Traduit par Isabelle

Le “Dialogue” confus catholico-musulman

par Robert Reilly

mardi 12 avril 2016

En 2013, l’Institut Foi et Raison (institution parente de « The Catholic thing ») en collaboration avec l’Institut Westminster, a publié une monographie que j’avais écrite sur les perspectives et les périls du dialogue catholico-musulman. J’y examinais quinze ans d’efforts fournis par les conférences des évêques de trois régions pour engager un tel dialogue. Les résultats n’étaient pas encourageants.

Acharnée, nullement découragée, inconsciente, la Conférence des évêques américains catholiques a fait monter les enjeux en établissant un dialogue national catholico -musulman. Que pouvons-nous en attendre ? J’ai le regret de le prédire : encore plus de confusion.

Les problèmes sont nombreux : comme la plupart des américains, les évêques ne savent pratiquement rien de l’Islam. C’est pourquoi ils ne comprennent pas le contexte dans lequel parlent leurs interlocuteurs musulmans. Il en résulte qu’ils s’engagent dans une interprétation en miroir, c’est-à-dire qu’ils comprennent les musulmans comme ces bons évêques se comprennent eux-mêmes. Une grave erreur.

L’évêque de San Diego, Robert W. McElroy en a fourni un exemple récemment à « l’Institut Joan B. Kroc pour la Paix et la Justice » de San Diego. Le Service des Nouvelles Catholiques (CNS) a fait les gros titres de l’évènement ; « L’évêque met les catholiques au défi de combattre ‘la vilaine marée de fanatisme anti-islamique’ » L’évêque avait dit que les catholiques devaient s’élever contre « les distorsions que l’on faisait subir à la théologie musulmane et à son enseignement sur la société et sur l’Etat. »

Que peuvent bien être ces distorsions ? Apparemment, que nous devrions regarder avec répugnance les « mensonges répétés » prétendant que l’Islam est violent par nature, que les musulmans cherchent à remplacer la constitution des Etats Unis par la Charia, et que l’immigration musulmane menace « l’identité culturelle du peuple américain ».

Monseigneur McElroy avait pour interlocuteur ce soir-là Sayyid Syeed, un chef de la Société Islamique d’Amérique du Nord (ISNA) dont le nom m’était familier parce qu’il était une institution dans les dialogues islamo-catholiques du Midwest. L’évêque ne savait peut-être pas le pédigrée de l’ISNA, engendré par les frères musulmans, principale organisation mondiale pour le rétablissement du califat – dont le but est d’établir la charia.
Mais ne vous fiez pas seulement à moi.

Le Docteur Muzammil Siddiqi, lui aussi, fréquent interlocuteur des évêques, et ex président d’ISNA, a déclaré ceci dans le journal Le lien du Pakistan . « Nous ne devons pas oublier que la loi d’Allah doit être établie dans tous les pays, et tous nos efforts devraient mener dans cette direction. » En 2001, il a écrit : « Une fois que plus de monde acceptera l’islam, si Allah le veut, ceci nous amènera l’installation de la Charia partout ».

Le Docteur Zuhdi Jasser, fondateur du Forum américano-islamique pour la démocratie, rapporte que lors de la convention annuelle de 1995, l’orateur principal de la conférence d’ISNA, l’imam Siraj Wahhaj a appelé à remplacer la constitution américaine par le Coran. Il n’est pas étonnant que le Docteur Jasser déplore ce qu’il appelle une « relation malheureuse entre les autorités catholiques et l’ISNA ». (Il est évident que le Docteur Jasser ne ferait pas un bon interlocuteur.)

Tout en reconnaissant la situation terrible des chrétiens au Moyen Orient, l’évêque McEnroy a, semble-t-il, loué le respect de l’Islam pour « les peuples du Livre ». Il fut en ceci ardemment soutenu par son interlocuteur Monsieur Syeed, qui, selon CNS, déclara que le premier millénaire avait été marqué par les relations positives entre la chrétienté et l’Islam, mais que tout cela avait changé pendant le millénaire suivant au cours duquel avaient eu lieu les croisades.

Voilà une perspective historique intéressante.

A partir le l’an 650 après J.C. les musulmans régissaient l’Irak, la Syrie, le Liban, la Palestine et l’Egypte – pays qui avaient tous été chrétiens et dont les habitants avaient été relégués à l’état de dhimmis [1]. Moins d’un siècle plus tard, l’Islam s’était étendu jusqu’en Afrique du Nord et en Espagne – tout ceci au cours du premier millénaire de « relations positives ». Et dans aucun de ces endroits les musulmans n’étaient arrivés pacifiquement.

Je suggère que les évêques mettent dans leur liste de livres à lire l’ouvrage de Bat Ye’or Le déclin de la chrétienté sous l’Islam : Du Jihad à la Dhimmitude. Ainsi ils pourraient parler avec exactitude du respect qu’a eu l’Islam pour les « peuples du Livre » au premier millénaire et par la suite. A la lecture de cette histoire, est-il déraisonnable de considérer qu’il y a quelque chose de violent inhérent à l’Islam ?

Monsieur Syeed continuait en disant qu’au second millénaire, « les deux croyances divisaient le monde en « une maison de l’Islam » et une « maison de chrétienté ». En vérité, la division a été faite bien avant par l’Islam, quand il a créé la distinction entre le dar al-islam et le dar al-harb, décrivant le monde chrétien comme une « maison de guerre ».

Mais peut-être cette distinction est-elle largement dépassée ? A peu près à l’époque du discours de Mgr McElroy, dans un sermon du vendredi, à Edmonton, en Alberta, l’Imam Shaban Sherif Mady a déclaré : « Il faut vous y attendre, car le prophète Mahomet a dit que Rome serait conquise.

Constantinople l’a été. Rome est le Vatican, le cœur même de l’Etat chrétien. »
Alors, qui se trompe sur l’Islam, ici, l’évêque ou l’imam ? (je fais abstraction de Monsieur Syeed car il pourrait difficilement nier que Mahomet ait dit ceci.)
En d’autres termes, l’évènement intervenu à l’Institut pour la Paix de San Diego fournit un microcosme pour ce qui en général marche mal dans le dialogue entre catholiques et musulmans quand il est mené par les conférences épiscopales. Aucun des nombreux réformateurs intellectuels musulmans avec lesquels j’ai travaillé pendant des années n’a jamais été invité à un de ces entretiens. En majorité, seuls les organisations islamistes doivent y participer.

Ceci aide à légitimer les clones de la Fraternité musulmane, et marginalise les vraies voix de la réforme musulmane. De même, étant donné que bien souvent ils se trompent sur le fond, ces « dialogues » finissent par répandre des malentendus, plutôt que de les résoudre.

Comme les musulmans se moquent éperdument de ce que les catholiques peuvent dire de l’Islam, les seuls qui sont désorientés par ces « dialogues » sont les catholiques eux-mêmes. Je suggère comme devise pour le nouveau dialogue national de l’USCCB [2] la parole de Benoit XVI : « La vérité rend le consensus possible », et du même coup, le non-sens le rend impossible.

Selon un rapport du CNS de la semaine dernière, Monseigneur McElroy a dit que la colère qui domine le climat politique habituel est un signe du sentiment qu’ont les gens d’être privés de leurs droits et de ne pas être écoutés par les élites. Monseigneur McElroy fait partie des élites. Est-ce qu’il écoute ?

21 mars 2016

https://www.thecatholicthing.org/2016/03/21/the-muddled-catholic-muslim-dialogue/

Photo : Débat entre Mgr McElroy et Sayyid Syeed.


[1NDLT : C’est-à-dire de "protégés", en fait de citoyens de seconde zone, subissant force vexations et payant un impôt plus fort pour avoir le droit de vivre

[2United States Conference of Catholics Bishops. Note de la trad.

Messages

  • La lecture de cet article attend de ma part plutôt qu’une "réponse" une tentative d’y relever quelques points.

