La place de la philosophie et de la théologie dans le cursus universitaire selon Newman : une « idée » pour nos universités ?

par Pascale Vincette, Missionnaire Idente, Secrétaire de l’Association française des Amis de Newman Auteur d’une thèse sur « La théorie de la connaissance et de la certitude chez J. H. Newman » Paris I, 2002

jeudi 9 septembre 2010

Newman fut amené à réfléchir sur la place de la théologie parmi les autres sciences et sur le rôle prépondérant de la philosophie dès ses Sermons universitaires d’Oxford, ou encore ses articles de 1841 pour le Times. Une nouvelle occasion se présenta à lui lorsque, à la demande de l’évêque Cullen, il participa à la fondation d’une Université catholique en Irlande. Il prépara d’abord, en 1852, une série de dix conférences (Discourses on the Scope and Nature of University Education) dans le but de promouvoir ce projet et de le défendre face aux trois établissements non confessionnels récemment ouverts par la Reine, qui excluaient d’emblée l’ensei­gnement de la théologie. Newman fut Recteur de l’Université dublinoise de ses débuts (1851) jusqu’en 1858, année de la publication de dix autres textes (Lectures and Essays on University Subjects) qui, réunis aux précédents, allaient former l’œuvre demeurée célèbre sous le titre L’Idée d’Université [1]. Certaines réflexions de ce joyau nous semblent toujours d’actualité et valent la peine d’être mieux connues.

Le conférencier y explique l’interdépendance entre le savoir sacré et le savoir profane, étroitement liés et complémentaires, à l’image de « la foi [qui] opère au moyen de la raison, elle-même guidée et corrigée par la foi  [2]. Voici comment il affirme que « la théologie a le droit d’avoir, à l’université, sa chaire parmi les autres » :

Mon premier argument en faveur de la théologie était que l’université professe enseigner toute science, et ne peut de ce chef exclure la théologie sans faillir à sa mission. Ensuite, après avoir montré que toutes les sciences sont reliées entre elles et s’influencent les unes les autres, j’ai affirmé qu’il était impossible de les enseigner toutes de manière exhaustive, à moins de les prendre toutes en considération, la théologie comprise. J’ai de plus insisté pour souligner l’influence déterminante que la théologie exerce de fait, et ne peut manquer d’exercer sur des sciences nombreuses et très variées, les complétant et les corrigeant. Il suit de là que, si on la tient pour une science authentique, employée à la recherche de la vérité, on ne peut l’ignorer sans causer un préjudice grave à tout l’enseignement. Finalement, j’ai avancé que, si la théologie n’était pas enseignée, son domaine ne serait pas tout simplement laissé en friche. Au contraire, d’autres disciplines usurperont son territoire et, non mandatées pour ce faire, se mettront à édifier leurs propres déductions dans une matière qui ne saurait être ordonnée et systématisée comme il convient, qu’à la lumière des principes qui lui sont appropriés [3].

La mission d’une université revient donc à s’occuper de tout savoir, étant donné qu’elle est « le siège réservé à cette vaste philosophie qui embrasse toutes vérités, les situe en leur lieu propre et enseigne la méthode à suivre pour atteindre chacune ». D’ailleurs, souligne Newman, démontrant une fois de plus son ouverture d’esprit exceptionnelle, « la seule garantie que nous ayons de rester dans la vérité » [4], c’est de promouvoir toutes les sciences. C’est pourquoi il préconise une éducation dite « libérale », dont l’enseignement est aussi diversifié que possible afin que les étudiants, évitant de se spécialiser trop tôt, acquièrent au contraire « les grandes lignes du savoir, ses principes de base, l’ordonnance de ses parties, ses lumières et ses ombres », autrement dit une « tournure philosophique » [5]. Mais l’éducation libérale a ses limites, et même si elle fournit pour critère de la vérité ce qui est beau et utile, les exigences de la foi font pousser les investigations plus outre et évitent l’écueil de l’intelligence « mesure de toutes choses », d’où l’intérêt pour l’ensemble des sciences –a fortiori la théologie– de bénéficier du regard de l’Église. L’université n’en demeure pas moins l’ « endroit où l’on met des hommes du monde en condition d’affronter le monde » [6]. Cette conception de l’ancien oxonien ne sera guère comprise par les évêques irlandais, qui avaient peine à faire la différence entre une université et un séminaire. De fait, ils n’accorderont pas le soutien nécessaire au Recteur pour mener à bien sa mission…

