Série «  Les renouveaux au XIXe siècle  »

Léon Harmel précurseur oublié

par Jean Soubrier, directeur de l’Institut politique Léon Harmel

mercredi 13 novembre 2019

Léon Harmel. Apôtre de la doctrine sociale (BD), par Dominique Bar et Guy Lehideux, éd. du Triomphe - Institut politique Léon Harmel, 2015, 40 p., 15,90 €. (Ici avec Léon XIII).

Premier volet de notre série sur les renouveaux spirituels au XIXe siècle, après la Révolution française. À travers la figure de Léon Harmel (1829-1915), industriel et catholique fervent, c’est tout un courant d’apôtres de la doctrine sociale de l’église qui a émergé en France. Et continue de rayonner jusqu’à aujourd’hui.

Le grand Lyautey, maréchal de France et résident général du protectorat français au Maroc, disait de lui : «  J’ai eu ma jeunesse élevée dans l’admiration de Léon Harmel que, autour d’Albert de Mun, nous regardions comme le “réalisateur ”… Et c’est la tradition du Val-des-Bois à laquelle je cherche de loin et bien indignement à me rattacher dans mes modestes tentatives d’action morale.  » Son charisme a étonné son époque, sa méthode est trop oubliée et ses réalisations sont encore sous nos yeux.

L’ami de Léon XIII

Né en 1829, il verra passer les trois couronnes de la Restauration, l’arrivée de la IIe République, le Second Empire et les guerres franco-italiennes puis franco-allemande, la IIIe République avec l’expansion coloniale, industrielle, économique et démographique qui aboutit à la Première Guerre mondiale. Cinq papes se partagent le gouvernement de l’Église de cette époque, Pie VIII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII et Benoît XV. Il sera l’ami de Léon XIII qui dira de lui : «  Ce cher fils m’a procuré les meilleurs jours de mon pontificat.  » Il prend la direction de l’usine familiale de filature du Val-des-Bois près de Reims en 1825. Il a 25 ans. Il prolonge l’action de son père et fait de son usine un lieu de travail et de vie où la communion des personnes rejoint le projet évangélique. Elle fait l’admiration de Léon XIII : «  Nous exhortons tous les maîtres et tous les travailleurs de grandes usines, dans l’intérêt de la religion et de la patrie, aussi bien que pour leurs avantages, à fixer les yeux sur l’ordre, la paix et l’amour mutuel qui règnent dans les ateliers du Val-des-Bois, et à s’efforcer de suivre un si bel exemple.  »

Albert de Mun en trace un portrait singulier : «  Un homme extraordinaire, dont les dehors modestes et la simplicité rustique cachent une âme de feu, une intelligence déliée, une indomptable ténacité.  » Léon Harmel est un priant du Tiers-Ordre franciscain dont il sera l’acteur de la rénovation en 1893. La nuit, il se lève et rejoint la chapelle attenante à sa maison. L’usine du Val-des-Bois est placée sous la protection de Notre-Dame de l’Usine. Le feu qui ravage l’usine en 1874 s’arrête au pied de la Vierge. Léon n’impose aucune pratique religieuse mais il propose la foi sans ostentation ni complexe. Il opère dans ce lieu de travail «  presque des miracles, miracles d’amour, d’union, de foi, miracles de fusion  ».

Il aura huit enfants d’une épouse qui meurt bien vite. Il n’a alors que 41 ans. Mais déjà il est porté par l’unité de vie entre sa foi vivante, sa famille, ses responsabilités professionnelles et de fils de l’Église.

Grands pèlerinages à Rome

Sa vie publique démarre avec les cercles ouvriers de Maurice Maignen, qu’il relance avec Albert de Mun et René de la Tour du Pin. Son action déborde très vite le cadre de son entreprise. Il organise des grands pèlerinages ouvriers à Rome, dont Léon XIII dira que l’encyclique Rerum novarum (1891) en est le fruit. Il donne l’exemple d’un catholique qui s’affranchit de toutes les idéologies et les opportunismes politiques, sociaux et économiques pour suivre le Christ. Il traverse la France irréconciliée de son époque comme Jonas avait traversé Ninive. Celle des régimes, monarchistes opposés aux démocrates ; celle des gallicans contre les ultramontains ; celle des anti-dreyfusards contre les dreyfusards ; celle de l’Action française contre le Sillon ; celle des libéraux contre les socialistes ; celle du capital contre le travail ; enfin celle des croyants contre les athées.

