La paternité-maternité spirituelle en vie monastique est-elle menacée en Occident ?

par le père Daniel-Ange

mercredi 29 juin 2016

Lors de rencontres et contacts personnels avec une quarantaine d’hi­goumènes (orthodoxes), abbés, abbesses, prieures de différents ordres ou congré­gations monastiques en Italie, Suisse, Autriche, France, Roumanie, Ukraine, Grèce et Terre sainte, j’ai pris conscience que la Tradition orientale comme occidentale de la Paternité-Maternité spirituelle de l’Abbé-esse, ou higoumène commençait en Occident à être sérieusement mise en cause risquant même de s’éro­der lentement [1]. Cela sous l’influence d’une conception, relativement récente, qui tend à s’infiltrer ou même à s’imposer jusque dans les monastères catholiques occidentaux. Dans certains cas — hélas ! — à l’occasion d’abus regrettables dénoncés parfois publiquement, et qui doivent être rectifiés, notamment lors de visites canoniques régulières ou exceptionnelles.

I. La paternité-maternité spirituelle en vie baptismale

Avant d’aborder l’exercice de ce ministère en vie monastique, il faut dire que de manière générale, le sens même de la Paternité-maternité spirituelle en tant que telle, tend à s’éclipser dans l’Église catholique de tradition latine. Il est remplacé par la «  direction spirituelle  », «  le cheminement avec  », etc., expressions relativement étrangères à la Tradition monastique proprement dite. Or, il s’agit d’une réalité, certes connexe, mais d’un autre ordre.

Participation à la Paternité du Père, ou, pour les femmes, à la Maternité de la Mère de Dieu, les mots père/mère impliquent une véritable filiation, un réel engendrement. Ils ne dirigent pas, n’accompagnent pas la personne, mais l’enfantent à sa vie divine. Dans le sillage de saint Paul aux expressions si fortes (voir I Co, 4, 14, 1 Th.2,7 Gal 4,19).

Bref, un père, mais avec le cœur d’une mère, ce qui suppose pour lui d’abord de porter l’enfant en gestation. Pour l’Orient il est tout à la fois médecin, guide, conseiller, intercesseur, médiateur, prenant sur lui les péchés de ceux qui sont confiés à son cœur. Surtout, ayant fait l’expérience directe de l’Esprit Saint, il est consolateur dans le Consolateur.

À son «  géniteur spi  » on doit s’ouvrir de son âme en toute simplicité et confiance. (2 Co, 6-13) Particulièrement à travers la «  manifestation des pensées  », (exagoreusis), lui permettant donc de les discerner. Celles venant du malin sont neutralisées ipso facto par ce dévoilement qui les arrache aux ténèbres et les projette en pleine lumière, ce qui révulse les démons. Telle est la praxis monastique traversant siècles et régions.

Précision importante : ce charisme n’est pas nécessairement lié au sacerdoce. Certains prêtres le reçoivent, bien sûr. Mais pas tous. Leur paternité s’exerce moins pour les personnes que pour la communauté dont ils sont chargés. Alors que bien des femmes, surtout consacrées le reçoivent, mais aussi certains parents. Les femmes vivent cette maternité avec une dimension très spécifique. [2]

La paternité en Orient vise la divinisation, la configuration au Christ. En Occident on tend à souligner la guérison, le mieux-être, l’épanouissement de la personne… La visée n’est pas exactement la même. En Occident, on s’occupe davantage de la personne en relation avec les autres, de ses dimensions psycho-affectives, etc.… et on risque d’en oublier l’enfant de Dieu, la grâce, la puissance des vertus, l’efficacité transformante de la Parole de Dieu… Bref le «  par l’évangile…  » dans 1 Cor 4,15 ainsi que le but visé : la conformité au Christ. (Encore très marquée chez les «  Pères  » cisterciens). Les Pères étaient de fins connaisseurs des méandres de la psychologie humaine sans pour autant verser dans l’hyperpsychologisme [3].

Ceci bien clarifié, il est évident qu’aujourd’hui il faut intégrer le meilleur des acquis de la psychologie, mais au service de cette œuvre divine de lente transfiguration dans la lumière du Thabor.

Jean-Paul II en a fait une lumineuse synthèse dans ce chef-d’œuvre si peu exploité d’Orientale Lumen, (dont nous aurions dû fêter les 20 ans l’an dernier), le plus profond et contemplatif de ses innombrables écrits : «  L’Orient nous enseigne de façon particulière qu’il y a des frères et sœurs auxquels l’Esprit a prodigué le don de la direction spirituelle : ceux-ci constituent de précieux points de référence car ils voient avec le même regard d’amour que Dieu a pour nous. Il ne s’agit pas de renoncer à sa propre liberté, pour se faire diriger par les autres : il s’agit de tirer profit de la connaissance du cœur qui est un vrai charisme, pour être aidés, avec douceur et fermeté à trouver la route de la vérité.

Notre monde a un besoin extrême de pères. Il les a souvent refusés parce qu’ils lui semblent peu crédibles, ou parce que leur modèle apparaissait désormais dépassé et peu attirant pour la sensibilité commune. Il a toutefois du mal à en trouver de nouveaux, et il souffre alors dans la peur et l’incertitude sans modèles ni points de référence.  » (O.L 13) 

Cette raréfaction de pères et mères dans l’Esprit est une des grandes carences de l’Église en Occident. Pour y pallier, bien sûr, l’accompagnement, la direction sont absolument nécessaire. Mais l’accompagnateur est au père spirituel ce qu’est l’infirmier au médecin, le tuteur au père. C’est un bon relais [4].

Aujourd’hui, tant de jeunes, frustrés d’une vraie expérience de paternité «  charnelle  » ou parentale — ces «  orphelins de parents vivants  » (Jean-Paul II) — auraient davantage besoin d’authentique filiation avec un père-mère spi que — à défaut — et mieux que rien — d’accompagnement, aussi sérieux soit-il. Mais encore une fois, où les trouver ?

II. En Tradition monastique, ministère de Paternité et rôle d’autorité se conjuguent

En vie monastique proprement dite la paternité-maternité est un élément essentiel, une base fondamentale, une condition sine qua non pour qu’elle soit authentique. Elle est attestée en Orient comme en Occident donc en «  horizontale spatiale  » comme en «  verticale temporelle  » tout au long des siècles, bref, en topographie comme en chronologie. Inutile de développer : un grand nombre d’études y sont consacrées (voir bibliographie en annexe). Mais ici, la question précise est : les dit(e)s supérieur(e)s [5] peuvent-il être le père ou mère spirituel-le de ses frères ou sœurs ?

