Le Japon, le nucléaire et Bernanos

mercredi 16 mars 2011

Le monde entier a les yeux fixés sur le Japon et la mort de dizaines de milliers de victimes de la catastrophe sismique. Comment éditorialiser alors qu’on aimerait plutôt se taire en union avec la douleur d’un peuple. Bien sûr, il y a les polémiques qui s’échauffent autour du nucléaire. J’en ai dit un mot hier. Elles sont tout à fait légitimes, à condition de respecter les règles de la rigueur nécessaire. Mais c’est très difficile, parce qu’avec un pareil sujet les opinions sont souvent radicalisées, solidaires d’une vision du monde, d’une conception de la technique ou du progrès. J’évoquais aussi hier Georges Bernanos et ses prises de position contre les expériences américaines de l’époque, qui avaient lieu à partir de 1946 sur l’atoll de Bikini.

Je suis retourné aux textes écrits à l’époque par un Bernanos, retour du Brésil, qui n’avait rien perdu – bien au contraire - de sa flamme. Nul doute qu’il appartiendrait aujourd’hui au camp des adversaires du nucléaire, non seulement pour des raisons techniques et en se prévalant du principe de précaution, mais en raison d’une conception de l’homme et de son existence, qui refusait toute religion séculière ou athée du Progrès et de la Science. Ces textes valent la peine d’être relus aujourd’hui, car on a perdu l’habitude de s’exprimer ainsi et de penser en pareil termes.

Je le cite dans un article d’octobre 1946 :

« Oui, j’espère de toutes mes forces que le monde moderne n’aura pas raison de l’homme. Le Monde moderne, c’est à dire l’État moderne, le Robot géant, planétaire auquel la science offre chaque jour des armes à sa taille. Il est clair qu’en face de cette Providence mécanique dont vous attendez la justice – pourquoi pas l’amour aussi, imbéciles ! - le Divin Mendiant pendu à ses clous fait piètre figure... »

Même en cette période de remise en cause de l’idée de progrès, ces paroles sont dures à entendre. La technique n’offre t-elle pas aussi des moyens pour venir au secours de la détresse ? N’y a t-il pas aussi une question de référence générale ? A quoi se rapporte une civilisation ?

Bernanos dans cet article opposait « Ère chrétienne et ère atomique », en exprimant l’idée qu’une idéologie idolâtre du progrès pouvait tuer l’âme et toutes les ressources vives de l’homme. Avait-il vraiment tort ?

chronique lue le 16 mars sur Radio Notre-Dame

Messages

  • Oui je pense que Bernanos avait tort malgré tout ce qui autour de nous lui donnerait raison.
    J’en veux pour preuve l’âme de tous ceux qui luttent, certains au péril de leurs vies, pour limiter les effets de la catastrophe, aider les survivants, trouver des solutions temporaires ...
    Le progrès et l’idôlatrie de la science n’ont pas eu raison de l’âme humaine, même si beaucoup sont désorientées.
    L.M.

    • Les techniciens et les ingénieurs atomistes qui luttent aujourd’hui pour réparer et tenter de sauver les gens prennent la technique comme un moyen, non une fin. Bernanos parlait d’idolâtrie à propos de ce qu’on appelle aujourd’hui la technoscience, considérée par conséquent comme une fin, la fin de l’homme bientôt robotisé.
      .

  • Bonjour,

    Je comprends et je partage pleinement la réflexion de Bernanos. Quand on regarde la modernité, on s’aperçoit que les solutions qu’elle se donne sont pires que les problèmes qu’elle croit résoudre. La catastrophe qui frappe le Japon est moins naturelle que technologique...Nous croyons résoudre des problèmes humains par des moyens techniques...Certes les innovations techniques sont efficaces et permettent de réaliser de vraies prouesses, mais à y bien réfléchir, sommes-nous en mesure de maîtriser la puissance que nous confèrent les techniques en question ? Sommes-nous assez sages ? Réfléchissons-nous suffisamment avant d’adopter une nouvelle technique, ou nous laissons-nous fasciner par la puissance qu’elle semble nous conférer ? Il y a là comme du pouvoir de l’anneau unique qui, dans Le Seigneur des anneaux, de Tolkien, exerce le pouvoir maléfique de donner l’illusion d’en donner...Ne risquons-nous pas de nous prendre pour des dieux ? Je ne peux m’empêcher de relire le mythe de Prométhée et d’en méditer le sens...méditation éclairante qui en dit long sur la sagesse de ces anciens que les modernes méprisent du haut de leur Technique...

    N’y aurait-il pas dans le développement moderne des techniques comme l’expression d’un refus de la grâce divine ? Expression d’un orgueil tout prométhéen...

    Pour compléter je propose la découverte de la pensée de Jacques Ellul, philosophe, sociologue, et théologien qui a beaucoup etudié la société technicienne dans laquelle nous vivons :
    http://www.dailymotion.com/video/xczyxj_jacques-ellul-le-systeme-technicien_webcam

    Puis Jean-Claude Michéa, philosophe, qui montre que la modernité se caractérise aussi par l’ idéologie libérale....
    http://www.dailymotion.com/video/xfo6kg_jean-claude-michea-entretien_news

    La modernité ressemble à une promesse de progrès qui sème la dévastation...tant de la Nature que de la nature humaine...

    Fraternellement dans le Christ !

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication