Le danger de combler les fossés

vendredi 2 avril 2021

Lorsqu’il existe ce que nous pourrions appeler un « écart de dignité » entre une chose de dignité supérieure et une chose de dignité inférieure, on (je veux dire : la société) comble parfois cet écart en rendant la chose inférieure plus semblable à la chose supérieure, réduisant ainsi l’écart, voire l’éliminant complètement, et élevant ainsi la dignité de la chose inférieure.

Par exemple, la société américaine a estimé qu’en limitant le mariage aux couples hétérosexuels, on enfreignait la dignité des couples homosexuels. On a donc créé une nouvelle chose, le mariage homosexuel (« mariage pour tous »). Et de cette façon, on a élevé la dignité des unions homosexuelles. Officiellement, les Américains considèrent désormais le mariage homosexuel comme ayant une dignité égale à celle du mariage traditionnel, et l’acte d’amour homosexuel comme ayant une dignité égale à celle de l’acte d’amour hétérosexuel.

De même, les êtres humains sont traditionnellement considérés comme ayant une dignité intrinsèque beaucoup plus grande que les animaux non humains comme les chiens et les chats, les chevaux ou les lapins. Ce classement peut être considéré comme une sorte de blessure pour les animaux non humains : préjudiciable en lui-même, et la cause de blessures supplémentaires, car les humains se sentent souvent libres, en raison de leur sentiment de supériorité, de traiter les animaux non humains à peine mieux que des choses inanimées.

Mais ces derniers temps, nos avant-gardes éthiques ont développé l’idée que les animaux non humains ont des droits. Ces droits s’apparentent aux droits de l’homme et rappellent que les animaux non humains s’apparentent aux personnes humaines et doivent être traités en conséquence. Nous (c’est-à-dire ceux d’entre nous qui, contrairement à moi, sont vraiment à jour) pensons maintenant aux animaux non humains comme ayant une dignité presque humaine.

Je suggère que le problème avec tout cela, est que cela n’élève pas simplement la dignité de la chose inférieure ; cela abaisse également la dignité de la chose supérieure. Elles se rencontrent quelque part au milieu. En décidant que les animaux non humains sont très semblables aux humains, on décide également par une nette implication que les humains sont très semblables aux animaux non humains - et peuvent donc être traités comme tels.

Les animaux non humains, nous en convenons depuis des siècles, sont des êtres purement biologiques ; c’est-à-dire des entités sans âme immortelle. Donc, si nous, humains, sommes très semblables à des animaux non humains, nous devons aussi être des êtres purement biologiques : des entités sans âme immortelle. Mais la croyance traditionnelle en la dignité humaine repose sur la croyance logiquement antérieure que les humains sont quelque chose de plus que de simples entités biologiques. Supprimez la croyance en l’âme immortelle et vous risquez d’abandonner la croyance en la dignité des êtres humains.

Les deux grands mouvements révolutionnaires du XXe siècle, le mouvement nazi et le mouvement communiste, soutenaient une théorie purement biologique de l’humanité. Il n’est donc pas surprenant qu’aucun des deux mouvements n’ait eu beaucoup de difficultés psychologiques à assassiner en masse des êtres humains - tout comme les humains trouvent relativement facile de massacrer des animaux si l’utilité l’exige.

Il convient de noter que les partisans les plus fervents de l’avortement à la demande sont des personnes qui n’ont pas, ou peu, de religion, des personnes qui ont abandonné l’idée, ou sont sceptiques à son endroit, que tous les humains possèdent une âme immortelle. Si l’embryon/fœtus est une entité purement biologique, comment peut-il revendiquer un droit à la vie ? Ne peut-il pas être éliminé si l’utilité l’exige ? À l’inverse, les fervents opposants à l’avortement sont des personnes qui s’accrochent à l’idée démodée de l’immatérialité et de l’immortalité de l’âme.

De même, notre tentative de rehausser la dignité des relations homosexuelles en les rendant égales en dignité au mariage entre personnes de sexe opposé aboutira, je le soutiens, à abaisser la dignité du mariage traditionnel. On peut se dire, et dire à tout le monde, que les unions homosexuelles sont tout aussi naturelles et aussi bonnes que les unions hétérosexuelles, les écoles et les médias répètent ce mythe - mais en fait personne, à l’exception de quelques fanatiques idéologues, ne le croit réellement. Quelque chose au plus profond de nous nous dit que les mariages homosexuels ne sont pas de vrais mariages, et à long terme, aucune propagande pro-homosexuelle ne nous persuadera du contraire.

Ce que cette propagande fera, cependant, c’est nous persuader que le mariage hétérosexuel n’est pas meilleur que le mariage homosexuel. En d’autres termes, cela nous persuadera qu’il n’existe pas de vrai mariage.

L’un des grands résultats de Vatican II fut de rappeler aux catholiques que tous, les laïcs pas moins que les prêtres, nous sommes « appelés à la sainteté ». Avant le Concile, il y avait une croyance courante parmi les catholiques (bien que cela ne fût jamais un enseignement officiel de l’Église) que les prêtres étaient censés être des catholiques de grade A, tandis qu’il suffisait que les laïcs fussent des catholiques de grade C-moins. Il y avait une sorte de « fossé ontologique » entre prêtres et laïcs, presque comme s’il s’agissait de deux sous-espèces distinctes d’êtres humains.

Le Concile avait pour objectif d’être débarrassé de cette fausse idée d’un fossé ontologique. Les prêtres et les laïcs ne sont pas deux sortes de personnes différentes. Le prêtre a une fonction ecclésiale différente de celle du laïc, mais c’est tout. Les deux sont également appelés à la sainteté.

Or, c’était censé inspirer au laïc une aspiration à la sainteté semblable à celle d’un prêtre. Et il ne fait aucun doute que ça l’a fait dans de nombreux cas. Mais dans de nombreux autres cas, cela semble avoir inspiré aux prêtres l’idée d’une sorte de sainteté C-moins, celle que l’on trouve chez le bon laïc catholique moyen, qui serait désormais assez bonne pour un prêtre. Pire encore, étant donné que de nombreux laïcs catholiques sont tombés en dessous du niveau C-moins tout en continuant à être des catholiques en règle, nous devrions nous habituer à l’idée que les prêtres, même les « bons » prêtres, pourraient tomber en dessous du niveau C-moins.

Et il n’est donc pas terriblement surprenant que de nombreux prêtres d’après Vatican II aient adopté des vues élastiques sur la moralité sexuelle, ou que l’homosexualité généralisée soit entrée dans la prêtrise, ou que beaucoup de prêtres en soient venus à croire que le contact sexuel avec des enfants fût soit un péché mineur, soit pas un péché du tout.

Lorsque le bon sens nous dit qu’il y a un grand écart entre A et non-A, il est souvent sage de laisser le sujet de côté.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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