Le Père Bouyer soutient Claude Tresmontant - FC 811 – 15 juin 1962

Le christianisme authentique est doué d’un pouvoir assimilateur inépuisable mais il a sa philosophie propre qui ne peut pas couler dans tous les lits de « l’histoire »

par le R.P. Louis Bouyer

mercredi 2 novembre 2011

Le christianisme n’est pas un simple sentiment religieux. Il est une foi, et une foi dogmatique : une foi qui est, certes, adhésion de tout l’être, mais pas adhésion aveugle à quelque sublime je-ne-sais-quoi. C’est l’adhésion à une vérité de vie, mais qui n’en est pas moins, pour être vivante, vérité. Cette vérité, dans sa plénitude, est essentiellement surnaturelle. C’est-à-dire qu’elle passe les pouvoirs de la raison humaine et ne nous est accessible que par la révélation. Son objet n’est rien de moins, en effet, que la propre vie de Dieu, telle qu’il a voulu nous la faire connaître pour nous la communiquer.

Cependant, surnaturelle, cette vérité, justement parce qu’elle doit nous toucher et nous saisir, enveloppe des vérités naturelles, des vérités autrement dit qui touchent en lui-même ce monde où nous vivons et, en lui, nous-mêmes avant tout. Comme telles, ces vérités sont en principe accessibles à notre raison, s’exerçant sur les données de notre expérience simplement humaine. Et, de fait, quelque pressentiment au moins en a été plus ou moins heureusement formulé dans toutes les races et toutes les civilisations. Néanmoins, l’expérience collective de l’humanité est là pour le mettre en lumière, la faiblesse humaine, résultant du péché, est telle que les plus essentielles de ces vérités sur le monde et sur l’homme ne sont dégagées que péniblement par l’ensemble des hommes, si bien qu’elles ne sont imposées en toute netteté qu’une fois la Parole divine venue au secours de la raison humaine.

La raison est éclairée par la Révélation

C’est en cela qu’il apparaît bien que le supra-rationnel de la révélation n’est point du tout de l’irrationnel. En fait, l’opposition obstinée d’un certain rationalisme à la révélation judéo-chrétienne se détruit elle-même car, là où la stimulation de cette révélation ne s’est pas fait sentir, et là plus encore où elle est décidément rejetée, la raison, dans son exercice, apparaît comme infirme et ses résultats comme incertains, comme suffit à le montrer le désaccord permanent des philosophies qui ne sont qu’humaines, et ce d’une façon d’autant plus frappante qu’on approche des problèmes les plus décisifs cependant pour toute l’orientation de la vie de l’homme. Que sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Dès que l’homme veut s’attaquer à ces questions primordiales sans le secours de Dieu qui lui a parlé, il s’enferre régulièrement dans la contradiction ou se perd dans l’incertitude.

Ce n’est pas que la parenté de l’homme avec le divin ne sollicite plus ou moins confusément toute pensée digne de ce nom, ni la conviction que tout, du monde comme de l’homme, doit venir de Dieu et y retourner. Mais ces intuitions, l’esprit humain, dans sa condition présente, semble ne savoir comment s’en emparer. Il lui est si difficile de s’en rendre maître sans les déformer, qu’il n’est peut-être pas surprenant qu’il cède en retour à la tentation du doute, soit décidément négateur, soit paralysé dans une invincible incertitude.

Pour parler plus précisément, il semble que l’esprit humain, troublé par la chute et vivant dans un monde où ce trouble se reflète, laissé à lui-même, n’échappe guère à une double confusion. Il ne parvient pas à distinguer la création de la chute : la procession du monde et de lui-même à partir de Dieu de la déchéance où il se voit plongé avec ce monde. Réciproquement, il confondra son retour à Dieu avec un simple exode hors du monde, qui aboutirait à une pure et simple perte de l’homme, ou plutôt de son âme, de son principe spirituel, jugé divin pour autant, dans l’abîme de la divinité.

C’est non seulement pour conduire l’homme aux vérités surnaturelles qui dépassent et le monde et lui-même que la révélation s’est donc montrée nécessaire. C’est encore, et dirait-on volontiers : c’est d’abord, pour dissiper cette confusion insurmontable où l’homme se débat entre le monde et Dieu.