Gagner les cœurs plutôt que les élections

La méthode de Léon Harmel, c’est de gagner les cœurs plutôt que les élections. Il précède la pensée de René Girard sur cet objectif d’éduquer à la sainteté, et non à l’héroïsme. Il est prophète pour défendre la dignité de l’homme, soutenir son initiative et nourrir son aspiration spirituelle. Il est l’expérimentateur de l’Esprit Saint dans l’usine du Val-des-Bois, et précède ainsi l’expérience des Focolari de l’économie de communion. Il est apôtre de la solidarité humaine dans le travail, en imaginant des structures participatives et d’entraide au sein de son usine. Et enfin il est le défenseur de la pensée de l’Église dans la société française.

Citons ici quelques fruits de son action. En particulier, c’est lui qui est l’initiateur et le fervent défenseur du syndicat, fondé et dirigé par les ouvriers. Ainsi, il est indirectement le père de la CFTC et de la CFDT. Comme formateur de patrons chrétiens, il est l’initiateur des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC). Pédagogue, il est aussi à l’origine d’écoles d’ingénieurs, l’ICAM et HEI à Lille. Enfin, il est l’un des fondateurs des Semaines sociales de France. Peu de ces institutions s’en souviennent !

Messages

  • Voici un extrait des Notes Quotidiennes du Père Léon Dehon (1843-1925), fondateur des Prêtres du Sacré-Coeur. Il avait organisé pour le bon Père Harmel (expression usuelle à Val-des-Bois) une audience chez le pape Léon XIII :

