"Le cardinal et la République"

par Philippe Verdin

vendredi 2 avril 2010

Théologiens, philosophes, journalistes et personnalités politiques retracent l’engagement pugnace et les idées politiques du cardinal Lustiger.

Sur l’initiative du père Matthieu Rougé, qui fut le secrétaire particulier du Cardinal et qui dirige maintenant le Service pastoral d’Etudes politiques à proximité de l’Assemblée nationale, un colloque au collège des Bernardins a rappelé les convictions de Jean-Marie Lustiger dans le domaine des rapports entre l’Eglise et l’Etat. Il faut souligner la pertinence de ce débat et la qualité exceptionnelle des interventions : courtes, complémentaires, claires sur les enjeux et susceptibles de nourrir la réflexion sur la fameuse laïcité à la française dans ses rapports avec l’Elise catholique.

Le père Rougé rappelle les nombreuses interventions opportunes de l’archevêque de Paris dans les débats publics : l’un de ses premiers livres, avant même qu’il ne soit installé à la tête du diocèse de Paris, fut son recueil de Six sermons aux élus de la Nations, symptomatique de sa passion pour les questions concernant le bien public et l’engagement des chrétiens. A sa nomination comme archevêque de Paris, il rencontre Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée. Trois plus tard, devenu cardinal, il convie François Mitterrand à l’archevêché. « C’est la première fois depuis 1905 que le Chef de l’Etat rend ainsi visite au cardinal archevêque. » En 1984, Jean-Marie Lustiger prend la parole devant un million de manifestants à Versailles pour la défense de l’école libre. Il intervient dans le débat sur la bioéthique, « sans se borner à marteler la position de l’Eglise, mais en cherchant à lui donner une force persuasive. » Enfin en 2003, il est auditionné par la Commission Stasi, et définie dans le principe et dans le faits ce qu’est la patrimoine de la laïcité française. Le texte de son intervention est publié dans ce volume. On aurait pu évoquer également des prises de position plus musclées, comme sa déclaration à TF1 le 24 mars 1988, à propos du vote lepéniste et de ce qu’il reflétait : « J’ai peur d’avoir honte pour mon pays. »…

Philippe Portier, de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, présente les aspects saillants de la pensée politique du cardinal. A propos des influences philosophiques qui l’inspirent, il insiste de manière curieuse sur l’analyse de Thomas d’Aquin sur l’essence de l’Etat. Contrairement à ce qu’il suggère, il n’ apparaît pas que Jean-Marie Lustiger se soit beaucoup inspiré du courant thomiste dans ses réflexions théologiques ou philosophiques. Saint Thomas n’est pratiquement jamais cité dans les nombreux écrits du cardinal, qui, en revanche, a beaucoup lu et butiné Jacques Maritain. C’est plutôt chez les grands penseurs du XVIIe siècle, comme Bérulle ou Pascal, qu’on trouve ses références, comme le rappelle Jean-Luc Marion dans une intervention qu’il reprendra en partie dans son hommage à l’Académie française. Ph. Portier insiste à bon droit sur cette revendication faite par J.-M. Lustiger de l’inspiration chrétienne de la devise « liberté – égalité - fraternité » ainsi que sur le rôle de support que le christianisme joue dans la société démocratique.

Le journaliste Dominique Wolton, avec qui Jean-Marie Lustiger discuta dans son livre le Choix de Dieu, note que « le dialogue avec l’islam ne l’a jamais vraiment mobilisé », ce qui explique peut-être le fortes réticences que l’archevêque de Paris manifesta lorsque Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, suggéra en 2002 des aménagements de la loi de 1905. Il s’agissait de permettre aux musulmans d’exercer leur culte dans des conditions dignes. Confiant dans la force d’intégration de la nation française, le cardinal pensait que « notre pays peut fournir aux musulmans les conditions d’une évolution de leur religion, s’ils le veulent. Nous devons donc rester sur le terrain qui nous est propre, avec les règles que nous avons fixées, sans mettre brusquement en place une nouvelle politique religieuse (…). Peut-être le respect de l’ordre public et les valeurs républicaines suffiront-ils pour patienter et permettre qu’une normalité s’établisse. » Le cardinal était opposé à d’éventuels aménagements de la loi de 1905 pour une autre raison : « Il était assez circonspect sur les initiatives que la puissance politique pouvait ou devait prendre à l’égard de la vie religieuse » écrit le père Rougé. Je peux témoigner que Nicolas Sarkozy fut navré de cette position. Il la jugeait timorée. Le ministre de l’intérieur pensait qu’il était du devoir de l’Etat de ne pas laisser les musulmans de France sans lieux de culte. Il pensait que s’opposer aux aménagements de la loi de 1905 au bénéfice de la dernière religion présente chronologiquement mais massivement en France manifestait un manque de confiance dans la maturité de la laïcité française, capable de s’adapter aux nouveaux venus et de les intégrer. Ce qui n’empêcha pas le chef de l’Etat de rendre hommage à la mort du cardinal par sa présence, avec la moitié du gouvernement, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Mgr Eric de Moulins-Beaufort explique comment Jean-Marie Lustiger comprenait de manière originale la devise de la République. La liberté chrétienne est le fondement de toute liberté et la fraternité humaine doit être mise en corrélation avec la paternité divine. « Pour le cardinal, l’important n’est pas tant la proclamation d’un idéal si magnifique soit-il que la recherche des conditions réelles de sa mise en œuvre. Et celles-ci ne sont pas d’abord des conditions politiques ou sociales mais des conditions spirituelles. » Il cite ces mots audacieux du cardinal Lustiger : « Les facteurs déterminants de la culture, de la vie sociale, de la politique ne sont pas des facteurs culturels, sociaux ou politiques. L’alternance du bien et du mal, la fidélité à Dieu ou le refus de Dieu commandent le sens des paroles et des actions dans tous domaines. La gestion des idéaux humains et des sociétés ne peut pas s’accomplir sans la fidélité des hommes à leur vocation propre, à leur fin divine. »

Un débat d’excellente qualité, d’écoute et de propositions entre Jean-Pierre Raffarin, François Bayrou et Manuel Valls complète ces interventions et fait de ce petit livre une mine pour ceux qui veulent réfléchir posément aux relations entre politique et foi.

Philippe Verdin

Sous la direction de Matthieu Rougé, Jean-Marie Lustiger, cardinal républicain, Parole et silence – collège des Bernardins, 184 p., 14 €

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