La troublante affaire de Tibhirine

par Jean Etèvenaux

lundi 26 septembre 2011

Popularisés l’an passé par le film inattendu de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux, l’enlèvement puis l’assassinat, en 1996, de sept moines trappistes français qui vivaient auprès de la population musulmane de Tibhirine, dans la région de Médéa, à 90 km au sud d’Alger, posent toujours de graves questions. Tout le problème, en effet, est de savoir s’ils ont été victimes, comme cela a été dit officiellement à l’époque, du Groupe islamique armé qui ne lésinait effectivement pas sur la terreur ou s’il faut chercher ailleurs. Dans ce cas, deux thèses existent : une bavure ou une manipulation de l’armée algérienne, plus précisément de ce qu’il est convenu d’appeler ses services spéciaux, à savoir le Drs, le Département du renseignement et de la sécurité, un organisme formé par le Kgb et dont les attributions réelles vont bien au-delà de l’espionnage et du contre-espionnage ; certains affirment d’ailleurs que le niveau de paranoïa s’y trouve aujourd’hui pire qu’à l’époque de la République démocratique allemande avec la Stasi.

La thèse de la bavure a été principalement alimentée par une confidence parvenue jusqu’au général François Buchwalter, attaché militaire français à Alger. Abattus depuis un hélicoptère en opération, ils auraient ensuite été décapités afin qu’aucune trace de balle ne soit trouvée sur eux. Cela expliquerait que seules les têtes aient été restituées par les autorités algériennes, qui avaient dans un premier temps essayé de faire croire que les cercueils contenaient les corps entiers.

Aujourd’hui, traité de « documenteur » agissant pour le compte des services français par la presse officielle algérienne — mais il y en a une plus nuancée —, le journaliste Jean-Baptiste Rivoire défend, sans apporter d’autres preuves que des témoignages, la version de la manipulation. À travers un livre et une émission diffusée sur Canal Plus le 19 septembre, il entend montrer que les trappistes ont été victimes d’un faux enlèvement islamiste. L’objectif visait à faire quitter la région aux moines car ils soignaient parfois les maquisards, à discréditer les islamistes et à obtenir la reconnaissance de Paris pour la libération des otages. Mais des rivalités auraient finalement amené l’élimination des moines. On a aussi parlé d’interventions d’autres groupes islamistes.

Cela pourrait en tout cas montrer que les scandales et les mensonges concernant l’État français ne concernent pas que des mallettes d’argent africain et des rétrocommissions pour les campagnes présidentielles. La France officielle a appris, depuis une bonne vingtaine d’années, à collaborer avec le Drs, encore qu’Alain Juppé ait manifesté, aujourd’hui comme à son premier passage au Quai d’Orsay (1993-1995) et lorsqu’il était Premier ministre (1995-1997), plus que des réticences à l’égard de la politique sécuritaire et anti-terroriste d’Alger.

Jean-Baptiste Rivoire, Le crime de Tibhirine. Révélations sur les responsables, Paris, La Découverte, 2011, 336 pages

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