Traduit par Antonia

Le verdict de l’avenir

par David Carlin

dimanche 14 mai 2017

On demanda un jour à Zhou En-lai, le premier ministre inusable de la Chine communiste (1949-1976) si la Révolution française avait été un événement positif ou négatif. Il répondit : « Il est trop tôt pour juger ».

Nous pourrions faire la même réponse si on nous posait une question semblable à propos de la Réforme protestante (ou plutôt la Révolution protestante) qui commémore son cinq centième anniversaire cette année. C’est le dernier dimanche d’octobre 1517 que le père Martin Luther, moine augustin et professeur de théologie dans la petite université de cette ville, placarda ses célèbres quatre-vingt quinze thèses sur les portes de l’église de Wittenberg.

Cette date marque le déclenchement officiel de la Réforme, mais il serait plus exact de dire que cette révolution religieuse avait commencé plus d’un siècle auparavant avec les idées peu orthodoxes d’un autre prêtre-professeur, le père John Wycliffe d’Oxford [1328-1384], souvent qualifié « d’étoile du matin » de la Réforme. Si Wycliffe avait été l’étoile du matin de celle-ci, Luther en fut le brûlant soleil. Ce qui n’avait été qu’un murmure avec Wycliffe devint une explosion avec Luther.

Jeremy Bentham [1748-1842] et ses disciples utilitaristes affirment que la qualité positive ou négative d’un événement ne peut être mesurée qu’en fonction de ses conséquences. Si les bons résultats l’emportent sur les mauvais, l’événement était positif, si les mauvais résultats l’emportent sur les bons, alors celui-ci était négatif.

L’ennui de cette manière d’évaluer les événements est qu’elle nous oblige à nous projeter dans un avenir lointain, extrêmement lointain, impossible à concevoir. Prenez, par exemple, le mariage de deux paysans autrichiens vers l’an 1000. Le fermier en question et son épouse furent les ancêtres d’Adolf Hitler. Si on mesure ledit mariage en fonction de ses résultats – la naissance de Hitler, la montée du parti nazi, la seconde guerre mondiale, l’holocauste et bien d’autres conséquences très déplaisantes – il était à proscrire. Ces paysans n’auraient jamais dû se marier et avoir des enfants. Mais ce genre de jugement est absurde.

S’il est raisonnable d’évaluer les événements en fonction de leurs résultats directs et immédiats (par exemple, j’ai eu tort d’aller nager dans des eaux infestés de requins puisque, du coup, j’ai été attaqué par un requin), il est absurde d’évaluer les événements sur la base de toutes leurs conséquences historiques, même celles qui se sont produites des milliers d’années plus tard.

Un adepte de ce type de vision est l’ex-président Barack Obama qui s’ingénie souvent à être « dans le droit fil de l’histoire ». Il semble convaincu de deux vérités : 1) que nous pouvons souvent prévoir ce qui prévaudra à très long terme, et 2) que ce qui prévaudra sera une bonne chose. Et donc nous savons, par exemple, que le mariage homosexuel est un élément positif parce que nous savons qu’il s’imposera et qu’il se situe donc dans le droit fil de l’histoire.

Bien sûr, le Président Obama n’est pas le premier à raisonner en ces termes. Le philosophe Hegel et certains autres penseurs allemands d’il y a deux siècles avaient les mêmes idées. Ils croyaient que Weltgeschicte ist Weltgerichte : que l’histoire du monde est la justice du monde. On peut pardonner à Hegel d’en avoir jugé ainsi parce que ses conclusions ne reposaient pas seulement sur l’étude de l’histoire (même s’il l’avait étudiée à fond), mais sur sa conviction qu’il avait trouvé la clé métaphysique qui ouvre les mystères et le sens de l’histoire.

Karl Marx, disciple peu orthodoxe de Hegel, croyait lui aussi que nous pouvons prévoir l’avenir, conviction que partagèrent ses adeptes, les bourreaux Lénine, Staline, Mao etc. Si vous croyez honnêtement que le parti communiste est dans le droit fil de l’histoire, pourquoi n’auriez-vous pas l’autorisation et en fait l’obligation de massacrer aujourd’hui des millions d’êtres humains pour réaliser le bonheur de milliards d’autres demain ?

Le Président Obama n’est évidemment pas un communiste (bien qu’un grand pourcentage de la frange extrémiste du mouvement conservateur n’en soit pas convaincu) et ce n’est pas un hégélien détenant la clé métaphysique du sens de l’histoire. Mais il imagine (comme beaucoup d’autres) qu’il peut prévoir l’avenir à des milliers d’années de distance et que ce lointain avenir lui dicte que le mariage homosexuel s’imposera et sera par conséquent un élément positif.

Tout ceci est absurde. Personne ne peut déchiffrer ainsi l’avenir de l’humanité. Les astronomes peuvent prévoir l’avenir parce que les mouvements du soleil, de la lune et des étoiles sont très prévisibles. Les humains ne le sont pas. Pour prévoir l’avenir de l’humanité, il faudrait être capable de prévoir toutes les nouvelles idées politiques, religieuses, philosophiques, scientifiques et technologiques qui seront inventées à l’avenir ; et celui qui pourrait prédire ces idées, les inventerait lui-même dès à présent.
Certains de ceux qui sont ainsi convaincus de pouvoir prédire l’avenir de l’humanité sont des excentriques inoffensifs ; d’autres (comme Marx et ses disciples) sont très dangereux. Des personnalités importantes et influentes qui, comme le Président Obama, croient avoir le droit de formuler des préceptes éthiques fondés sur les coutumes qui prévaudront à long terme, sont aussi dangereux. Sur la base d’un avenir qu’ils peuvent seulement imaginer sans le voir, ils décident de ce qui est moral et de ce qui est immoral ; et s’ils se trompent dans leurs jugements en matière de morale, ils peuvent avoir une influence corruptrice sur les jugements moraux des autres.
Si nous voulons savoir ce qui est bien et ce qui est mal, notre savoir devra se fonder soit sur la Révélation divine, soit sur une faculté innée de connaissance morale (la conscience). Nous ne pouvons pas compter sur une capacité de prévoir l’avenir, surtout l’avenir à long terme. Nul ne le peut. Et si c’est ainsi que nous voulons distinguer le bien du mal, alors ce sera impossible pour tous.

Vendredi 5 mai 2017

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/05/05/the-verdict-of-the-future/

Photographie : Vous ne l’aviez pas prévu.

David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island et auteur de l’ouvrage Decline& Fall of the Catholic Church in America.

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