1. En Orient.

A. Historiquement

Cela va absolument de soi, sans l’ombre d’une hésitation, sinon son rôle n’aurait aucun sens (signification et orientation). Cela dès les origines. L’Abba ou Ama au IVe siècle en Égypte, Palestine, Syrie, n’est pas qu’un simple conseiller mais exerce effectivement une réelle autorité-service. C’est clair et net chez Antoine, («  chacun voulait l’avoir pour père.  » Saint Athanase), comme chez Pacôme  [6]. «  Le disciple et l’ancien menaient ensemble la même vie au service de Dieu. Invité à dévoiler ses pensées, ses désirs, ses projets, à soumettre les jugements qu’il posait sur ses attitudes et celles de ses frères sur sa vie de prière, le disciple se plaçait librement et volontairement sous le regard de l’ancien.  » (…) à la sincérité du disciple, à l’honnêteté du maître, l’Esprit répondrait en éclairant l’un l’autre de sa vérité et de sa lumière.

Autrement dit, le processus qui engageait des attitudes humaines — s’ouvrir et interroger pour le disciple, conseiller et réagir pour l’ancien — avait une dimension surnaturelle, invisible et efficace. (…) Quand la tradition monastique ou la Règle parlent d’ouverture de cœur, ce n’est pas de transparence qu’il s’agit. La transparence est ambiguë. Être transparent, c’est s’exposer à l’autre qui verrait «  tout  » en nous sans notre accord. S’ouvrir à un maître, c’est engager avec lui une relation pour devenir non pas son disciple, mais le disciple du Christ. [7]
  »

Syméon le Nouveau Théologien écrit tout un traité sur la question (De confessione) partant de son expérience personnelle comme higoumène du monastère Saint-Sabbas à Constantinople pendant plus de 15 ans, jusqu’à sa démission exigée par le Patriarche Sergios II et son exil (1009).
Chez saint Basile, l’higoumène aide le jeune moine à choisir parmi les pères spirituels dont il donne la liste, mais sans s’exclure lui-même («  Celui qui a reçu la charge de commander à d’autres… doit être au courant et s’informer de tout afin de pouvoir enseigner à chacun ce qui le regarde personnellement.  » PR 235) [8]

Par ailleurs, il existe évidemment toujours des pères spirituels qui ne sont pas higoumènes, comme Barsanuphe et Jean de Gaza (voir Correspondance, Solesmes 1972). L’attachant Dorothée de Gaza est le plus illustre de leurs disciples.

En Russie, il en ira de même avec les grands starzy du monastère d’Optino [9]. De même pour un saint Sérafim Sarovsky et ses moniales de Diviyevo et de manière évidente chez saint Silouane l’Athonite : « Va avec foi chez ton père spirituel et tu recevras le paradis.  » Pour résumer : tous les moines n’ont pas ce charisme, mais tous les higoumènes doivent l’avoir.

B. Aujourd’hui ?

Eh bien, il en est tout simplement ainsi, dans une rigoureuse fidélité à cette grande Tradition. Je l’ai constaté dans les différents monastères orthodoxes où j’ai eu la grâce d’être reçu en Russie, Ukraine, ou Roumanie. Ou tout simplement en France : aux monastères du Buisson-Ardent, de Saint-Silouane, du Père Placide, de La Faurie, de Solan, de Bussy-en-Othe [10]. Constaté aussi au monastère studite de Univ près de Lviv. C’est d’une telle évidence que lorsqu’on les interroge sur ce point, ils tombent des nues tant la seule question paraît saugrenue. La remise en question, en Occident catholique, de cette Tradition jusqu’ici unanime heurte profondément, à juste titre, moines et moniales orthodoxes.

C’est si vrai qu’aujourd’hui encore, en Orient, le choix de tel monastère se fait souvent en fonction de son higoumène : le/la postulant(e) choisit — en toute liberté — de suivre à l’école de tel «  staretz  » [11] le Christ Jésus qui demeure — bien sûr — l’unique but et raison d’être de l’Appel reçu.

«  Nous pouvons vous dire que ce que vous décrivez de la paternité spirituelle dans l’orthodoxie est effectivement ce que nous nous efforçons humblement de vivre et de perpétuer. C’est le grand trésor de la tradition, une façon de vivre qui fait ses preuves depuis longtemps et qui ouvre réellement la voie de l’adoption filiale de notre Père céleste et la participation à la vie divine à laquelle nous aspirons.  » (une moniale orthodoxe)

«  Il faut une remise en question radicale pour arriver à sortir d’une façon «  révoltée a priori  » de voir la figure du Père… D’autre part, la paternité spirituelle suppose, et soutient, le combat contre les pensées. C’est donc aussi la valeur de ce combat, et sa distinction d’avec une introspection purement psychologique qui doit être rétablie  ». (une higoumène orthodoxe)

2. En Occident

A. Historiquement

Combien de monastères sont-ils nés avec des disciples venant se mettre à l’école d’un ermite, réputé homme de Dieu ! Pour saint Benoît et donc pour sa multi-séculaire postérité, l’Abbé tient la place du Christ ni plus ni moins ! Il Le re-présente.

«  Le modèle de l’abbé bénédictin est le Christ- Père. (…) Toute la doctrine implicite de saint Benoît sur la paternité spirituelle est suspendue à une conviction fondamentale : la paternité spirituelle de l’Abbé est suspendue à la paternité spirituelle du Christ. (…) La paternité spirituelle de l’Abbé, à l’image de celle du Christ est celle du bon pasteur. (…)

L’Abbé est invité à prendre soin des personnes que le Christ lui confie : le vocabulaire de l’empressement pastoral revient souvent : cura, sollicitudo, diligentia. Ce soin porte sur les personnes. Il porte aussi sur le bien commun de la communauté.(...) Il est tout à fait caractéristique des choix de saint Benoît que la gestion (le management) matérielle du monastère relève de la responsabilité spirituelle de l’abbé. [12] »

«  L’Abbé doit mêler la sévérité et la douceur, et montrer soit la rigueur d’un maître, soit la bonté d’un père  » (RB 2,24). «  Qu’il sache qu’il a reçu des âmes à conduire (regere animam) et se prépare à en rendre compte au Seigneur des âmes de tous les frères dont il se sait chargé, quel qu’en soit le nombre  » (2,37).

«  Le cinquième degré d’humilité consiste à découvrir à son abbé, par un humble aveu, toutes les pensées mauvaises qui viennent à l’âme ainsi que les fautes qu’on aurait commises en secret. S’il s’agit d’un péché secret de l’âme, le moine le manifestera seulement à son Abbé ou aux pères spirituels, qui sachent guérir et leurs propres plaies et celles des autres sans les découvrir ni les publier.  » (RB 7 e 46) En 49,8-9, Abbé et Père spirituel sont équivalents.
« Avant tout qu’il se garde de perdre de vue ou de compter pour peu le salut des âmes dont il est responsable, et de se préoccuper à l’excès des choses passagères, terrestres et caduques ! Qu’il pense sans cesse que ce sont des âmes qu’il a reçues à conduire et qu’il devra en rendre compte un jour. Et qu’il ne se cherche pas d’excuses dans les éventuelles difficultés économiques du monastère, se rappelant qu’il est écrit : ’Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice : le reste vous sera donné par surcroît’ et encore ’Rien ne manque à ceux qui Le craignent’. » (RB 2,33-36) [13].