Deux livres capitaux viennent de paraître, dont l’un nous montre lumineusement comment la réflexion des premiers penseurs du christianisme, les Pères de l’Eglise, s’est progressivement saisie de ces vérités naturelles que la raison humaine pourrait, devrait saisir, mais que la condition de l’homme déchu l’empêche en fait de pleinement dégager aussi longtemps que des lumières supérieures ne sont pas venues à son aide, tandis que l’autre nous fait mesurer la nécessité où nous sommes de reprendre sans cesse ce travail en fonction de la situation intellectuelle contemporaine, et les difficultés, mais aussi l’intérêt tout particuliers qu’il présente aujourd’hui.

Le premier de ces ouvrages est l’œuvre d’un laïc chrétien, dont l’œuvre déjà considérable est un bel exemple de cette réflexion directement religieuse qui, aujourd’hui moins que jamais, ne peut être la chose des seuls clercs de l’Eglise. C’est la thèse de Sorbonne soutenue récemment par M. Claude Tresmontant et qui vient de paraître aux éditions du Seuil sous le titre : La Métaphysique du christianisme et la naissance de la philosophie chrétienne, dont un sous-titre définit l’application aux deux questions que nous venons de soulever : Problème de la création et de l’anthropologie, des origines à saint Augustin.

Il y a une philosophie de la Bible

M. Tresmontant a fait dans la philosophie religieuse, voici quelques années, une entrée fracassante par un livre sur la Pensée hébraïque (paru aux éditions du Cerf, dans la collection « Lectio divina »). Un peu plus tard il devait aggraver son cas par une autre publication intitulée, plus hardiment encore, Métaphysique biblique (chez Gabalda). Ces titres seuls, en effet, pouvaient passer pour un défi, à plus forte raison ce qu’il y avait dessous, car M. Tresmontant n’est pas quelqu’un comme diraient les Américains, qui tient sa langue dans sa joue. Il faut se rappeler que le plus vénérable augure de la philosophie universitaire en France, M. Emile Bréhier, posait encore récemment en axiome l’a-philosophisme congénital et rédhibitoire du christianisme, après quoi d’ailleurs, avec cette allègre indifférence à la contradiction qui caractérise tant de rationalistes, tant qu’elle demeure intérieure à leur propre pensée, il déplorait les idées nouvelles par lesquelles l’Evangile, après les prophètes, serait venu malencontreusement tenir la surface lisse de la pensée hellénique [1]. Ce qui est plus curieux, c’est que tant de penseurs chrétiens eux-mêmes ont admis sans barguigner l’équation philosophie-hellénisme, à ce point, M. Tresmontant devait l’apprendre à ses dépens, qu’ils sont les premiers à crier au sacrilège quand on prétend qu’il pourrait y avoir une philosophie juive ou chrétienne qui ne vive pas que d’emprunts. Qu’on aille chercher dans la Bible les principes de la théologie, à la bonne heure : mais dès qu’il s’agit de philosophie, fût-ce de ces principes philosophiques sans lesquels la théologie elle-même ne pourrait se construire sans rester en l’air, pas question ! Le goût des classifications bien propres, chères aux professeurs, s’allie ici à une apologétique de la facilité pour faire admettre que le christianisme pouvait seulement se permettre de baptiser une philosophie païenne déjà adulte (ou pour le moins grandelette). Qu’il la rhabillât à sa guise, voire qu’il la soumit à quelque légère chirurgie esthétique sur les bords, à la rigueur. Mais la supposition que l’on ait pu penser en hébreu, voire que la Bible ait pu se permettre d’avoir une métaphysique à son compte, c’était tout brouiller et par-dessus le marché s’interdire le dialogue, comme on aime à dire aujourd’hui, et comme si on ne pouvait dialoguer qu’en renvoyant servilement ses propos à l’interlocuteur. C’est que, derrière des habitudes scolaires ou les commodités d’une apologétique équivoque, il y avait une de ces pseudo-solutions des problèmes les plus graves qu’on a toujours beaucoup de peine à mettre au rancart, parce que ce sont de ces passe-partout qui tournent dans toutes les serrures… Il est bien vrai qu’il n’en ouvre peut-être aucune mais, si l’on se préoccupait de ces choses-là, l’apologétique cesserait d’être un art d’agrément, et alors, où irait-on ?

