La réponse de Philippe Ariño à Yves Floucat : AFFECTIVITÉ HOMOPHILE ET DÉSIR HOMOSEXUEL

jeudi 18 octobre 2012

Cher Yves,

Merci de votre regard bienveillant et critique sur mon livre. J’apprécie énormément l’intelligence de votre lecture.

J’aimerais répondre à quelques nuances et questions que vous me proposez.

D’abord, quand vous dites que je « centre trop [ma] réflexion sur le désir homosexuel comme si l’homophilie (terme préférable à celui d’homosexualité) était réductible à une forme de désir sexuel et non d’abord d’affectivité », il y a certainement un problème de définitions. D’une part, la « sexualité » n’est pas réductible à la génitalité, comme veut le faire croire notre époque ultra-érotisée : elle comprend certes la génitalité, mais aussi l’affectivité, étant donné qu’elle est avant tout un rapport au monde en tant qu’être sexué : nous sommes en sexualité, même quand nous sommes à table, avec des amis, au travail, en activité artistique ou politique. Donc le qualificatif d’homosexualité me semble bien préférable à celui d’homophilie. Il comprend aussi le simple ressenti, l’affectivité. En plus, l’homosexualité dépasse le simple domaine des goûts : elle concerne vraiment la sexualité et peut structurer durablement l’identité des personnes qu’elle habite pour un temps. D’autre part, la revendication de la substitution du terme « homosexuel » ou de l’adjectif « gay » par les expressions euphémisantes « homophilie » voire « homosensibilité » ou « amour d’amitié », renvoie tacitement à un manichéisme homophobe très apprécié des arcadiens nostalgiques et des individus homosexuels cherchant à se justifier de mettre en pratique leur désir homosexuel et à innocenter leur couple à partir du moment où celui-ci serait invisible, discret, spirituel, artistique, peu porté sur le génital, « hors milieu », anti-Gay Pride, totalement opposé à la militance homosexuelle classique et aux couples de « débauchés » qui composeraient la grande majorité du « milieu homosexuel ». La promotion de l’homophilie, bien qu’intellectuellement séduisante (car si l’homophilie est réellement vécue, elle est magnifique et s’appelle tout simplement « amitié désintéressée »), si elle n’est pas concrètement appliquée, sent la pudibonderie bourgeoise et l’hypocrisie de l’individu homosexuel « honteuse » à plein nez. Combien j’ai vu de promoteurs de l’homophilie ou de « l’amour d’amitié » (traduction française très appauvrissante et ambiguë du pourtant magnifique terme grec « philia ») user de Dieu, de l’esthétique, ou de la noblesse de l’amitié, pour pervertir ces derniers par les sentiments ou le sexe, pour s’acheter une conscience, détourner l’amour en mythe platonique désincarné et l’amitié en lien sentimentalisé, pour diaboliser la génitalité homosexuelle et la pratiquer fiévreusement en coulisses ! Donc non : à mon sens, il n’y a ni à traduire le mot « philia » au français pour en faire une amitié amoureuse, une « amitié particulière », ni à diaboliser le mot ou l’adjectif « homosexuel ». Appelons un chat « un chat » ! L’attraction sensuelle et érotique pour les personnes de même sexe, ce n’est pas que de l’homophilie : c’est de l’homosexualité ; qu’elle se traduise en toucher, en génital, ou simplement en ressenti, en pulsions, en sentiments, ça ne change rien !

Vous écrivez aussi que tous les lecteurs de mon livre ne se reconnaîtront pas dans le chapitre sur le « fantasme du viol ». Je vous suggère la lecture du code sur le « viol » et le « désir de viol » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Mon livre L’homosexualité en vérité n’a pas de prétentions détaillistes : j’ai voulu faire une synthèse claire et courte. J’ai donc sacrifié une part de l’impact de conviction. J’espère quand même qu’il y aura parmi mes lecteurs des curieux qui voudront approfondir en accédant aux preuves concrètes de mes thèses.

