Le nouveau gouvernement : recomposition ou décomposition ?

par Jacques Rollet, théologien et politologue

lundi 22 mai 2017

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron et l’annonce de la composition du gouvernement d’Edouard Philippe, je suis saisi d’une perplexité que l’enthousiasme des journalistes ne parvient pas à dissiper. On nous parle d’une recomposition de la vie politique. J’y vois plutôt l’amorce d’une vaste décomposition avec perte des repères qui permettent habituellement d’analyser les forces en présence. Le signe le plus évident en est la nomination du premier ministre. Edouard Philippe, membre du parti Les républicains, dirige la campagne des élections législatives en invitant les électeurs à voter contre son parti pour privilégier le parti La République en marche.

Il y a là, de la part d’Emmanuel Macron, un machiavélisme qu’aurait totalement désapprouvé Paul Ricoeur dont il se réclame et dont j’ai été l’étudiant ( j’ai fréquenté à cette occasion Les murs blancs à Châtenay-Malabry ). La rigueur protestante du grand philosophe se serait difficilement accommodée de cette volonté de dérouter l’électeur. Plusieurs problèmes se posent à partir de ce constat :

1) Si le but recherché est de rassembler les Français en les éloignant des extrêmes, le résultat risque d’être catastrophique ; le Front national et le Front de Gauche ne peuvent que dénoncer ce mélange de Gauche, du Centre et de la Droite que représente ce gouvernement. Lutter contre les extrêmes suppose une cohérence sans faille.

On peut s’étonner des revirements successifs de Bruno Lemaire, de celui d’Edouardd Philippe qui critiquait il y a peu le nouveau président dans ses chroniques de Libération. Quant au sarkozyste Darmanin, on se demande ce qu’il vient faire dans un ministère pour lequel il n’a aucune compétence particulière.

2°La place que tiennent les énarques (Macron, Philippe, Lemaire, le secrétaire général de l’Elysée et quelques autres ( Goulard ), nous incline à penser que la délibération démocratique chère à Jürgen Habermas va être remplacée par l’analyse technocratique que le sociologue allemand dénonçait déjà dans son livre : La technique et la science comme idéologie. Si le renouveau consiste à écouter les « experts « , cela risque de tourner court.

3° J’ai testé auprès d’électeurs du nouveau président ; le contenu de son programme. J’ai constaté qu’ils ne pouvaient pas m’en donner le moindre bribe. Il est clair qu’on a assisté à un vote d’opportunité pour éviter le succès de Marine Le Pen. Voter contre, ne construit jamais rien ; on va le vérifier à mon avis très rapidement.

4° En matière de programme, il faut constater que le problème de la dette ( 2200 milliards d’euros ) n’est pas abordé alors que c’était la priorité de François Fillon. L’augmentation de la CSG va toucher tous les Français alors que l’augmentation de la TVA ne touche que les achats effectués selon les choix de chacun. La suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages va devoir être remplacée par des prélèvements qui seront peut-être plus importants que la taxe elle-même.

5° Le libéralisme culturel va continuer à se développer : Edouard Philippe s’est abstenu lors du vote sur le mariage homosexuel ( idem pour B.Lemaire ) et E.Macron veut mettre en place la PMA pour toutes les femmes qui le désirent.

Le seul projet cohérent était celui de F.Fillon. On n’a pas fini de le regretter…

Messages

  • Analyse juste et argumentée.
    Un regret : Non, le seul projet cohérent n’était pas celui de François Fillon mais celui de Jean-Frédéric Poisson. Trop vite oublié au nom du vote utile.

  • Très juste. Fillon avait une projet plus cohérent que celui de Macron mais il était soutenu par les mêmes forces que Macron.
    Il était la tendance droite du choix globaliste (de Castries, président de Bilderberg, président du comité de soutien patronal de Fillon mais Macron et Philippe passé tous les deux par la case Bilderberg !).
    La consigne de vote Macron donnée immédiatement par Fillon ne surprend pas de ce point de vue.
    Cependant, alors que Fillon doit beaucoup aux catholiques (sa victoire aux primaires et son maintien comme candidat), il montre aujourd’hui dans la défaite, une lâcheté qui permet de penser qu’une fois au pouvoir il se serait vautré dans le même genre de compromission que Macron.
    Il y avait plusieurs candidats honnêtes : Dupont-Aignan, Asselineau et Lassalle, mais qui n’avaient accès ni aux médias, ni aux gros argent. Si l’on rapporte le nombre de voix qu’ils ont obtenu à leur budget de campagne, on constate qu’ils recueillent beaucoup plus de voix par euro dépensé que les gros candidats (20 à 30 fois plus selon mes estimations), Lassalle étant celui qui a le meilleur résultat avec à peine 0,30 centimes d’euros dépensés par voix obtenue.
    Si la loi imposait un budget et une communication identique par candidat, on imagine sans peine que l’ordre d’arrivée aurait été totalement différent.

  • Parce que les partis politiques vous semblent des points de repères ??? Quels rapports entre Kosciusco-Morizet et Ciotti, Baroin et Boutin, Wauquier et Philippe, sinon l’étiquette ? La rapidité avec laquelle juppéistes et sarkozistes ont laminé le programme de Fillon devrait vous rendre plus prudent.

  • Il est étonnant de constater ce tropisme irrépressible qui a poussé tant de cathos de droite vers Fillon. Quel aveuglement sélectif ! Tout ça parce que Fillon a diffusé très opportunément des images et des déclarations sibyllines laissant penser que, bon pratiquant, il était le rempart de la famille !...