Newman analyse les services considérables rendus par la philosophie : non seulement elle arrache l’homme à l’emprise des sens et des passions à laquelle il est habituellement soumis, mais elle l’élève en l’intéressant à des objets dignes et nobles. Il souligne toutefois la « différence radicale entre le raffinement de l’esprit et une religion authentique », à savoir la distinction de leurs principes fondamentaux. Au détriment de la foi, la philosophie a tendance à substituer à la conscience le sens moral, au devoir le goût, au péché l’offense à la nature humaine, bref à la référence au Créateur la conformité avec soi-même [7]. Cette « déviation » peut cependant donner naissance à des personnalités plaisantes, voire gracieuses, les gentlemen :

Le gentleman évite avec soin tout ce qui pourrait blesser ou choquer les goûts de ceux qui vivent en sa compagnie : tout heurt d’opinion, conflit de sentiment, tout ce qui provoque la gêne, la méfiance, la morosité ou le ressentiment […]. Il pénètre l’esprit de ses antagonistes et explique leurs erreurs. Il connaît la faiblesse de l’humaine raison, aussi bien que sa force ; son champ d’action et ses limitations. Est-il incroyant : il sera trop sérieux et trop ouvert pour tenter de ridiculiser la religion ou de s’insurger contre elle […]. Il s’abstient de croire aux mystères, mais ne les attaque ni ne les dénonce pour autant. Il est partisan de la tolérance religieuse [8]..

Ces propos ne pourraient-ils pas contribuer à enrichir les notions actuelles de dialogue interreligieux et de « laïcité » ? Et Newman de poursuivre, toujours à propos du gentleman :

Il reconnaît parfois l’existence de Dieu ; il confère parfois à une vertu ou à un principe inconnu les attributs de la Perfection. Et sur cette déduction de la raison, ou création de son imagination, il trouve moyen de faire des réflexions si excellentes et de tirer de là le point de départ d’un enseignement si varié et systématique, que l’on croirait que c’est le christianisme lui-même qui l’a formé. En vertu de la rigueur et fermeté de sa logique, il sait apprécier la consistance des opinions de ceux qui acceptent une doctrine religieuse ou quoi que ce soit qui s’en approche [9].

Pour le penseur anglais, il n’y a pas lieu de craindre de conflit entre connaissances religieuse et profane, foi et raison, théologiens et scientifiques. La fin immédiate de l’université est la tâche qui incombe à la "science des sciences" [10].. C’est à la philosophie en effet qu’il revient d’assurer à chaque science sa place respective, d’arbitrer la vérité, et encore d’entendre « les exigences de chaque secteur du savoir que l’homme a réussi à maîtriser » [11].

Concluons par cette conception magistrale de l’université selon le futur bienheureux John Henry Newman :

Ce qu’est un empire dans l’histoire politique, l’université l’est dans la sphère de la philosophie et de la recherche. Elle est la puissance tutélaire de toute connaissance et de toute science, du fait et du principe, de l’investigation et de la découverte, de l’expérimentation et de la spéculation ; elle balise le territoire de l’intelligence et veille à ce que les frontières de chaque province soient scrupuleusement respectées et à ce qu’il n’y ait ni usurpation ni capitulation d’un côté ou de l’autre. Elle joue le rôle d’arbitre entre une vérité et une autre et, prenant en compte la nature et l’importance de chacune, assigne à toutes le rang qui leur est dû. Elle ne privilégie aucun domaine de la pensée, aussi vaste et noble soit-il, et elle n’en sacrifie aucun. Elle respecte loyalement, selon leur poids respectif, les droits de la littérature, de la recherche scientifique, de l’histoire, de la métaphysique, de la science théologique… [12].

www.jhnewman-france.org


[1The Idea of a University Defined and Illustrated. I. In Nine Discourses Delivered to the Catholics of Dublin. II. In Occasional Lectures and Essays Addressed to the Members of the Catholic University. La 1ère partie a été traduite par E. Robillard et M. Labelle dès 1968, première édition chez DDB, reprint chez Ad Solem, dans la série des Textes newmaniens : L’Idée d’Université définie et expliquée. Les discours de 1852 ; la seconde est due à M.-J. Bouts et Y. Hilaire (Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1997) : L’Idée d’Université. Les disciplines universitaires.

[2L’Idée d’Université II, 1, p. 46.

[3L’Idée d’Université I, 4, pp. 207-208.

[4L’Idée d’Université I, pp. 448 et 430. Il s’agit du 5ème Discours qui fut plus tard retranché des autres pour être publié séparément.

[5L’Idée d’Université I, 5, p. 215.

[6L’Idée d’Université I, 9, pp. 394 et 416.

[7L’Idée d’Université I, 8, pp. 355-356.

[8L’Idée d’Université I, 8, pp. 380-383

[9L’Idée d’Université I, 8, pp. 383-384.

[10L’Idée d’Université I, 3, pp. 134-135

[11L’Idée d’Université I, 4, p. 197.

[12L’Idée d’Université II, 8, p. 191.

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