Traduit par Bernadette Cosyn

Le salaire de l’autonomie morale

par David Carlin

mercredi 7 septembre 2016

Tout le monde connaît la phrase que Dostoïevski met dans la bouche d’un de ses personnages : « si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Ce qui veut dire que la non-existence de Dieu signifie que nous vivons dans un monde de liberté morale absolue : nous pouvons faire tout ce qui nous passe par la tête, jusque et y compris le meurtre de masse. Il est probable que Dostoïevski n’aurait pas été surpris qu’un régime athée (les communistes), prenant le pouvoir quelques décennies après sa mort, s’engage dans le meurtre de masse.

Mais que met-il sous le vocable Dieu quand il dit cela ? Il ne veut pas dire un dieu panthéiste, un dieu qui s’identifie à la nature. Car un tel dieu, en nous poussant à nous comporter comme ceci ou comme cela (par exemple à manger, boire, avoir des relations sexuelles) par le moyen de pulsions naturelles n’établit pas de règles, ne prescrit pas de commandements. Non, le Dieu auquel pense Dostoïevski est le Dieu de la Bible, le Dieu du christianisme. Le Dieu de la Bible est un législateur et un juge. Par conséquent une version moins concise de la célèbre phrase de Dostoïevski donnerait quelque chose comme ceci : « si Dieu le législateur-juge n’existe pas, tout est permis. »

Donc, selon Dostoïevski, si vous êtes athée, ou du moins un athée logiquement cohérent, vous croirez que vous êtes moralement libre de faire tout ce que vous voulez. De toute évidence, cela semble faux. Regardez autour de vous. De nos jours, il y a beaucoup d’athées vivant aux Etats-Unis, bien plus, sûrement, qu’il n’y en avait en Russie à l’époque de Dostoïevski, et ces athées américains contemporains ne se croient pas moralement libres de faire tout ce qu’ils désirent.

A quelques rares exceptions près, ils s’abstiennent de tuer, violer, incendier, voler, etc. Ils sont généralement bien élevés et respectueux des lois. Il est vrai également que les athées actuels adoptent souvent certains comportements que les chrétiens à l’ancienne mode considèrent comme immoraux, par exemple la fornication, l’homosexualité, l’avortement, le suicide. Mais ce n’est pas parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas de règles de moralité ; non, c’est parce qu’ils pensent que les règles de moralité autorisent ces comportements aux non-chrétiens.

L’athée américain type pense que les règles de moralité sont créées par l’homme, non par Dieu. Elles sont créées a) par la société au sens large, ou b) par une partie de la société, un sous-groupe auquel la personne se trouve appartenir, ou c) par l’individu lui-même. Mais pourquoi l’individu devrait-il obéir aux règles des cas (a) et (b) ? De toute évidence, par simple mesure de prudence, parce que sa société ou le sous-groupe auquel il appartient sont très puissants et sont généralement en position de le punir s’il viole leurs règles.

Mais agira-t-il ainsi parce qu’il a une obligation morale d’obéir à ces règles ? Y a-t-il une autorité morale au-dessus de sa société disant : « tu dois obéir aux règles de ta société ? » Dieu serait une autorité de ce type – mais pour l’athée il n’y a pas de dieu. Peut-être alors qu’il pourrait prétendre qu’au dessus de telle ou telle société particulière (celle des Etats-Unis par exemple), il y a une société mondiale, et que c’est cette société mondiale qui nous dit : « tu dois obéir aux règles de la société américaine. »

Mais d’où cette hypothétique société mondiale tiendrait-elle son autorité morale ? Comment, s’il n’y a pas un Dieu législateur nous disant d’obéir aux commandements de cette société mondiale, quelqu’un pourrait-il avoir le devoir moral de s’y plier ? Pour parler de manière générale, pourquoi, s’il n’y a pas une loi divine supérieure me disant d’obéir aux lois humaines, devrais-je obéir aux lois de ma société ou de ma communauté ?

En dernière analyse donc, et d’un point de vue athée cohérent, seul l’individu peut se donner à lui-même une loi morale. Soit (et c’est rare) il invente son propre code moral, soit (le cas le plus fréquent) il choisit d’accepter le code offert par sa société au sens large, ou par sa communauté, à moins que son code moral ne soit un mélange des deux. Autrement dit, il est, pour user d’une expression communément employée par les athées contemporains, « moralement autonome. » C’est-à-dire qu’il est son propre législateur moral. Il occupe sur le plan moral une position qu’on jugeait autrefois appartenir à Dieu.

Cependant, de fait, peu d’athées pensent réellement de la sorte. Il en est peu qui se disent explicitement : « Je suis mon propre législateur et juge » ou « moralement parlant, j’occupe la position que mes grands-parents pensaient réservée à Dieu. » Mais c’est ce qu’ils disent implicitement, et à mesure que le temps passe et qu’ils en viennent à réfléchir sur leurs attitudes morales, de plus en plus d’entre eux le diront explicitement.

Aucune société n’a jamais été construite sur de telles fondations. Savoir si c’est possible de le faire reste une question ouverte. Nous n’allons pas tarder à le découvrir.


David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island.

Illustration : Dostoïevski sur son lit de mort par Ivan Kramskoi, 1881

source : https://www.thecatholicthing.org/2016/08/11/the-wages-of-moral-autonomy/

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