    Comme si le mariage homosexuel était le seul et unique critère de jugement d’une politique, d’un programme et d’un candidat !

    Candide, comme attitude citoyenne...

    C’était se refuser à voir que la politique préconisée par Fillon (et tous les siens) était en bien des points (trop de points) en contradiction avec les enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise. (*)

    Il y a tellement peu de différence entre Macron et Fillon que ce dernier n’a pas hésité l’espace d’une demi-seconde à appeler à voter pour le précédent (sûrement que quelques-uns des électeurs de Fillon ont alors dû se sentir un peu trahis, un peu cocus...)

    Il y a bien longtemps que la décomposition de la vie politique est amorcée ; c’est pourquoi nous sommes tombés en Sarkozy puis en Hollande avant de dégringoler assez logiquement en macronie. Ça pourrait être l’occasion inespérée d’une prise de conscience électorale et d’un sursaut qui malheureusement ne se fera pas d’ici les législatives. Il faudra du sang et des larmes avant que cette prise de conscience ne se produise (**).

    * "Sens commun" et LMPT ont eu en la matière autant de jugement et de discernement qu’une bernique...

    ** http://russeurope.hypotheses.org/6012 (Macron : l’hiver vient...)
    http://russeurope.hypotheses.org/6006 (Victoire et défaite des idées souverainistes)

  • Je ne suis pas un lecteur habituel de France Catholique. Je suis un simple père de famille nombreuse, retraité, et j’essaie d’observer les choses avec discernement, sans enfourcher tous les chevaux qui passent et sans diaboliser ceux qui ne pensent pas comme moi.
    On pourra toujours dire ce que l’on veut de l’échec de Fillon, si ce n’est que, même si les médias ont été un peu "sadiques" avec lui, il avait pourtant bien fauté en pratiquant un népotisme d’un autre âge accompagné de rémunérations de nature à scandaliser profondément ceux que l’on appelle "les petites gens". J’avais voté pour lui au premier tour, mais en traînant les pieds.
    Nous voyons arriver un "raz de marée" nouveau, conduit par un homme nouveau, qui a les idées claires, mêmes si certaines ne correspondent pas à nos critères philosophiques. Mais il s’agit de gouverner un pays de plus de 60 millions d’habitants, et il ne suffit pas, pour cela, de professer des valeurs traditionnelles sur la famille et la morale naturelle.
    Je pense pour ma part qu’il est temps de bousculer nos vieux bonzes et savoir prendre des risques, quitte à assumer ensuite tel ou tel échec. Je voterai donc pour un candidat jeune, avec une tête bien faite, et une énergie intacte, sans m’attarder sur le vieux député de mon âge qui a déjà deux ou trois mandats derrière lui. Je le lui ai d’ailleurs écrit.

  • L’âge ne fait rien à l’affaire. La gérontophobie n’est pas plus saine que la juvénophobie. Pourquoi se dispenser de voter pour son député âgé s’il a parfaitement accompli sa mission jusqu’à présent ? Pour céder à la manie consumériste qui croit trouver son bonheur dans une course effrénée à la nouveauté ?

    « prendre des risques, quitte à assumer ensuite tel ou tel échec ». Il faudrait s’entendre sur cette "prise de risque". Sortir des cadres de pensée préformatés (cette odieuse "pensée unique" qui englue tout) est une chose (plutôt souhaitable). Prendre des risques suicidaires faute d’un minimum de réflexion préalable et de discernement en est une autre.

    Pour être concret, il faut distinguer la prise de risque du pompier qui monte au feu et celle du type qui prend sa voiture avec 2g d’alcool dans le sang.

    Choisir la bande à Macron (ce ramassis de faux jeunes usés : Bayrou, Collomb, P. Bergé, Cohn Bendit, Attali, Minc, etc.) pour diriger la France s’apparente à la seconde hypothèse...

    « Un homme nouveau », Macron ? Oui, certes, comparé à Bayrou ou à Ferrand (empêtré dans des affaires de favoritisme et de népotisme…) ; il ne faudrait pas pour autant oublier qu’il a été aux affaires sous Hollande en y jouant un rôle non négligeable (une loi très controversée ne porte-t-elle pas son nom ?).

    Quant à affirmer que cet "homme nouveau" aurait « les idées claires », qu’on me permette de mettre un gros bémol. Pour quiconque a suivi en détail la campagne du candidat Macron, le programme fourre-tout annoncé par ce dernier était tout sauf clair. Le racolage laborieux des différentes tranches de l’électorat, lorsque le candidat empilait sans vergogne les promesses (sans souci des contradictions et des illogismes) comme pour un monstrueux mille-feuille, était même pitoyable.

    Mais ça a marché (ce qui en dit long sur la capacité de certains d’absorber n’importe quelle daube !).

    Ce n’est pas une raison pour persévérer sur des voies qui seront nocives et délétères pour le pays en signant un chèque en blanc législatif à une majorité de godillots, pour le plus grand profit de l’oligarchie qui se tient en ombre portée du jeune président.

  • Le projet de François Fillon etait cohérent mais il avait plusieurs défauts 1) Il etait anxiogène : au moment où une timide reprise se précise, est-ce le moment de barrer la route à la confiance ? 2) Il y a dix ans, Fillon se disait déja "à la tête d’un état en faillitte". Bien sûr il n’etait pas le chef mais s’il était en désaccord pourquoi est-il resté 5 ans ? 3) Le drame de Fillon, c’est que son train de vie aux frais du contribuable etait incompatible avec son programme d’austérité : le programme etait cohérent mais l’homme ne l’était pas. Les electeurs n’ont pas eté dupes.

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