autre comme de la haute fantaisie).

Ces réserves faites, dont deux concernent surtout l’édition française, il faut saluer un ouvrage exceptionnel qui fait pénétrer le lecteur dans un univers peu connu, où se croisent des données venues des auteurs grecs et latins de l’Antiquité tardive, des sources syriaques et arméniennes, des textes sanskrits, des informations (numismatiques surtout) fournies par les fouilles, des récits de voyages, etc. Le résultat est passionnant, on découvre tout un pan d’histoire méconnu, on apprend que les échanges entre le monde méditerranéen et le subcontinent indien furent à certains moments intenses par voie de terre comme par voie maritime et que l’évangélisation a dû assez tôt profiter de ces voies de circulation. L’Inde était connue pour ses «  sages  » et la confrontation intellectuelle n’a pas manqué, au moins depuis le début de l’Empire romain (les anciens Grecs y étaient plus réfractaires). Les chrétiens s’y sont rapidement joints pour partager leur foi. Sans conclure absolument, les deux auteurs admettent comme vraisemblable une mission en Inde méridionale de Pantène (fondateur de l’école d’Alexandrie à la fin du IIe siècle). Or il semble que celui-ci rencontra des chrétiens déjà installés, qui lui montrèrent un «  évangile de Matthieu  » en caractères hébraïques, lequel aurait été apporté par l’apôtre saint Barthélémy. Sur le rôle possible de Thomas (dans le nord de l’Inde) et de Barthélemy (dans le sud), Cristiano Dognini et Ilaria Ramelli se montrent encore plus prudents, mais invitent à découvrir des sources syriaques souvent négligées comme la Doctrine d’Addaï, qui montre le développement précoce de la mission à partir de la ville d’Édesse (aujourd’hui Urfa en Syrie). L’impact du christianisme sur la pensée hindoue reste encore faible à haute époque, néanmoins des contacts ont dû exister avec le bouddhisme (c’est même un chrétien, Clément d’Alexandrie, qui mentionne, pour la première fois dans un texte écrit en grec, le nom du Bouddha).

On sort de cette lecture en se disant qu’il est temps de sortir d’une vision purement méditerranéenne du christianisme primitif. Très vite, celui-ci a dû exploser dans toutes les directions. On mesure aussi, en lisant le chapitre consacré au Bahvisya Purana, texte hindou que l’on croit pouvoir dater du Ve siècle après JC, la difficulté qu’ont rencontrée les missionnaires chrétiens quand il s’est agi de présenter le Christ à des hommes pétris d’une mentalité capable de tout absorber, mais réduisant les apports extérieurs aux cadres de la pensée traditionnelle. C’est ainsi que l’avatara (la descente) d’un Fils de Dieu sur terre pour sauver le monde ne posait pas de problème en Inde, mais à condition de la ramener au cadre cyclique où se succèdent des phases d’harmonie et de désharmonie.

Il reste beaucoup à travailler, beaucoup à découvrir, tant les sources sont vastes et peu exploitées. Souhaitons bonne chance aux chercheurs engagés dans cette voie.

C. Dognini et I. Ramelli, Les Apôtres en Inde dans la patristique et la littérature sanscrite, éd. Certamen, 172 p., 21 €.

Messages

  • Merci pour cette information et ce compte-rendu. N’y a t il pas exagération sur les pataquès de traduction ceux qui sont cités ne sont pas tragiques.
    Quant à la diffusion du christianisme en Asie, et d’abord en Chine, il y a eu un dossier, certes unilatéral, mais très érudit publié dans la revue en ligne ECHO. Il aurait été intéressant de le mentionner.
    Effectivement une véritable science historique sur les premiers siècles de l’Eglise et sa diffusion est désormais possible. Elle est devenue de surcroît indispensable à l’heure de l’éradication rampante et effective des chrétientés d’orient.

  • Article intéressant sur le sujet spécifique. Tout n’est pas encore dit, recherches et découvertes continueront encore longtemps.

    Ne prétendant pas participer à un débat par manque de connaissances, cette lacune n’empêche cependant pas de relever une phrase au sujet d’une "véritable science historique sur les premiers siècles de l’Eglise..." qui serait "devenue de surcroît indispensable à l’heure de l’éradication rampante et effective des chrétientés d’orient". C’est cette certitude : "à l’heure de l’éradication rampante et effective des chrétientés d’orient" qui demande explication.

    C’est un fait connu que dès le tout début, les persécutions des chrétiens ont jalonné l’Histoire, et elles continuent de nos jours sous nos yeux et pourraient fort bien se poursuivre pendant bien des années à venir. Commencées il y a deux mille ans ces persécutions, et parmi elles les plus terribles, n’ont pourtant pas réussi à "éradiquer" les "chrétientés d’orient". Pourrait-on considérer la continuité de ces chrétientés - ou leur survie - comme faisant partie d’une "véritable science historique" ?

    Comme il serait tout aussi intéressant de savoir sur quelle véritable base scientifique repose l’annonce d’une inexorable "éradication rampante et effective des chrétientés d’orient". Et si tel devait être le cas, il ne resterait qu’à prier pour que l’"effet domino" ne se produise pas sur les autres "chrétientés".

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