Son autorité toutefois est «  tempérée  », équilibrée par son conseil et par le devoir de consulter toute la communauté pour les décisions les plus importantes (où l’Abbé sera spécialement à l’écoute du plus jeune !)
Quand la communauté est nombreuse, il se fait seconder par quelques «  anciens spirituels  » discernés comme ayant un charisme de paternité, mais n’étant pas nécessairement ancien par l’âge ou par la profession. Ces frères «  anciens et sages  » (les sympectes) assurent aussi un rôle de consolation (au sens fort du mot rendu en anglais par «  comforter  ») auprès des frères affligés par la punition pour une faute. (RB 27)

Le novice, lui, est confié à «  un ancien apte à gagner les âmes et qui veille sur lui très attentivement  ». (RB 58,6)

Par ailleurs, saint Benoît met en garde l’Abbé de ne pas se laisser déborder par les charges et les soucis d’ordre matériel pour que le primat demeure toujours le spirituel.

Les Abbés cisterciens «  prototypes  », Bernard de Clairvaux, Aelred de Rievaulx, Isaac de l’Étoile, Guerric d’Igny, Guillaume de Saint-Thierry, n’étaient-ils pas tous pères spirituels de leurs très nombreuses communautés ?

B. Aujourd’hui

Dans la plupart des monastères, l’Abbé-esse, est effectivement père - mère spirituel(le). Pour laisser un certain choix et surtout si la communauté est nombreuse, quelques frères et sœurs sont discernés comme ayant ce charisme de discernement des esprits [14]. En ce cas, soit l’higoumène désigne qui accompagnera qui, soit — en Occident — la moniale choisit librement la mère spirituelle parmi le petit «  panel  » proposé. (Elle demeure aussi libre, pour une raison importante, de changer en cours de route, quoi que ce soit plutôt déconseillé), mais même alors l’Abbé-esse peut être toujours librement choisi(e) par et même, selon l’unanime tradition, devrait avoir la préférence.

Et le noviciat, lui, est presque toujours confié à un(e) autre, quoique parfois, assumé par l’Abbé lui-même.

En résumé : «  La Sainte Règle fait passer dans les attributions de l’Abbé la direction spirituelle de ses fils avant le gouvernement temporel et extérieur du monastère, lequel est ordonné lui-même à la perfection des membres.
L’Abbé tient plus du maître des âmes, que du supérieur d’institut. Le maître des novices proprement dit est son lieutenant auprès des novices dont il a à faire des fils de l’abbaye.

Il est donc conforme à l’esprit de l’ordre monastique de ne pas mettre d’entrave à l’exercice de la paternité spirituelle de l’Abbé. Il suffit que la liberté des sujets ne soit pas soumise à des pressions extérieures, mais au seul élan de l’esprit qui nous fait dire Abba, Père.  » (Un Abbé bénédictin, correspondance personnelle.)

Ce que vivent en profonde humilité un certain nombre d’Abbés : « Oui, c’est un grand mystère que celui de la vie monastique. On y trouve Dieu sous les traits d’un Abbé et de frères par lesquels nous allons à lui. La paternité spirituelle est peut-être ce qu’il y a de plus beau ici-bas, mais quelle pureté elle demande chez le père, quelle humilité chez les fils. Ainsi comprise et réalisée, avec la grâce divine, on doit passer sans heurts, quasi naturaliter, dans le royaume du Père céleste .Père dont le nom est tendresse, Père dont le nom est jeunesse, Père dont le nom est Amour. Nous ne ferons que dire, Abba, Pater,avec et dans le Fils fait homme par amour pour nous.  » (Abbé OSB)

«  Un discernement correct demande impérieusement "un mutuel renoncement à la volonté propre". Renoncement de la part de l’accompagné, afin qu’il ne prenne pas ses désirs pour les désirs de Dieu, et renoncement de la part de l’accompagnateur, afin que ce dernier n’impose pas ses propres vues au nom de la volonté de Dieu. [15]  ».

Par ailleurs, le fait qu’il/elle est élu à vie (en Orient toujours, en Occident aujourd’hui sans date limite), lui donne normalement sagesse et discernement due à une longue expérience [16]. La ma-paternité implique la longue durée. On ne change pas de Pères tous les trois ans (comme un diocèse ne devrait pas changer d’évêque tous les dix ans).

Ceci dit, en cénobitisme, il n’est père de chacun de ses moines que pour être vraiment le père de la communauté en tant que telle, c’est-à-dire un bon père-mère de famille. Sinon, pas de famille  [17].

Par ailleurs «  la paternité bénédictine  » comprend une fraternité évidente puisque l’élu est un frère et même il est d’abord l’enfant de la communauté  » (un Abbé cistercien). Il s’agit donc d’une paternité toute fraternelle, autant que maternelle. (comme l’est dans un autre sens la communauté elle-même) [18].

III. Signification de cette articulation.

Si l’on donne ainsi la préférence à l’higoumène/abbé/abbesse, c’est que la communauté doit pouvoir être conduite pastoralement et spirituellement en fonction du bien et des besoins des âmes, tenant compte de leur maturation, évolution, cheminement intérieur, et non uniquement sur des critères purement extérieurs. L’Abbé est donc bel et bien père et pasteur, non fonctionnaire et administrateur. Comment, par exemple, confier telle charge, tel ministère précis à un frère, une sœur, dans l’ignorance totale de l’état de son âme, de son itinéraire spirituel ? Le monastère finirait alors par être dirigé telle une entreprise, par un manager, aussi brillant soit-il.

Dans l’élection de l’Abb-esse le charisme de paternité-maternité doit donc jouer comme critère n° 1 avant même ses capacités de management (organisation, administration).

Bref, il n’est pas d’abord un administrateur, ni même un fédérateur, un animateur, un meneur, mais avant tout un maître spirituel, qui par le fait même fédère, anime, mène ses frères, tel le «  courageux pasteur  » (liturgie arménienne) vers les sources jaillissantes de la vie ( Ap 7,17)

IV. Raisons d’une conduite spirituelle
intra-muros

Et s’il s’agit d’un(e) autre frère ou sœur doit-il-elle être un frère, une sœur de la même communauté ? Parce que la vie monastique a des caractéristiques absolument spécifiques, comparée à toute autre forme de vie religieuse. Et donc, pour que l’accompagnement soit vraiment fructueux, il ne peut être assumé que par une personne qui comprend cette vie de l’intérieur, surtout pour une vie à forte dose de solitude et de silence. Or, cela ne peut être donné sans qu’il-elle en ait fait l’expérience personnelle. Comment peut-on guider, conseiller, éclairer, conforter un(e) moine, moniale, si on n’a jamais connu soi-même les combats et les grâces tellement particulières de la vie au désert ?
Par ailleurs, la vie de solitude peut impliquer, au moins par moments, de si lourdes épreuves et de si durs combats, que le père/mère spirituel devrait être facilement disponible et joignable.

