La nouvelle Croix de Chartres

par Goudji, chanoine honoraire de la cathédrale

lundi 10 avril 2017

Le vendredi 7 avril 2017 à 17h en la cathédrale de Chartres, Mgr Michel Pansard présidait à la mise en place d’une croix créée par l’orfèvre Goudji.

Je suis lié à la cathédrale Notre-Dame de Chartes depuis vingt-cinq ans. Courte durée, dira-t-on, à l’échelle des siècles si on songe que la cathédrale est entrée dans son neuvième centenaire, mais déjà longue à l’échelle de la vie d’un homme. Enfant, lorsque j’ai eu à grandir dans l’URSS de l’immédiate après-guerre, j’ai pu rêver aux abbayes, églises et cathédrales de France que je connaissais souvent, d’après des photos, au détail près sans pourtant y avoir mis les pieds. Jamais, en revanche, dans ce qui était à l’époque un système totalitaire où la religion était sévèrement réprimée, je n’aurais pu imaginer non seulement visiter ces lieux aimés et désirés entre tous, mais encore mettre toute mon énergie, toute ma foi à participer à leur aventure qui défie le temps. En vingt-cinq ans, j’ai eu le privilège de travailler successivement avec trois évêques, Mgr Jacques Perrier qui a initié mon travail, Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, enfin Mgr Michel Pansard, sans oublier mes divers et nombreux interlocuteurs. Dès lors, comment ne pas me réjouir à l’idée que ma dernière œuvre pour ce haut lieu que Rodin appelait « l’Acropole de France » soit la croix qui sera dorénavant exposée au-dessus de l’autel majeur de la cathédrale ?

Un quart de siècle sépare ces deux œuvres nées des mêmes mains, et, dois-je le préciser, d’un même souffle, d’une même respiration, d’un même élan inentamé pour se fondre avec singularité dans le génie d’un lieu hors norme, un lieu où battent tous les jours les cœurs des fidèles et où retentit encore l’écho des pas de ceux qui vinrent y prier, qu’ils fussent rois ou pèlerins, mendiants ou artistes, parmi lesquels Marcel Proust ou Charles Péguy. En elle-même, cette croix vient après ma quarantième œuvre créée pour le nouveau sanctuaire de cette cathédrale. Certains verront un symbole dans le fait que cette croix soit précisément ma quarante et unième œuvre ! En effet, dans la Bible, la locution « Quarante jours et quarante nuits » décrit la période durant laquelle la pluie est tombée lors du déluge de Noé ; l’exode des Hébreux dans le désert et chacune des trois périodes de la vie de Moïse durèrent quarante ans ; enfin, dans les Évangiles, Jésus se retira durant quarante jours au désert, et le nombre quarante est le nombre usuel de jours de la période du carême qui précède, prépare, accompagne Pâques.

Alors quarante-et-un ? Il fallait que ce nombre s’accordât à une œuvre particulière entre toutes, une œuvre qui contient en son cœur une relique de la Vraie Croix. Cette croix mesure 1m 92 et pèse 70 kilos. Elle est en argent premier titre, offert à ma demande par mon fournisseur de métaux précieux, SIMP Paris. Elle est incrustée de diverses pierres dures dont le prix à l’achat n’a pas été celui du marché grâce à un geste généreux de mon fournisseur allemand : cristal givré, sodalite, aventurine, quartz rose et jaspe rouge. Moi-même, j’ai offert mon travail de sorte que cette création soit de l’ordre du don le plus désintéressé, de l’offrande au sens le plus strict.

François Cali a écrit ces lignes fameuses : « La cathédrale n’est pas pour Dieu, mais pour l’homme. Dieu ne pouvant être contenu dans un lieu – ce serait le nier au profit du contenant–, rien n’exige qu’on lui construise un temple, sinon le besoin qu’en ont les hommes, et c’est pourquoi ce temple a, par définition, la proportion humaine. Si la cathédrale est très grande, très haute, très lumineuse, ce n’est pas parce que ce sont là des qualités de Dieu ; que n’est-il pas ? mais parce que ce sont les qualités de l’homme dans sa démarche vers Dieu, et pas n’importe quel dieu, celui qui consentit à prendre le corps de l’homme pour que celui-ci puisse toucher l’intouchable, et penser l’impensable. » à quoi il me faut ajouter que Jésus-Christ est mort sur la Croix et que celle-ci est aussi le signe de la victoire sur la mort.

En créant cette croix, je n’ai eu de cesse d’avoir à l’esprit qu’elle symbolise le salut né de la mort qu’elle annule, comme de penser à tous ceux qui m’ont précédé dans ce lieu et à ceux qui nous y succéderont. André Suarès, évoquant l’époque de la création de la cathédrale, a noté : « Au temps de Chartres, quelle profondeur de joie devait trembler, quelle lueur devait naître dans les Ténèbres, quand pour tous ceux qui étaient prosternés là, genou contre genou, la vie éternelle se levait de la nuit, le soleil de l’universel amour. » Ce temps n’a pas cessé ; il est notre présent.

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Photo © Stéphane Barsacq.

Messages

  • Immense reconnaissance à Goudji, témoin de l’Eglise indivise, Orient et occident réunis, qui a su créer les oeuvres saintes que le peuple chrétien attendait, selon une facture à la fois traditionnelle et moderne, où la foi d’aujourd’hui peut librement s’exprimer dans des formes qui se rattachent à l’ancien sans le démarquer. Il fallait un homme issu d’un pays d’Orient pour échapper aux arguties paralysantes de notre Occident travaillé par les incertitudes du doute et de l’hésitation. Il fallait un croyant authentique qui n’ait pas peur d’affirmer sa foi dans des formes splendides et étincelantes. L’Occident a été malmené par les courants d’athéisme qui ont blessé l’expression fervente de la foi. Avec Goudji, finies ces inhibitions, finies aussi les impuissances d’arts retournés aux balbutiements de recherches indécises, incapables de témoigner d’une affirmation vigoureuse et joyeuse de la foi, par delà les tourments appartenant au monde non-racheté par la grâce, et au-non figuratif étranger au Visage. Immense reconnaissance à l’œuvre de Goudji qui a renoué avec les savoirs des ministres anciens du culte dont faisaient partie les orfèvres et les iconographes, comme l’étaient les artisans du vitrail et les sculpteurs des cathédrales.

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