Un peu plus loin, vous dites : « Philippe Ariño récuse tout véritable amour entre personnes de même sexe. En effet, même s’il est continent et sincère (et, il est vrai, les sincérités successives n’ont rien à voir avec l’authenticité objective d’un amour), cet amour comporterait comme tout amour – perspective horrifique ! - des sentiments et une sensibilité. On conçoit, dans ces conditions, que l’auteur ne comprenne pas le sens de l’expression médiévale d’"amour d’amitié". » Sachez, cher Yves, que je n’ignorais pas le sens de « l’amour d’amitié » décrite dans certaines chansons de geste du Moyen Âge. Louis-George Tin a suffisamment instrumentalisé/galvaudé cette notion médiévale pour justifier les plus grossiers anachronismes pro-gay et amalgames amour/amitié dans son livre L’Invention de la culture hétérosexuelle (2008) ! Et il suffit de voir avant lui les lectures homo-érotiques abusives de la forte amitié biblique entre David et Jonathan, ou entre Jésus et Jean le disciple qu’Il « aimait », qui ont pu être faites par certains membres de la communauté homosexuelle, pour comprendre que la périphrase « amour d’amitié » est biaisée. Mais là, je m’étonne que vous ne preniez pas en considération les ambiguïtés de la traduction française des mots Eros, Philia, et Agapê, ou même la polysémie équivoque du verbe « aimer » en français… Enfin, vous semblez sous-entendre que je diabolise les sentiments et la sensibilité entre personnes de même sexe, en tournant en dérision le fait que je mette les sentiments au rang des actes-homosexuels-à-condamner au même titre que les actes sensuels et génitaux (« presque horrifique ! » ironisez-vous). Considérez-vous que les sentiments sont asexués ou dénués d’érotisme ? Figurez-vous qu’en discutant dernièrement avec un jeune religieux de la communauté des frères de saint Jean (anciennement appelés « petits gris »), qui au départ me rappelait que « l’amour d’amitié » était un pilier vraiment valorisé par son ordre, nous nous sommes mis d’accord pour affiner et interpréter « l’amour d’amitié » non pas comme une « amitié particulière » ou une excuse entretenant un flou artistique entre amour et amitié, mais bien comme une vraie FRATERNITÉ. Et notre discussion m’a semblé très éclairante. Il me disait que dans sa communauté, il avait l’impression qu’avec ses compagnons religieux, qu’il n’avait pas choisis mais avec qui il devait cohabiter, il vivait plus qu’une proximité amicale (la proximité spirituelle en Jésus, la communion des sanctifiés, ça peut même parfois se rapprocher, toute proportion gardée, de la force de l’orgasme génital entre époux !), et en même temps que cette proximité en Dieu ne louvoyait absolument pas avec une quelconque sensualité, différait totalement d’un choix d’amour. La réalité relationnelle de la fraternité implique une proximité et une distance qui sied à la chasteté demandée au religieux, et à l’amitié désintéressée qu’instaure le don entier de sa personne à Dieu. Une vraie amitié entre deux personnes de même sexe est donc, à mon sens, plus proche de la fraternité et de la camaraderie que de l’amour. N’en déplaisent aux esthètes et autres nostalgiques de littérature classique…

Vous vous demandez également : « Philippe Ariño a-t-il lu les correspondances de Jacques Maritain avec Julien Green ou Jean Cocteau ? Maritain concevait qu’un amour authentique (donc considéré indépendamment de la « sincérité » des protagonistes) entre deux personnes du même sexe et faisant droit à une vraie tendresse, est possible dès lors qu’il ne se dégrade pas en convoitise sexuelle et demeure continent. » Alors je vous réponds que je n’ai pas l’intégralité de cette correspondance, mais que j’en avais pris connaissance il y a un an par l’intermédiaire d’un ami ;-). Maintenant, je demande à ce qu’on regarde le Réel plutôt que les jolies plumes qui s’expriment, parfois de manière très sensible, belle, vraisemblable et émouvante. Pour avoir rencontré des personnes qui faisaient partie de l’association Aelred et qui m’ont dit avoir essayé de vivre cette soi-disant « chasteté » de (la mise en application de la traduction française de) « l’amour d’amitié » avec un partenaire privilégié, je sais qu’entre les bonnes intentions et les actes, il y a eu un monde, et que bien des binômes d’amis homosexuels qui ont voulu sincèrement vivre la continence corporelle (sans la continence sentimentale : voilà le problème !) ont fini concrètement/corporellement par déraper. Et comment peut-il en être autrement ? C’est inhumain de s’imposer à deux sur la durée à la fois un amour platonique (l’amour désincarné n’existe pas) et une amitié amoureuse (le comble de la confusion des sentiments !). Les sentiments sont aussi des actes, qu’on le veuille ou non. On décide d’y croire ou pas. Si vous connaissez dans votre entourage proche des duos d’amis homosexuels (autres que des duos épistolaires mythifiés par une certaine légende littéraire) qui ont été pleinement dans la continence, je ne demande qu’à les rencontrer !

Vous écrivez aussi : « En ce qui concerne le "mariage gay", je ne suis pas certain qu’Ariño discerne complètement la révolution anthropologique que ce « mariage » représente dès lors qu’il entre dans la loi civile. » Je pense avoir suffisamment défendu le cardinal Barbarin dans ses craintes, et aborder dans mon livre les nombreux liens entre homosexualité et inceste, infidélité, poly-amour, pour vous prouver que mes propos sur le « mariage pour tous » n’ont rien de relativiste et de dédramatisant. Ce n’est pas parce que je dis que la visibilité des conséquences graves de cette mise en application de la loi ne sera pas immédiate, et qu’elle prendra certainement le visage de la banalité voire du non-changement au départ, qu’à long terme, évidemment, les conséquences ne seront pas importantes, et que je banalise les effets de la loi. Je parle précisément dans mon livre de la déshumanisation vers laquelle nous entraîne ce projet de loi.