Le problème est que souvent des «  accompagnateurs  » de l’extérieur ne comprennent rien ou pas grand-chose à la vie religieuse en général, à la vie monastique en particulier. «  Il y a un danger d’illusion dans le fait de vouloir proposer la Paternité monastique aux personnes extérieures  » (une moniale bénédictine)

«  Le problème est de savoir comment accompagner les religieux. Souvent, dans notre Église locale, les communautés, surtout féminines, ont des difficultés à trouver des accompagnateurs et accompagnatrices, des formateurs, des pères spirituels et des confesseurs sérieux. Soit parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’est la vie consacrée, soit parce qu’ils veulent se mettre dans le charisme et donner des interprétations qui font mal au cœur de la sœur. Nous parlons des sœurs qui ont des difficultés, mais les hommes aussi en ont. Et ce n’est pas facile d’accompagner. Ce n’est pas facile de trouver un confesseur, un père spirituel. Ce n’est pas facile de trouver un homme avec une rectitude d’intention, et que cette direction spirituelle, cette confession ne soit pas une belle conversation entre amis mais sans profondeur, ou trouver ceux qui sont rigides (qui ne comprennent pas bien où est le problème parce qu’ils ne comprennent pas la vie religieuse… Dans l’autre diocèse que j’avais, je conseillais toujours aux sœurs qui venaient me demander conseil : "Dis-moi, dans ta communauté ou dans ta congrégation, n’y a-t-il pas une sœur sage qui vit bien le charisme, qui a une bonne expérience ?... Fais la direction spirituelle avec elle !"  » (Pape François aux religieuses, le 21 mai 2015).

Bien sûr, dans certains cas – entre autres – de discernement vocationnel ou de «  passe difficile  » il peut être bénéfique d’avoir recours de manière ponctuelle, à un «  sage  », de l’extérieur. Cela ne peut jamais être refusé à qui le demande.

V. Une mise en cause ?

Tout cela affirmé, il semble que cette pa-maternité des dits «  supérieur(e)s  » paraît de plus en plus suspectée du moins en France [19]. Et certains membres de la hiérarchie semblent vouloir appliquer au monachisme la distinction relativement récente for interne/for externe — développée entre autres par les Sulpiciens au XIXe — parfaitement justifiée et conseillée en d’autres contextes bien sûr — mais étrangère à la Tradition et à la praxis monastique.

«  Le for externe concerne tous les actes de la personne qui sont visibles de l’extérieur ; le for interne, les actes intérieurs et intimes. Dans le for interne, on distingue encore le for interne sacramentel de celui qui est extra-sacramentel. Ces distinctions, bien comprises, contribuent à préserver la liberté intérieure des personnes. Le risque, c’est évidemment de construire artificiellement un mur entre deux domaines qui intéressent l’un comme l’autre, la croissance humaine, morale et spirituelle d’une même personne.  »
Différents faits peuvent jouer dans la remise en cause de cet élément de la Tradition :

1. La confusion fréquente aujourd’hui entre vie proprement monastique et vie religieuse en général.

2. Un certain nombre d’abus constatés lors de visites canoniques régulières dans des communautés monastiques mêmes anciennes, mais surtout, dans un certain nombre de communautés nouvelles — de type religieuse ou dite «  de vie  » — intégrant différents états de vie provoquant parfois une visite extraordinaire, si ce n’est apostolique.
Certes, elles ont voulu adopter certains éléments spécifiquement monastiques sans avoir toute la discrétion et la sagesse des Ordres séculaire pour baliser cette fonction.

3. Joue surtout, une évolution des mentalités absolutisant une certaine forme de liberté et d’indépendance [20]. Renoncer à soi-même, «  mortifier la volonté propre  » devient de plus en plus incompréhensible dans le contexte actuel, où tout est fait pour idolâtrer la volonté propre, sans parler d’une certaine rébellion (parfois inconsciente contre l’autorité). Virus dont l’Orient semble encore protégé (Pour combien de temps ?) [21]

En arrière-fond de cette mentalité : l’idée qu’on ne peut plus aujourd’hui vivre «  comme nos Pères  » qui faut les adapter, nuancer, ajuster aux normes contemporaines. Ce qui peut être juste dans une certaine mesure, mais avec le risque de «  jeter l’enfant avec l’eau du bain  ». Dans le domaine de la praxis, de jeunes fondations (l’Agneau, Tibériade, Rinnovati, etc..) démontrent que l’ont peut effectivement vivre aujourd’hui encore plus proche des premiers franciscains ou dominicains.

Bien sûr, le «  cumul  » d’autorité/paternité/maternité spirituelle est à haut risque de dérives. Bien des Abbés sont humblement conscients des exigences de ce très lourd ministère qui leur est confié.

«  Il n’y a bien qu’un seul Père, notre Père des cieux ! C’est de Lui que nous tenons et c’est Lui qui nous donne de vivre notre vocation de "père" et de "mère" spirituels ! On reçoit ce don de Dieu ! D’où l’importance de se faire superviser de temps en temps pour vraiment participer à la paternité de Dieu.

Ce n’est jamais acquis une fois pour toutes. Je comprends de mieux en mieux ce que peut être la "Paternité spirituelle" et je suis de plus en plus prudent sur ma manière de vivre ce don qui m’est fait et que je reçois toujours autrement, plus librement ! Je ne possède rien, je le reçois et je dois de plus en plus le recevoir de mon Dieu Père ! Nous risquons toujours de mettre la main sur les autres, de les prendre au lieu de les libérer et de leur donner de devenir vraiment "fils", enfants de Dieu.  » (Un père abbé OSCO)

Ce ministère doit être bien balisé, et vérifié pendant les visites régulières prévues par les Constitutions. Mais s’il fallait le supprimer, à cause d’éventuels dérapages, en ce cas il faudrait abolir épiscopat, sacerdoce, famille, tout aussi susceptible d’abus d’autorité !

VI. Qu’en dit le Droit canonique latin ?

Déjà le code de 1917 : «  Que les supérieurs se gardent, par eux-mêmes ou par d’autres de pousser aucun sujet, par violence, peur, exhortations importunes, ou d’une autre manière pour qu’ils se confient à eux.  » (518,3) «  Il n’est pas défendu aux sujets d’ouvrir leur âme à leurs supérieurs librement et spontanément  ; il leur est même avantageux de s’adresser à leurs supérieurs avec une confiance filiale, et si ceux-ci sont prêtres, de leur exposer les doutes et les anxiétés de leur conscience.  » (Codex luris Senior 530,2)

Le code de 1983 renchérit : «  Les membres iront avec confiance à leurs Supérieurs auxquels ils pourront s’ouvrir librement et spontanément.

