Europe

Le vent mauvais

par Dominique Decherf

lundi 14 mai 2018

Un an après son investiture, le discours du chef de l’État se durcit. Pour son quatrième grand discours européen, après Athènes, la Sorbonne et Strasbourg, celui d’Aix-la-Chapelle le 10 mai pour la réception du prix Charlemagne marque un raidissement certain.

Le discours du maréchal Pétain le 12 août 1941 avait fait date. Jusqu’à ce jour, la référence est incontournable : «  De plusieurs régions de France, je sens se lever, depuis quelques semaines, un vent mauvais. Des inquiétudes gagnent les esprits. Le doute s’empare des âmes.  » Emmanuel Macron le 10 mai a eu cette phrase : «  Ce rêve (européen) aujourd’hui est rongé par le doute  » pour y répondre plus loin par une phrase particulièrement complexe – réécrite sans doute plusieurs fois – et quelque peu obscure : «  Il n’est pas vrai qu’on répond au vent mauvais en ayant de la complaisance pour ceux qui, par le passé, nous ont déjà conduits parfois par faiblesse, par silence, à trahir ce que nous sommes.  » Il l’éclaire ensuite en se refusant à rien céder à l’État de droit, au débat démocratique ni à la «  civilité  ».

Néanmoins on s’interroge. Il ne s’agit pas seulement de la Pologne ou de la Hongrie. La campagne électorale de mai 2019 est bel et bien lancée en France même. Le président Macron n’ignore pas que ce sera le premier grand test de son mandat qui décidera de la suite. Le discours d’Aix-la-Chapelle y prend tout son sens.

Qu’est-ce que l’on y lit en effet ? Un retour à l’Europe-puissance, un désaccord ouvert avec la chancelière allemande.

Le président français a longuement développé ce qu’il entendait par «  souveraineté européenne  ». Ce terme apparu subrepticement lors de son entretien télévisé du 15 avril a été critiqué par les tenants des souverainetés nationales. Il ne peut y avoir de souveraineté européenne car il n’y a pas de «  peuple européen  » disaient-ils en substance. Or ce qui frappe dans le discours d’Emmanuel Macron est au contraire un attachement quasi religieux à la notion de souveraineté qui est défendue par ces derniers. Si la souveraineté doit être européenne, c’est dans le sens même de la souveraineté nationale, à savoir «  une autonomie profonde  », une capacité entière à décider des grands enjeux sans se les voir imposer ni par les grands acteurs du numérique, les grands groupes énergétiques internationaux ou les grandes puissances «  y compris alliées, y compris amies  » «  qui se mettent en situation de décider pour nous notre diplomatie, notre sécurité parfois  ».

Il ne sert guère de connaître l’origine de la souveraineté, nation ou Union européenne, comme hier roi de droit divin ou électif ou la nation ou le peuple, si l’on ne rappelle pas aussitôt que la légitimité de cette souveraineté ne se situe pas dans son origine mais dans son exercice. En l’occurrence, le président Macron reste fidèle à une notion absolue sinon absolutiste de la souveraineté qui n’est pas partagée par la culture de nombre des États membres, notamment ceux-là mêmes issus du rêve carolingien – avec la querelle du Pape et de l’Empereur –, qui a longtemps fait débat dans notre propre histoire et n’est certainement pas accordée aux réalités du temps présent fait d’interdépendances plutôt que de stricte indépendance.

L’Europe-puissance qui a quasiment toujours été le leitmotiv de la diplomatie française depuis ?… la perte de puissance de la France, et au moins les 70 ans de la construction européenne datée par le jeune quadragénaire, qui en a profité pour jouer sur l’âge du capitaine face à la chancelière qui pourtant, à presque 64 ans, est encore loin de l’âge fatidique. Cela n’a jamais été le choix de la majorité des autres Européens, qu’ils s’expriment comme un seul ou plusieurs peuples. C’est sans doute inconsciemment le choix profond des Français, mais cela reste à voir. Ils n’en mesurent certainement pas toutes les implications. Privés de démocrate-chrétiens et désormais de socialistes, ils sont orphelins de l’Europe. Emmanuel Macron tente de combler le vide, mais il est bien seul.

Les Allemands commencent à faire défaut. Sans doute les sondages accordent-ils au président Macron un soutien populaire en Allemagne, mais le paradoxe veut que ce soit comme le contre-modèle d’Angela Merkel. On ne peut pas imaginer que celle-ci soit plus fortement bousculée par ses propres adversaires locaux qu’elle l’a été (courtoisement ?) par son partenaire français en Allemagne même dans cet Aix-la-Chapelle où elle n’était presque plus chez elle. Que n’a-t-elle dû entendre sur les tabous allemands, même si symétriquement Emmanuel Macron a fait justice de quelques tabous français ? Il ressortait clairement que Berlin représente désormais un poids mort en Europe, un ralentisseur, un immobilisme, qui ne va nulle part et entend y rester. Un renoncement allemand serait, il est vrai, plus grave que les nationalismes magyar ou polonais, ou que le Brexit britannique.

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