    22 janvier 1897 Audience
    Le Saint-Père voulut bien me recevoir avec le bon Père Harmel et le Père Jules, franciscain, le 22 janvier. Monsieur Harmel fit entrer aussi Monsieur de Palomera, un homme d’œuvres, de Cognac.
    Le Saint-Père nous a reçus à 11 h. 3/4. Nous étions quatre agenouillés autour de lui comme des enfants auprès de leur père. J’étais devant lui, Monsieur Harmel était à sa gauche, le Père Jules et Monsieur de Palomera à sa droite.
    Le Saint-Père était bien portant. Il a toujours la même vivacité d’intelligence et le regard vif et pénétrant. Il nous témoigna une grande bonté et nous conserva trente cinq minutes auprès de lui.
    Comme j’arrivais, il m’adressa la parole et me dit avec un bon sourire : « Vous faites des conférences à Rome, vous avez commencé ». – « Oui, lui dis-je, j’en fais tous les quinze jours ». – Il ajouta : « Sur la question sociale ? ». – « Oui, très Saint-Père ». – « C’est très bien ».
    Monsieur Harmel lui parla alors des œuvres sociales, j’y reviendrai tout à l’heure.
    Quand vint le moment de parler au Saint-Père de la Congrégation, il écoutait avec une grande attention. Je lui rappelai notre but intime, dévouement et réparation au Sacré Cœur, et nos œuvres extérieures qui consistent surtout dans l’apostolat populaire, missions populaires dans plusieurs diocèses, Soissons, Poitiers, Valence, œuvres du Val, Bruxelles, missions au Brésil.
    Le Saint-Père écoutait avec une grande bienveillance. Il me dit alors : « C’est cela, il faut vous dévouer au peuple par la prédication et les œuvres. Et les évêques encouragent vos œuvres, n’est-ce pas ? ». – « Oui, très Saint-Père ». – « Combien êtes-vous ? ». – « Environ deux cents et nous avons deux cents enfants dans nos écoles apostoliques ».
    – « Combien êtes-vous de prêtres ? ».
    – « Soixante cinq prêtres ».
    – « Et vous n’êtes pas tous français ? ».
    – « Non, très Saint-Père, nous avons aussi des Allemands et des Hollandais ».
    – « Et des Belges ? ».
    – « Oui, très Saint-Père, et nous avons aussi des Soeurs qui se dévouent aux mêmes œuvres ».
    – « C’est très bien. Avez-vous l’approbation de l’Institut ? ».
    – « Très Saint-Père, nous avons le Bref laudatif depuis neuf ans déjà et nous espérons avoir bientôt l’approbation de l’Institut ».
    – « C’est très bien. Faites l’apostolat populaire, enseignez les droits de chacun, des patrons, des ouvriers. Détournez le peuple du socialisme ».
    – « Très Saint-Père, je vous demande de bénir toutes nos œuvres, nos religieux, nos enfants et aussi nos Soeurs ».
    – « Oh ! N’en doutez pas, je bénis toute votre œuvre très volontiers ».
    Le Saint-Père accentuait fortement ces paroles et marquait sa bienveillance par un bon sourire.
    Monsieur Harmel dit au Saint-Père :
    – « Très Saint-Père, le mouvement démocratique chrétien, conformément à vos encycliques, fait des progrès en France. Il a ses revues, comme la Démocratie chrétienne de Lille, ses journaux, La France libre, L’Univers, etc. ».
    – Le Saint-Père ajouta : « Et le Peuple Français ».
    – Monsieur Harmel reprit : « Il a aussi ses congrès qui sont très vivants ». – Le Saint-Père se tourna alors vers moi et me dit : « Vous étiez au Congrès de Lyon n’est-ce pas ? ».
    – Je répondis : « Oui, très Saint-Père, et tout s’y est très bien passé. On a bien acclamé toutes les doctrines pontificales ».
    – « Et l’archevêque Monseigneur Couillé avait pris un peu peur, n’est-ce pas ? ».
    – « Oui, reprit Monsieur Harmel, parce qu’il y a à Lyon de puissantes influences réfractaires ».
    Monsieur Harmel présenta alors des adresses envoyées par les Unions démocratiques ouvrières. Le Saint-Père promit de répondre à toutes.
    Monsieur Harmel rappela alors l’action des prêtres dévoués au peuple : avec le Père Dehon, Monsieur Lemire, Monsieur Gayraud, Monsieur Garnier, Monsieur Naudet.
    Le Saint-Père nous dit : « Il faut une organisation et des chefs pour l’action politique et sociale. Pour l’action sociale, nous avons Harmel. Pour l’action politique, pensez-vous que Monsieur Lamy pourra réussir ?... ».
    Monsieur Harmel parla encore du succès du congrès de Lyon, du projet de congrès démocratique régional à Marseille, que le Saint-Père bénit, et de l’utilité des congrès pour l’union des catholiques, comme le prouve le pacte conclu à Reims entre le groupe des patrons du nord et les unions démocratiques. Cette union de Reims était due surtout aux efforts d’un patron du Nord, Monsieur Legros. Le Saint-Père promit de lui donner une décoration.
    On parla alors longuement du Tiers-Ordre de saint François. Le Saint-Père loua les congrès du Tiers-Ordre, son action sociale, son organisation. Il nous rappela qu’il y avait là un moyen providentiel pour lutter contre la franc-maçonnerie. Il verrait volontiers l’union des diverses branches franciscaines, c’est une question à l’étude.
    Nous parlâmes alors au Saint-Père d’un discours important prononcé au congrès de Fiesole par Monseigneur Radini Tedeschi sur l’action sociale du clergé.
    Nous dîmes au Saint-Père que nous allions répandre ce discours en France et que nous espérions qu’il ferait un très grand bien parmi le clergé.
    Le Saint-Père nous encouragea et ajouta : « Monseigneur Radini Tedeschi est le prélat que nous avons mis à la tête des œuvres à Rome, car l’action sociale chrétienne est organisée en Italie. Il y a un président général et des présidents provinciaux à Naples, à Palerme, à Venise, à Milan, à Rome, etc. ».
    Nous dîmes alors : « Très Saint-Père, si cette organisation pouvait se faire en France, cela aiderait peut-être à réaliser le bien plus vite ».
    Le Saint-Père réfléchit. Je vis qu’il hésitait à conseiller cette organisation pour la France, dans la crainte peut-être de n’être pas suivi. Il dit seulement : « En Italie, nous l’avons ordonnée », et il paraissait heureux du succès croissant de cette organisation.
    Monsieur Harmel lui demanda alors si on ne pourrait pas reprendre les pèlerinages ouvriers. On amènerait seulement trois trains, environ 1500 ouvriers à la fois par an.
    Le Saint-Père leva les bras en souriant et dit à haute voix : « Ah ! Les pèlerinages ouvriers ! ». – Il nous faisait comprendre qu’il en avait gardé un excellent souvenir. Il ajouta : « Mais à mon âge, je ne puis plus guère leur faire de discours ».
    Monsieur Harmel répondit : « Mais, très Saint-Père, nos ouvriers seront quand même très heureux de vous voir ».
    – « Eh bien ! dit le Saint-Père, qu’ils viennent me voir, je leur dirai la messe à Saint-Pierre ».
    Et il paraissait très content de ce projet.
    Nous aurions pu prolonger encore ce délicieux entretien, mais nous avons craint de fatiguer le Saint-Père. Nous lui avons alors demandé de bénir toutes nos intentions que nous déposions par écrit sur ses genoux. J’avais inscrit avec toutes nos œuvres, ma famille, nos principaux bienfaiteurs, etc.
    Le Saint-Père appuya ses mains sur ces feuilles et nous dit : « Je bénis toutes vos intentions ». Puis il nous bénit tous quatre solennellement. Il nous donna encore ses mains et ses pieds à baiser, et comme nous partions, il nous dit : « Allez, il faut sauver la France, cette nation nous est très chère ».
    Nous l’avons quitté bien émus et bien heureux après trente cinq minutes d’audience.
    Fin janvier, Monseigneur Della Chiesa dîne chez nous avec Monsieur Harmel et le Père Jules.

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