Cependant il est interdit aux Supérieurs de les induire de quelque manière que ce soit à leur faire l’ouverture de leur conscience  ». (596.2) «  Dans les instituts religieux cléricaux de droit pontifical, les Supérieurs possèdent en outre le pouvoir ecclésiastique de gouvernement tant au for externe qu’au for interne  ». (596 § 2)

Bref, une ouverture confiante est encouragée, à condition sine qua non que ce soit librement. Mais ne peut-on pas considérer que là où joue la totale liberté, c’est dans le libre choix individuel fait de tel ordre ou congrégation monastique, sachant pertinemment bien, parce qu’honnêtement prévenu, que cela entraînera ou impliquera cette ouverture d’âme.

Par ailleurs, en Occident, dans toutes les congré­gations religieuses, le maître des novices est aussi leur accompagnateur, exclusif de tout autre, avec des confesseurs disponibles (DC 985). Cela se comprend puisque c’est lui qui aura le mot le plus décisif pour son admission, laquelle doit forcément être décidée en fonction de la vie spirituelle et de la maturité intérieure du novice. Or, ne pourrait-on dire que moines/moniales, sont toute leur vie en état permanent de noviciat préparant au Ciel ?

Précision : ce ministère, surtout pour les femmes évidemment, ne se confond pas avec le sacrement de la Réconciliation. Canon 630.3 «  Dans les monastères de moniales, dans les maisons de formation et dans les communautés laïques nombreuses, il y aura des confesseurs ordinaires approuvés par l’Ordinaire du lieu, la communauté ayant donné son avis, sans qu’il y ait pour autant obligation de s’adresser à eux.  »

Mais vis-à-vis des «  supérieurs  » religieux est respectée la liberté de se confesser à eux évidemment ceux-ci étant tenus absolument à l’inviolable secret donc ne pouvant nullement s’en servir dans ses décisions et encore moins en conseil. À aucun prix.

§ 4. « Les Supérieurs n’entendront pas leurs sujets en confession, à moins que ces derniers ne le leur demandent spontanément.  » § 1. « Les Supérieurs reconnaîtront aux membres la liberté qui leur est due pour ce qui concerne le sacrement de pénitence et la direction de conscience, restant sauve la discipline de l’institut.  » (Canon 630) (Ce qui se fait régulièrement dans certains monastères). Dom Samuel, op.cit, p 163 : «  Le droit précise dans quelles conditions les supérieurs peuvent entendre en confession leurs subordonnés, pour éviter une confusion avec l’ordre sacramentel, inviolable. (…) On regrette de trouver parfois, même dans la presse chrétienne, des affirmations de canonistes qui déclarent que le supérieur ne doit pas confesser. Ce que prescrit le droit est plus nuancé.  »

Un Abbé OSB m’écrit : «   Chez nous, la paternité spirituelle de l’Abbé va aussi avec le fait qu’il est confesseur habituel de ses fils.  » Tandis qu’un autre précise : «  Chez nous, elle relève de l’ouverture de cœur, non de la confession et ne relève tout de même pas au sens strict du terme du for interne.  »
S’il fallait introduire dans les monastères la distinction des fors, ne pourrait-on dire que le for interne est réservé à la confession sacramentelle, et est à distinguer de l’ouverture d’âme dans une confiance toute filiale ?

VIII. Dans les Congrégations religieuses non-monastiques ?

Au XIIIe siècle, saint Bonaventure, ministre général des franciscains, permet aux supérieurs de son Ordre d’utiliser ce qu’ils apprennent au cours de l’ouverture de conscience pour adapter les observances de la règle aux capacités des religieux sous leur autorité.

Un exemple particulièrement éclairant est celui de la Compagnie de Jésus [22]. Au XVIe siècle, Ignace de Loyola étend largement cette pratique : «  Tous, aussi bien les Profès que les Coadjuteurs formés, devront être prêts à lui [le supérieur] ouvrir leur conscience en confession ou en secret ou de toute autre manière, en raison de la grande utilité qu’il y a à cela [23].  » Avec saint Ignace le but du «  compte de conscience  » est toujours de venir en aide au religieux dans son progrès spirituel mais à cela s’ajoute un aspect de gouvernance et une dimension apostolique. Le compte de conscience permet au supérieur de diriger de manière appropriée cette personne dans le choix des missions qui lui sont confiées.

Dans les Constitutions, le compte de conscience est introduit ainsi : «  Plus les supérieurs seront au fait des affaires intérieures et extérieures, plus ils pourront avec plus d’attention, d’amour et de soin, les aider et préserver leurs âmes des maux et dangers qui pourraient se présenter à l’avenir  » [Constitutions, 92]

« Les sujets sont ainsi invités à s’adresser à leurs supérieurs avec une filiale confiance pour leur ouvrir leur âme, car ceux-ci, tout en étant ordonnés au gouvernement du bien commun, ont aussi, comme religieux, la responsabilité générale de la perfection personnelle de leurs sujets dont la profession a fait des fils (530§2) [24]. »

Sur ce point, le pape François a récemment exhorté ses frères de la Compagnie à la fidélité : «  Le “compte de conscience” est le moyen, à la fois paternel et fraternel, qui force la Compagnie à se décentrer, justement parce qu’il l’aide à mieux sortir d’elle-même pour la mission [25]  ».

Par la suite, un grand nombre d’instituts religieux, de clercs comme de laïcs, et surtout ceux ayant une orientation apostolique, suivent l’exemple de saint Ignace et proposent, de par leurs constitutions et règles, que les religieux s’ouvrent en «  manifestation de conscience  » à leur supérieur.

VIII.Consultations, concertations, élections

Une question adjacente : un moine-moniale doit-il-elle nécessairement être consulté pour tout ? Bien sûr pour les questions vraiment importantes touchant à la vie de toute la communauté, mais est-ce vraiment nécessaire ou toujours opportun pour tant de questions secondaires qui risquent de troubler son cœur inutilement [26] ? C’est pour respecter sa solitude, qu’il-elle soit tout à l’écoute silencieuse de son Seigneur [27] que précisément différents responsables (économes, cellériers, comptables, conseil d’administration, etc.) sont nommés à qui l’ont fait confiance simplement.

Faut-il vraiment multiplier débats, brainstormings, briefings, pour chaque décision au risque de conflits, d’altercations, troublant la paix des profondeurs pour chacune et pour tous ? Et doit-il être soumis à des votes, divisant parfois la communauté ? [28] Ceci évidemment ne concerne pas les féconds partages d’ordre spirituel, les «  chapitres  » où la contestation est court-circuitée par la concertation (du mot «  concert  », donc impliquant un chef d’orchestre) où se teste une koïnonia affective et effective, bref une authentique communion fraternelle.