    - L’auteur constate une confusion ajoutée à d’autres. C’est vrai que la majorité des évêques américains et celles des prêtres et du peuple des Etats-unis ne sont pas bien informés sur l’Islam en général. En particulier, non plus. D’autre part, ils ont tendance, comme les Européens, à confondre Arabisme et Islam, peut-être parce que cette religion est née à la Mecque. Alors que le plus grand pays musulman est, sauf erreur, l’Indonésie, suivi du Pakistan, de l’Inde etc... en terme de nombre de fidèles.

    - Sauf erreur, c’est depuis l’Iran de Khomeyni que l’Occident semble avoir découvert le Sunnisme et le Chiisme. Je veux dire par là que c’est à travers des enjeux politiques, économiques et autres que conscience a été prise de cet islam à deux facettes. Ceci dit, pourrait-on nier que pour, une mainmise efficace sur le pétrole et autres richesses, ait été, non pas créée mais accentuée et soutenue une lutte entre ces deux communautés. (En se souvenant de Madame Benazir Bhutto, la politique pakistanaise assassinée il y a quelques années - on n’a jamais su exactement par qui - était une musulmane chiite donc, de l’islam minoritaire au Pakistan). Cette parenthèse pour mieux souligner, s’il en était, une face cachée du conflit. Sans relever, hélas, les persécutions et d’assassinats de la minorité chrétienne dans ce pays. Et la pulvérisation de la Syrie, seul pays laïc du Moyen-Orient. Sans oublier l’Irak où en guise d’attaquer l’EIL les avions américains survolent, pour les protéger, surtout et avant tout les puits de pétroles. Les populations, elles, n’Est-ce pas...

    - Allant plus loin, la référence indiquée par Reilly pour mieux comprendre la situation de dhimmitude des non-musulmans en pays d’Islam ne me semble pas la plus appropriée, et encore moins la plus "neutre" :en suggérant aux évêques américains un livre de Bat Yé’or (Gisèle Orebi, épouse Littman) - l’auteur ne me semble pas conseiller le plus sérieux ni le meilleur chemin. L’œuvre de cette essayiste, aussi prolifique soit-elle, est considérée par des experts comme peu consistante et non érigée sur des bases vérifiables. Pour "parler Islam" il existe, chez nous, des spécialistes dignes de ce nom (non compris ceux qui s’érigent en tant que tels...). A mon avis, Reilly a perdu, ici, une occasion d’éviter un contre-sens.

    - N’est-il pas légitime de souhaiter comprendre ce que signifie ici le mot "dialogue" ? A mon avis, le terme : rencontres, par exemple, serait plus approprié. Je m’explique : si l’on entend par "dialogue catholico-musulman" des discussions sur une base théologique, aucun dialogue n’est possible. Cela ne devrait pas empêcher des discussions, des rencontres, des prises de contact qui se situerait sur le plan de ce qu’on appelle maintenant - parfois à tort et à travers - le "vivre ensemble". Ou comment, par exemple, se comporter en tant que citoyen d’un même pays par rapport à la culture, au respect de la Constitution, à la recherche du bien commun, etc...

    Me serait-il permis de penser que, dans des discussions avec des musulmans, il serait opportun d’éviter la mention que l’Islam entend conquérir la planète. Ce qui est pourtant vrai et souvent exprimé comme une accusation. On ne "discute" pas de la même façon avec tous les interlocuteurs, il serait avisé de bien choisir ses mots, ses tournures de phrases, etc. Dans ce cas précis, une telle "accusation" pourrait bien revenir comme un "boomerang" : "A vous, chrétiens, n’est-il pas commandé : allez, évangélisez les nations, baptisez..." ?