Quelle est cette équivoque ? La supposition, si répandue aujourd’hui, que le christianisme, pour se gagner tous les hommes, n’a qu’à accepter, moyennant quelques menues rectifications, toute pensée, là où elle est en vogue, n’importe quelle conception du monde ou de l’homme, pourvu que ce soit la conception à la mode dans un milieu donné. On nous dit même, quand nous avons l’air de grogner, que ce christianisme à la Frégoli serait le seul qui respecterait ce qu’on nomme pompeusement « la loi d’incarnation ». Singulière incarnation, à vrai dire, dont on pourrait et devrait changer, selon les lois de l’hygiène moderne, aussi souvent qu’on change de chemise !

La vérité est tout à l’opposé. Et c’est que le christianisme authentique, loin de se couler mollement et comme indifféremment dans tous les lits que l’histoire peut lui fournir, est, sans nul doute, doué d’un pouvoir inépuisable et inépuisé d’assimilation de toutes les vérités éparses dans l’humanité naturelle, mais d’un pouvoir essentiellement critique et constructeur. Que serait, d’ailleurs, un pouvoir d’assimilation qui ne serait pas tel ? Les caméléons n’assimilent rien du tout, et les cadavres qui se décomposent font exactement le contraire de l’assimilation.

Assimiler n’est pas se renier

C’est tout juste ce que nous montre sur pièces le dernier livre de M. Tresmontant. En même temps qu’il y met au point l’expression, et sans doute jusqu’à la substance de la pensée très riche mais encore abrupte dans sa forme ou schématique dans son fond que ses livres précédents nous avaient proposés, il nous fait suivre in vivo ce qu’est cette assimilation qui n’est ni son contraire confondu avec elle ni un simple mimétisme dénué d’intérêt.

Pour cela, M. Tresmontant a laissé le plus longuement possible la parole aux premiers penseurs chrétiens. D’où la masse de son livre, mais aussi ce qui en fait le prix. C’est en effet une véritable anthologie des grands textes où la pensée chrétienne, affrontée aux pensées qui ne le sont pas, se forme, et, peu à peu, « prend » sous nos yeux. Qu’il n’aille pas croire, d’ailleurs, qu’il désarmera par là ses précédents contradicteurs. Les gens qui sont habitués à ne citer des « autorités » que les textes qui vont dans leur sens ne vous savent jamais gré de révéler ce qu’il y a après ou avant leurs citations complaisantes et qui en découvre le contresens. Et il n’est même pas dit que les érudits professionnels en seront beaucoup plus satisfaits. Tant d’érudits ne son que des regratteurs de textes cités avant eux, si bien que l’innocent qui s’avise, lui, de lire les textes d’un bout à l’autre et pour eux-mêmes plutôt que pour ce que d’autres en ont dit, doit s’attendre que les professionnels en concluent simplement (et si commodément pour leurs propres jeux de société) qu’il ignore l’érudition… Car, pour certains, ignorer l’érudition et citer les textes de première main, c’est tout un, dès lors qu’on y trouve autre chose que ce à quoi ils sont habitués.


La révélation biblique a été, au plan même de l’ordre naturel, une semence de vérité rationnelle

A suivre les textes cités par M. Tresmontant, assortis d’un commentaire qui se propose simplement de mettre au clair, d’où qu’ils partent et où ils veulent nous conduire, on ne peut bientôt plus douter que le donné révélé, biblique, ait été pour la pensée humaine, même au plan simplement philosophique, au plan des vérités de l’ordre naturel, non seulement un ferment (l’image est ici trop vague, comme s’il ne s’agissait que de l’excitation d’une activité à laquelle on ne fournirait pas sa matière), mais une véritable semence de vérité. Et qu’on n’aille pas brandir ici la confusion entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. Il s’agit bien de vérités rationnelles, naturelles, mais que le déraillement de l’homme hors de la voie où Dieu l’appelait l’avait rendu, de fait, si gêné pour les accueillir qu’il lui a fallu le salut divin pour que les yeux de son esprit fussent guéris et dessillés.