Autre domaine connexe : le mode d’élection des Abbé-esses, higoumènes, prieures. Étant élus à vie ou sans dates limites, cela réduit singulièrement les élections. Chez les Jésuites, il n’y en a pas pour les supérieurs, sauf pour les délégués à la Congrégation générale, qui élira un nouveau général, qui, lui, nomme les provinciaux, qui à leur tour nomment les ministres des maisons. Bref, les «  supérieurs  » sont reçus d’ « en haut  », accueillis comme donnés (Saint Ignace pensait que des élections sont du temps perdu pour la mission) [29].

Mais aujourd’hui le sens même de la réceptivité est profondément miné. Ainsi que la gratuité étranglée par le primat de la rentabilité, efficacité, rendement, jusque dans l’hospitalité où pourtant, c’est la personne du Christ qui est accueillie. Comment lui faire payer la grâce de sa visite ? Mais ceci relève d’un autre domaine. On veut tout avoir, plutôt que de tout recevoir avec un cœur d’enfant.

IX. Un cas précis actuel… cas d’école ?

Ces questions si importantes touchent tous les monastères contemplatifs de près ou de loin, qu’ils soient séculaires, ou de fondation récente. Je pense ici — entre autres — à la famille monastique de Bethléem répartie en quelque 33 monastères de frères et surtout de sœurs en 18 pays. D’autant plus qu’elles s’inspirent largement de la Tradition monastique orientale (mention précisée dans leurs constitutions).

Si, pour appliquer la distinction des «  fors  », moines et moniales étaient acculés à chercher nécessairement un accompagnement extérieur au monastère, on se heurterait à des impasses devenant impossibilités. Surtout pour des communautés nombreuses situées loin de toute agglomération. En fait, comment trouver dans les environs suffisamment de personnes ayant :

1 – un charisme reconnu de Pa-Maternité spirituelle comprenant de l’intérieur leur vocation, ayant donc déjà vécu une expérience de vie en solitude

2 – étant assez disponibles pour venir chaque semaine ou tous les 15 jours passer des heures au monastère (car, s’il ne le peut pas, ce serait aux moines/moniales de faire des heures de route, au détriment de leur travail et de leur solitude, donc de leur vocation). [30]

3 – Ce qui complique davantage, c’est qu’il faudrait pour des moniales trouver des… femmes ! (à moins d’adhérer aux aberrations du gender !!!). Cela ne pourrait être donc qu’un(e) ermite, demeurant dans l’environnement proche, facilement joignable et pouvant se déplacer. Ce qui relève d’une espèce rarissime bien qu’en voie de ré-apparition !

4. - Et même si, à la limite, on trouvait quelques prêtres ayant les capacités requises, comment honnêtement leur demander ce service si exigeant, alors qu’ils sont déjà débordés par leur propre ministère pastoral ?

Bref, pure utopie ! Alors que dans chacune de ces communautés quelques sœurs, prieures comprises, sont parfaitement capables d’assumer ce ministère.

Un ami cardinal ose poser la question : pourquoi ce qui est tacitement toléré pour les ordres séculaires — qui ont, eux-mêmes connus un commencement — serait-il refusé aux fondations monastiques récentes, du moment que celles-ci s’inspirent, de l’expérience de leurs aînés  ? L’apport mutuel s’avère tellement enrichissant pour éviter d’un côté des dérives, de l’autre un éventuel immobilisme.

X.Conclusion : un trésor sans prix à protéger à tout prix.

Au terme de ce survol dans une histoire, qui n’est pas linéaire, et dans l’actualité, qui est parfois — on ne le sait que trop — douloureuse et incitant à une prudence toujours renouvelée, je repose la question du titre : La paternité-maternité spirituelle en vie monastique est-elle en Occident menacée de disparition à brève échéance ? Le juridisme latin, dans sa sévérité et sa rigueur, va-t-il sur ce point altérer le monachisme bénédictin en sa spécificité et sa splendeur ?

Si oui, d’en poser une nouvelle : que faire pour sauver, protéger, promouvoir cette constante de l’unanime et unique tradition monastique orientale ? Ceci d’autant plus que d’un côté Rome, dans le sillage de Vatican II, exhorte les familles religieuses à revenir aux sources de leurs charismes spécifiques. Et que, de l’autre côté, nous travaillons tous à la pleine communion avec nos Églises sœurs-orthodoxes, ou «  anciennes orientales [31]  ». Pourquoi rajouter encore cette pierre d’achoppement, ce nouveau point «  d’estrangement.  » (Newman), de distanciation douloureuse entre nos traditions encore trop souvent parallèles ?

Ce ressourcement ne serait-il pas — tout comme la fidélité aux veilles, aux grands jeûnes, au silence habité par la Présence — un kairos providentiel ?
Pour clore, micro à un Père Higoumène de la séculaire Tradition de l’Orthodoxie :

« Bien Cher Père et Frère dans l’amour du Seigneur. Le Christ est ressuscité ! Qu’il vous apporte Joie et Paix divines dans le cœur !

Votre texte m’a enchanté. Il est évident qu’en Occident il y a un danger réel à voir progressivement disparaître le rôle fondamental de la paternité spirituelle (ou maternité).

Je suis témoin, trop fréquemment de ce glissement. Beaucoup de moines, religieux, religieuses catholiques, viennent vers moi (sans que je les attire d’une manière où d’une autre) parce qu’ils ne trouvent pas chez eux des "engendreurs" spirituels. Certes il ne faut pas exagérer, mais le danger existe et ne doit pas être minimisé. Plusieurs moines bénédictins m’ont fait remarqué que l’observation de la règle (malgré toute sa beauté) se substituait souvent à l’Abbé en tant que Pére spirituel...

J’aime votre texte. Il est juste et peut permettre une réelle réflexion, menant à une praxis concrète quant au sujet.

Que Dieu nous donne de garder ce trésor offert par nos anciens et de le mettre à disposition de tous ceux et celles qui ont besoin de cet engendrement spirituel. »

Archimandrite Syméon


[1Ceci effectivement confirmé par bon nombre de ceux-ci : « Le sujet est brûlant. Merci de le soulever car la menace de sa disparition est là et elle touche l’ensemble de la vie religieuse dont la crise est profonde et dramatique. » « Je partage à la fois votre conviction du besoin vital d’une vraie relation de p(m)aternité/filiation qui nous plonge dans notre vie d’enfant de Dieu, et à la fois votre regret devant le risque de perte de cette dimension. L’Abbé et l’Abbesse sont avant tout des père et mère pour leur communauté et pour chacun de ses membres, sinon ils perdent leur identité, en tout cas, dans la famille bénédictine, c’est évident. » « Cette autorité-paternité est un peu le privilège de la vie contemplative parce que le domaine de l’autorité et de la paternité y coïncident pratiquement, ce qui n’est pas le cas des instituts voués à une œuvre extérieure, enseignement, hospitalité, soins, etc. où l’autorité doit avoir des compétences et un domaine d’exercice distincts de ceux de la paternité. Ajouter encore que cette coïncidence des deux « mandats » représente dans l’Eglise une manifestation nécessaire de la non-obligation du conflit entre institution et charisme, entre hiérarchie et « sainteté », mais ce serait à creuser… », « Merci pour ce travail vivifiant, qui peut aider des supérieur(e)s monastiques à mieux se situer devant et parmi leurs frères et sœurs ». Ici comme dans la suite du texte, par discrétion, je ne cite pas les noms de chacun(e).