Enfin, vous me demandez pourquoi je défends l’existence d’une « culture homosexuelle » au sein d’une « communauté homosexuelle ». Et bien je vous répondrais que c’est en s’approchant du désir homosexuel et de ses modes d’expression qu’on l’identifie le mieux, qu’on ne se réduit pas à celui-ci, qu’on s’en libère le mieux sans pour autant le nier de son existence et s’éloigner des personnes de chair et de sang qui le ressentent. Certes, des Julien Green, Jean Cocteau et autres Lorca ne se seraient pas reconnus comme porte-drapeaux d’une culture homosexuelle. Mais si ça peut vous rassurer, y compris les « maraisiennes », les artistes homos actuels qui paraissent dans Têtu, et les internautes homosexuels soucieux d’une invisibilité clean tiennent le même discours contre-culturel et anti-identitariste. La non-défense et la non-reconnaissance de la culture homosexuelle, et plus fondamentalement du désir homosexuel, c’est la signature atemporelle classique du désir homosexuel pratiqué. Un désir pour et contre lui-même, qui se nie lui-même dès qu’il s’actualise. Le désir homosexuel étant un refoulement plus qu’une identité individuelle/collective solide et fière d’elle-même, ce ne sera pas par le biais de la volonté et de la paix qu’il s’annoncera, soyez-en sûr !

Philippe ARIÑO

http://www.araigneedudesert.fr/

http://www.araigneedudesert.fr/news-113-passage-tele-sur-la-web-tv-cancao-nova-fin-avant-la-publication-de-l-homosexualite-en-verite.html

http://boutique.france-catholique.fr/fr/livres/49-lhomosexualite-en-verite-9782953607888.html

Messages

  • Philippe Arino indique que, pour lui, l’amour d’amitié peut finalement, notamment pour des moines ou religieux, s’appeler amour fraternel. Je suis d’accord dans le cas de religieux ou moines, puisque ces personnes ne se sont pas choisis, à priori. Il s’agit donc, en l’espèce davantage d’un amour fraternel.
    L’amour fraternel, c’est un amour envers des personnes que nous n’avons pas choisies.
    L’amour d’amitié, c’est un amour envers des personnes que nous avons choisies.
    Bien sûr, après un long temps d’amitié vécu, les différences se révèlant, l’amour d’amitié peut ressembler à ou devenir un amour fraternel.
    Car, à un moment donné, tout amour authentique, passe par une vraie décision intérieure, qui fait fi de la sensibilité : "Oui, j’ai décidé d’aimer cet ami, ce frère, ce conjoint, ..., quelque soit mon ressenti".

  • À propos de la fraternité Aelred, le fait que quelques personnes ne parviennent pas à vivre cette voie très exigeante de l’amour d’amitié entre deux hommes suffit-il à en invalider la possibilité ? N’est-ce pas plutôt notre époque qui rend la tâche plus ardue ?

  • Comme tout cela paraît compliqué ! Vraiment, j’ai du mal à suivre...
    Comme disait un jour un père Abbé, si nous croyons savoir qui nous sommes et ce qui est bon pour nous, nous passons à côté de la merveilleuse aventure à laquelle Dieu nous invite...
    Qu’est-ce que ce "désir persistant" dont parle Philippe ? Un phénomène naturel ? Culturel ? Complaisance à ce que nous croyons être ? Pourquoi persiste-t-il, ce désir ? Le corps est-il si têtu ? Sait-il si bien que ça où il veut aller ?
    Et pourquoi se priver si le désir persiste ? Masochisme ? Orgueil ? Puritanisme ?
    Je ne sais...
    A mon avis, encore une de ces constructions mentales qui nous donnent "l’impression d’être quelque chose (comme disait ce Père...) alors que nous sommes infiniment plus grands."

  • Dans ce dialogue d’une si grande tenue entre Yves Floucat et Philippe Arino j’ose à peine intervenir, sinon, sur la pointe des pieds, mais j’avoue partager la perplexité d’Yves Floucat sur la défense de la culture homosexuelle par Philippe Arino. Qu’entend-il par là ? Un folklore, comme il y en a dans les boites de nuits, ou autre chose ou ailleurs.? .
    Que ce soient Julien Green ou d’autres (refoulés ou non) en quoi leurs grands romans participent à cette culture ? Certains ont tenté d’annexer Stefan Zweig et son élégance du toucher à l’homosexualité refoulée, pour la confusion des sentiments- ce qui ne prouve rien sinon son empathie- et que dire l’admirable hymne à l’amour ratée« lettre à une inconnue » ? EN quoi cela éclaire-t-il son œuvre si sensible, souvent christique, même s’il est, lui l’agnostique, hélas suicidé en 1942, nous renvoyant à notre cadavre, celui de l’Europe touchée à mort en 1918 !
    Même chose pour Thomas Mann ? Et j’ajouterai Jean Cocteau. En quoi l’expression culture homosexuelle éclaire le talent ou le génie de ceux qui sont ou auraient été tenté par elle, de Caravage à Visconti, de Tchaïkovski à Pasolini ?
    Je n’ai pas vraiment compris, si j’appelle culture autre chose qu’un repli folklorique ?
    Car enfin pour tout créateur la sexualité, toute sexualité quelque soit son mode, reste un mystère jusqu’à notre mort, et c’est ce qui la rend passionnante. Non son élucidation culturelle.

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