Rien ne le montre mieux que la lutte menée par les Pères contre les premières, et sans doute les plus graves hérésies que l’Eglise ait dû surmonter : celles du gnosticisme hérétique, qui devaient connaître comme perpétuels regains dans le manichéisme, le catharisme, et jusque dans bien des formes de l’idéalisme allemand qui sont autant des hérésies théologiques que des monstruosités philosophiques. M. Tresmontant l’énonce et l’établit très clairement : un examen de cette lutte, perpétuellement reprise, dans laquelle l’orthodoxie chrétienne s’est définie montre bien que cette orthodoxie, loin d’être le produit d’une hellénisation du christianisme, suivant la fameuse thèse de Harnack, n’est qu’une sauvegarde des affirmations bibliques fondamentales face à l’hellénisme.

Et d’abord éclate le refus lucide d’accepter aucune idée d’une matière éternelle, étrangère à la divinité, mais préexistante à toute son œuvre. La double conséquence s’ensuit que tout ce qui existe, absolument tout, dans sa substance, est bon, car tout, et la matière comme l’esprit, vient de Dieu, cependant que les créatures supérieures, à commencer par l’homme, ne sont point le produit de quelque dégradation de la divinité elle-même chue en la matière, mais, tout comme la matière, sa libre création. Ainsi, une en son fond comme en son origine, la création, œuvre de l’amour le plus généreux, touche-t-elle au sommet auquel elle tendait dès son origine : l’apparition d’une image de lui-même que Dieu tire du néant ou y projette. Avec l’émergence d’une liberté créée à l’image de celle qui l’a créée, l’appel surnaturel de l’amour divin à partager sa propre vie d’amour trouvera donc sa base dans la nature elle-même. Il s’ensuivra une eschatologie, une vision de la fin de l’univers, qui n’aura plus rien à faire d’un salut réduit à l’inverse de la production des créatures : la simple séparation de la matière et de l’esprit qui s’y serait fourvoyé par la résorption au foyer divin de l’étincelle divine ainsi égarée et emprisonnée. Au lieu de cela, s’ouvrira la vision d’un univers s’achevant par la réconciliation avec Dieu et l’épanouissement en lui-même de l’image de lui-même où cet univers, en tant que créé, s’achève. Et cet épanouissement, pour autant, sera résurrection : c’est-à-dire glorification de tout l’être créé, corps et âme, de la matière dans l’esprit de l’homme comme de l’esprit de l’homme dans l’esprit de Dieu, et non pas dichotomie finale entre un esprit de l’homme simplement confondu avec l’Esprit divin et une matière confondue avec le mal.

Car le mal lui-même, dans cette perspective, ne peut plus être la simple infériorité métaphysique d’une partie de l’univers : c’est une réalité morale, c’est la rébellion de l’esprit créé à l’encontre des desseins d’amour de l’Esprit créateur. Aussi la rédemption ne sera-t-elle pas la négation et l’abolition d’une chute de l’esprit en la matière, mais grâce à la libre incarnation de l’amour créateur, la reconquête des esprits rebelles, et, avec eux, de tout l’univers qui fait corps avec eux.

Dans cette vision, l’histoire, humaine et cosmique, n’est plus un intermède dénué de sens et destiné seulement à être effacé du visage éternel des choses. Elle devient le champs de l’œuvre divine, et de la lutte où le créateur s’est lui-même engagé pour reconquérir les libertés dévoyées qu’il avait créées…

Remarquons, en passant, comme tout cela illustre la fallacité de cette « démythisation » que le théologien protestant allemand Bultmann a proposée : comme s’il fallait, pour rendre acceptable le christianisme aux esprits modernes, y effacer la réalité de l’histoire, et plus précisément d’une histoire où Dieu descend lui-même. C’est bien, au contraire, l’erreur commune aux mythes anciens, et que le christianisme devait dénoncer, de substituer à l’histoire de la création et du salut une séparation métaphysique radicale du divin et du créé, d’où l’âme humaine devrait tirer son salut par la simple reconnaissance de son appartenance éternelle à un Eternel qui ne saurait lui-même descendre dans le temps..

Louis BOUYER


[1Emile Bréhier a publié ensuite des livres où le grand historien de la philosophie rendait pleine justice au christianisme et à son influence philosophique.

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