[2Voir Jean-Paul II, Mulieris Dignitatem, et Georgette Blaquière, La grâce d’être femme. « Le monde a besoin de mères qui mettent au monde de Dieu ». « La femme introduit l’homme au monde de Dieu. » « Il y a une façon propre aux femmes d’exercer l’accompagnement spirituel, c’est-à-dire de faire naître des êtres aux profondeurs qu’ils portent en eux. Il me semble d’expérience que la femme voit en tout être l’enfant qu’il est sous le regard de Dieu. Car aussi bas que l’homme descende, comme au regard de sa mère, Dieu voit en lui l’enfant qui veut vivre et qui parfois agonise, étouffé au cœur de celui qui est devenu la proie de ses démons intérieurs. Alors quand quelqu’un me dit : "voilà ce que j’ai fait de mal, je peux voir sa souffrance et y communier". (Je lui) donne la permission d’exister, puisqu’une mère vient le rejoindre là où pleurait en lui l’enfant perdu qu’il était devenu. »

[3Voir l’admirable 19e discours ascétique d’Isaac le Syrien sur la différence entre les connaissances psychique et spirituelle, celle-ci étant essentielle pour « retrouver notre âme de petit enfant ». Traduction selon la version grecque par P. Placide Deseille (éd. monastique de Solan 2006).

[4Le terme accompagnement est beau et peut-être un des aspects réels de la paternité/maternité. « L’Église devra initier ses membres – prêtres, personnes consacrées et laïcs – à cet “art de l’accompagnement”, pour que tous apprennent toujours à ôter leurs sandales devant la terre sacrée de l’autre (cf. Ex 3, 5). Nous devons donner à notre chemin le rythme salutaire de la proximité, avec un regard respectueux et plein de compassion mais qui en même temps guérit, libère et encourage à mûrir dans la vie chrétienne ( ….) L’accompagnement serait contreproductif s’il devenait une sorte de thérapie qui renforce cette fermeture des personnes dans leur immanence, et cesse d’être un pèlerinage avec le Christ vers le Père » (Pape François, La joie de l’Évangile, 169).

[5Par facilité, je me résous à employer ce terme canonique si contraire à cet Évangile selon lequel il faudrait plutôt dire : mineure, inférieure. Les moines, heureusement, gardent le titre d’Abbé-esse. François d’Assise celui de gardien et de serviteur (le plus évangélique de tous). D’ailleurs, tant de titres mondains de notre terminologie ecclésiastique devraient être conformés à l’Évangile, comme ceux de Monseigneur, Excellence, Eminence, Révérendissime… Les évêques ne sont-ils pas avant tout les « Pères » de leur diocèse ? Lors d’une récente rencontre cardinalice à Rome, un cardinal faisait remarquer au Pape que si l’on avait fait l’économie des multiples « l’éminentissime-révérendissime… » on aurait gagné cinq minutes de prière !

[6Voir Chanoine Lefort. Vies coptes de saint Pacôme (Leuven, 1958).

[7Dom Samuel, Abbé de Novy Dur, République tchèque, Comme un feu dévorant, Artège, 2016, p 164.

[8P. Etienne Coutagny, Osco, in Mélanges-hommage à Elisbeth Behr-Siegel, Editura Trinitas, Iasi 2003, p 82.

[9Vladimir Lossky et Nicolas Asseyev, La paternité spirituelle en Russie aux XVIIIe et XXe siècles, SO n° 2.

[10Où s’est retiré notre cher Père Boris Bobrinskoy qui avait préfacé mon ouvrage sur l’icône de la sainte Trinité selon saint André Roubliov (L’Etreinte de Feu, éd. Jubilé, 2e édition, 2000), alors que notre ami commun le cher Olivier Clément, de son côté, avait préfacé mon Ton nom de braise.

[11En Russie, le choix de sa paroisse suit souvent le même critère, et n’est donc pas uniquement d’ordre géographique. Moi-même, j’ai choisi d’entrer au monastère bénédictin de Clervaux (Luxembourg) en grande partie à cause de l’Abbé qui me paraissait être un homme de Dieu, un maître spirituel à l’école de qui je pourrai grandir en enfance divine.

[12Michel van Parys, OSB, revue Vie conssacrée, tome 81 pp 25-40.

[13« Aime le supérieur comme un père ». Règle d’Apa Makarios.

[14Un exemple bien connu : le Père Jérôme de Sept-Fons. Voir ici les écrits sur ce sujet, d’Enzo Bianchi de Bose, ou de, Dom Lepori, Abbé général des Cisterciens après avoir été Abbé d’Hauterive (CH) – « Que les frères approchent avec confiance leur Abbé auquel ils peuvent librement et spontanément dévoiler les pensées qui surviennent en leurs cœurs. Que l’Abbé cependant n’induise en aucune façon à l’ouverture de conscience » Statut 33, 3 B des constitutions de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance.

[15Dom André Louf, Conférence à Rome aux Abbesses bénédictines et cisterciennes d’Italie, Collectanea Cisterciensia, n° 62, 2000, p 224.

[16Je connais plusieurs monastères d’ordres séculaires, où le Père Abbé assure cette effective paternité spirituelle, tous leurs moines le choisissant librement. D’où une profonde communion fraternelle dans la communauté.

[17« L’Abbé fait sa communauté… et la communauté fait son Abbé » (un père Abbé, osb) « La présence maternelle de notre Abbesse est comme le tronc d’où jaillissent les autres branches : elle est à la racine de notre vie familiale. » (une moniale bénédictine).

[18Voir Dom Adalbert de Vogüe, La communauté et l’Abbé.

[19Une abbesse de 80 moniales cisterciennes en Italie me confiait que la question ne s’y pose même pas.

[20Myrsine Viggopoulou : De l’empire du Moi-d’abord au Royaume du Don de soi, éd. Monte-Cristo

[21« Cette mentalité ambiante, cette façon de poser le « soi » au centre de tout, est tellement omniprésente dans notre monde, que même des candidats bien disposés, et avec une sincère quête spirituelle en sont imprégnés et doivent mener un énorme combat pour s’en défaire, si cela est même possible… » (une higoumène orthodoxe).