    Ceci étant, surtout ne jamais faire "profil bas", jamais ! Ni s’exprimer de façon à donner à penser qu’on se soumet. Ne pourrait-on, avec un minimum d’humilité, reconnaitre que la très longue expérience des orientaux chrétiens en pays d’Islam les a amenés à entretenir un vécu acceptable avec leurs concitoyens musulmans. Ce n’est certainement pas chose facile, mais les chrétiens de la région du M.O. y étaient parvenus, malgré les persécutions au cours des siècles. D’ailleurs, à peine "né" le christianisme n’a-t-il pas tout de suite connu le martyre ? A commencer par le chemin de croix et Le Crucifié, plus tard les persécutions romaines, et les autres... Pour ne pas être en reste, pourrions-nous affirmer, les yeux dans les yeux, que de nos jours, les chrétiens ne sont pas attaqués dans, pour ainsi dire, les pays développés, par toutes sortes d’"innovations" qui portent atteinte à leur foi, à leur liberté de penser ? Vaste programme...

    Au lieu d’un "dialogue" inopérant, des prises de contact de temps en temps et dans le respect mutuel permettraient, qui sait, quelques échanges intéressants et utiles, pour cheminer au jour le jour "sous le même toit et les mêmes lois". Et, pour en termner :

    Si nous laissions un peu de place au Seigneur qui, Lui, sait comment et quand Il doit intervenir ?

    MERCI.

    (Traduction bien appréciée).

  • A lire cet article, on a l’impression d’un mauvais "remake" des erreurs de l’Eglise catholique en Europe à propos de l’islam avec toutes ces tentatives de "dialogue" qui ont fini par se perdre dans les sables.

    Sous prétexte que le catholicisme a cessé de se mêler directement de politique, on veut croire qu’il en est de même des autres religions...grave erreur.

    Que subsiste-t-il de ces dialogues confus et assez stériles ? Un certain nombre d’enceintes où l’on se rencontre amicalement entre gens qui n’ont d’influence ni sur l’islam ni sur l’Eglise ou si peu... "On est heureux d’être ensemble" : c’est déjà quelque chose que de créer des liens d’amitié plutôt que de s’affronter.

    Les erreurs que relèvent l’article sont encore aggravées par le fait que les Américains n’ont aucune acculturation au monde arabo-islamique comme nous l’avons eue par le fait de la colonisation, de notre proximité géopolitique avec le Proche-Orient et à présent du fait que l’islam est aussi une question politique française...Rien à voir non plus avec la connaissance intime qu’ont les Russes de l’islam qui fait partie de l’histoire ancienne de l’empire russe (conquêtes et guerres du Caucase) et même du corps politique russe (Tatarstan).

    De ce point de vue, Européens et Russes ont plus en commun qu’avec les Américains qui s’intéressent principalement au pétrole et à Israël.

    Dernière remarque : certes, on a raison de faire observer que les principaux pays islamiques ne sont pas des pays arabes, mais c’est bien de l’islam arabe que proviennent l’essentiel des difficultés auxquelles nous avons à faire face...

    • cf. : 14 avril 11:17

      Les compléments d’informations ci-dessus sont bien intéressants et donc appréciés.

      Ma recherche sur la personnalité de Robert Reilly étant terminée à l’instant, je me permets de la partager :

      - Sous l’article original en langue anglaise dans TCT il est indiqué que l’auteur a été enseignant à l’Université Nationale de Défense, ce qui m’a incité à aller plus loin, dans le web, pour apprendre :

      - que Robert Reilly - Rob et Bob pour les intimes - a, je cite : "fait partie de plusieurs administrations américaines ( dont celles de Reagan et Bush Junior) et qu’il est "Senior Fellow à l’American Foreign Policy Council. Et le ou les auteurs de l’information de conclure que la qualité et/ou sa brève expérience du Moyen-Orient, ne confèrent pas de facto à Robert Reilly la reconnaissance où le titre d’expert en matière d’Islam.

      - L’aperçu fort détaillé de son livre "The Closing of the Muslim Mind" peut donner l’impression d’une œuvre solide et très fouillée, mais j’ai trouvé ce résumé quelque part assez désordonné. N’ayant, par contre, pas lu le livre, je ne suis pas autorisé à aller plus loin.

      Pour être tout à fait franc, les services de cet auteur auprès des deux Administrations USA mentionnées ne m’incitent pas vraiment à lire
      son livre. Ce n’est nullement du parti-pris, seulement comme un quelque chose de très peu encourageant.

      MERCI.

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