[22Voir aussi J. Schaack SJ, Saint Ignace prêtre, dans Nouvelle Revue Théologique, 78 (1956) 243 – 261 ; A. Chapelle, sj, Bienheureux de Dieu, la sainteté des consacrés (Collection Vie Consacrée, Namur, 1995).

[23Constitutions de la Compagnie de Jésus, N°551. La 34e Congrégation générale (1995) décréta que le compte de conscience ne pouvait plus être fait dans le cadre de la confession sacramentelle.

[24Note d’un moine bénédictin.

[25Entretien avec le Pape François du Père Antonio Spadaro, S.J. Rome, Maison Sainte Marthe, lundi 19 août in Osservatore Romano n° 39, jeudi 26 septembre 2003, p. 9 dernière colonne.

[26« Depuis le Concile, on a senti un grand besoin de faire participer activement tout le monde à la vie des communautés.(…) Mais on arrive facilement ainsi à ce que j’appellerais un régime totalitaire de renouveau, basé sur la participation, dont le résultat est de tuer toute spontanéité et, en définitive, toute participation… » Armand veilleux, OCSO, Points de vue sur la vie religieuse.

[27« Le primat de la vie spirituelle : Le Concile rappelle ici qu’un canal doit surtout se préoccuper d’être relié à la fontaine, à la source, plus que de la façon dont il transmettra l’eau au monde. Il appelle donc à une concentration, au sens littéral du terme, un recentrage sur l’essentiel, et rappelle que ce recentrage est la vocation fondamentale de la vie consacrée dans l’Eglise. » P. Mauro-Giuseppe Lepori, OSC, 12 juin 2014. Voir ses textes sur : www.ocist.org

[28Il fut une époque, heureusement périmée où certaines communautés ont été presque bousillées par la réunionite aiguë jusqu’à sursaturation, si ce n’est l’obsession. Des milliers d’heures à discuter, se confronter, se chamailler parfois, pour des… bricoles. Cela au prix d’heures d’éternité que valent adoration-oraison. Héritage de mai 68 dont on trouve aussi les trace dans l’enseignement : l’inter-activité devenant le maître mot, remplaçant le maître lui-même, au détriment de la transmission du savoir.

(voir François-Xavier Bellamy, Les déshérités, Plon 2014).

[29A Taizé le Frère Roger a eu la sagesse de désigner lui-même son successeur évitant ainsi un processus d’élection.

[30Un exemple concret : aux Monts Voirons, pour accompagner 35 sœurs (jeunes la plupart) comment jamais trouver suffisamment de personnes ayant les qualités-compétences ici signalées même dans un rayon de 200 kilomètres (jusqu’à… Fribourg !) ? De plus, les villes de Grenoble, Annecy, Chambéry et même Lyon devraient « fournir » en même temps les monastères de Pugny, Currière et Piquetière ! De même en Autriche sur le sommet de Kinderalm. A Bet’Gemal pour en accompagner une cinquantaine, toute la Terre sainte en ses différents rites devrait être sollicitée ?

[31Pour nous y aider, pourquoi ne pas multiplier les jumelages — au moins les contacts étroits — entre monastères orthodoxes et catholiques encore trop rares, hélas.

Messages

  • Personne ne met en cause la nécessité d’un guide spirituel dans la vie monastique et la difficulté d’en trouver parmi le clergé actuel.

    Mais attention : ce n’est pas, pour autant, que ce guide peut-être improvisé ex nihilo ou s’ériger lui-même comme tel. La bonne volonté (a fortiori la moins bonne) n’y suffit pas.

    « On reconnait un arbre à ses fruits » (Mt 7, 15-20).

    Si, dans la communauté de Bethléem, les choses se passent aussi bien que l’assure le vénéré Père Daniel-Ange, comment se fait-il que tant et tant d’anciens membres n’ont jamais pu s’en remettre complètement ? (Quelques témoignages rendus publics ne sont qu’une goutte dans la mer).
    Si les dirigeants de Bethléem justifient leurs pratiques par quelques phrases empruntées chez les orientaux, la réalité concrète n’a, malheureusement, rien à voir.

    Par ailleurs, ils/elles se disent aussi s’être référés aux Chartreux ; ce qui est loin de la réalité aussi bien quant au fond qu’à la forme.

    De plus, pourquoi un tel article avec, en exemple principal Bethléem dont une Visite Apostolique est en cours actuellement ? Faut-il en comprendre que Bethléem ne croit pas au bien fondé de cette Visite (avant même les conclusions) ?
    Dans ce cas, pourquoi l’avoir demandée ?

    Enfin, quand on voit les exemples de nombreux saints, s’ils n’avaient d’appuis spirituel que les frères ou soeurs de leur propre, il n’y aurait eu ni Thérèse d’Avila, ni Jean de la Croix, ni Ste Faustine, etc.

    Pour ne dire que cela...

    • Pour faire suite au post ci-dessus, je voudrais retranscrire ci-dessous quelques passages de cet article (très intéressant) qui m’ont particulièrement frappée :

      - "Un discernement correct demande impérieusement un mutuel renoncement à la volonté propre. Renoncement de la part de l’accompagné, afin qu’il ne prenne pas ses désirs pour les désirs de Dieu, et renoncement de la part de l’accompagnateur, afin que ce dernier n’impose pas ses propres vues au nom de la volonté de Dieu." (Dom André Louf).

      - "Quand la tradition monastique ou la Règle parlent d’ouverture de coeur, ce n’est pas de transparence qu’il s’agit ... Être transparent, c’est s’exposer à l’autre qui verrait "tout" en nous sans notre accord." (Dom Samuel, Abbé de Novy Dur).

      - Pour que l’accompagnement soit vraiment fructueux, il ne peut être assumé que par une personne qui comprend cette vie de l’intérieur, surtout pour une vie à forte dose de solitude et de silence. Or, cela ne peut être donné sans qu’il-elle en ait fait l’expérience personnelle.

      - Des communautés nouvelles ... ont voulu adopter certains éléments spécifiquement monastiques sans avoir toute la discrétion et la sagesse des Ordres séculaires pour baliser cette fonction.

      - Le "cumul" d’autorité/paternité/maternité spirituelle est à haut risque de dérives. Bien des abbés sont humblement conscients des exigences de ce très lourd ministère qui leur est confié ... ... " Nous risquons toujours de mettre la main sur les autres, de les prendre au lieu de les libérer et de leur donner de devenir vraiment "fils", enfants de Dieu. " (Un père abbé OSCO).

      Ceux qui ont connu Bethléem de l’intérieur, comprendront sans doute que ces passages - pour ne citer que ceux-là - aient retenu mon attention, je devrais plutôt dire m’ont sauté au visage.

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