Traduit par Yves Avril

La machine à mentir

Par Anthony Esolen

mardi 12 juin 2018

L’autre jour, ma famille et moi regardions un épisode vieux de 40 ans du jeu télévisé “Family Feud” [Querelles de famille]. Au cas où vous ne vous en souviendriez pas, les joueurs de chaque équipe familiale sont invités à deviner les réponses de 100 personnes du public, réponses à des questions du genre “Nommez un cadeau que vous allez donner à Papa pour la Fête des pères” ou “Quel est l’âge idéal pour se marier ?” Vous êtes supposé proposer la réponse la plus fréquente si vous pouvez, et en définitive toutes les réponses qu’au moins deux personnes du public ont données.

Dans cet episode une des questions était :”Nommez quelqu’un qu’on pourrait appeler l’homme le plus parfait qui ait existé.” Une femmes d’une des familles dit :”Bon, moi, je ne dirais pas cela mais d’autres gens diraient : Jésus.” Et, effectivement, Jésus était en tête.

Je ne me rappelle pas si Jésus était premier, parce qu’il pourrait se trouver que des chrétiens dans un public hésitent à suggérer que Jésus pourrait se hisser à un niveau mondial ou autre.

La surprise vint d’une des réponses que personne ne suggérait, mais qui en recueillit un bon nombre dans le public : John F. Kennedy. C’est vrai. Dans les années 1980, de toute évidence, il y avait pas mal de gens pour penser que John F. Kennedy était “l’homme le plus parfait qui ait existé.”

Quand on révéla cette réponse, le public eut cette réaction :”Ah, bien sûr.” Personne ne fut surpris. Cela me rappelle un épisode du show télévisé de Fulton Sheen. L’évêque Sheeb parlait de choses qui aidaient à la sanctification et il en vint à quelque chose qu’il appelait “la Croix occulte”, c’est-à-dire une très grande souffrance que vous endurez et que personne ne connaît. Son exemple était John F. Kennedy qui, disait-il, souffrait d’un terrible mal de dos, et pourtant ne laissa personne en être informé, ni cette souffrance altérer ou gêner son travail.

Il était clair que l’évêque Sheeb considérait Kennedy comme une sorte de saint laic. Quand j’étais petit garçon, je me rappelle avoir fait sur notre terrain de jeu un buste en plâtre du président Kennedy, que je peignis ensuite, comme de bien entendu, en couleur or. Les responsables du terrain de jeu avaient des moules de caoutchouc pour toute une variété de choses, et cela en faisait partie.

Quand Kennedy fut assassiné, j’avais quatre ans, et – j’en ai un vague souvenir – la grande rue reliant les deux parties de ma ville fut renommée Kennedy Drive [Avenue Kennedy]. Et pourtant, comme nous le savons maintenant, Kennedy était loin d’être un saint. Il était même probablement loin de la simple morale ordinaire.

Je ne veux pas entrer dans les détails de ses escapades sexuelles, et les scélérats qu’il engagea pour les couvrir. Je pourrais mentionner le désastre de politique étrangère qui vit les Etats-Unis se faire les complices de révolutionnaires pour assassiner Ngo Dinh Diem, le dirigeant catholique du Sud Vietnam, une semaine ou à peu près avant que Kennedy ne soit lui-même abattu à Dallas.

Kennedy était, comme président, au mieux un mélange de bien et de mal, du très bon, et du très mauvais. Mais comme homme et comme catholique ?

Nous ne sommes pas ici en train de parler de l’erreur qui consiste à prendre un homme pas très bon pour un homme de bien. Il s’agit ici de l’erreur maxima : faire de Robespierre un aimable homme d’Etat et de Lucrèce Borgia une cuisinière.

Comment cela peut-il se produire ? Grâce à ce que Richard Weaver a appelé “le Grand Stéréoptique”, à savoir : ce grand amuseur multiforme qui plombe le cerveau, les mass media. C’est terrifiant quand nous y pensons. Nous nous targuons d’être tellement plus sages que nos prédécesseurs, mais pouvait-on imaginer avant l’âge des mass media que des centaines de millions de gens pussent être si bizarrement aveuglés sur le caractère d’un homme ?
Oui, comme le corail, les traditions figent la figure des hommes de pouvoir – Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste, Louis XIV le Roi Soleil. Mail il y a ici une différence. Richard était réellement brave, Philippe a agrandi le territoire français, et Louis était Louis, et personne n’aurait jamais dit en face qu’aucun de ceux-ci a été “l’homme le plus parfait qui ait jamais existé.”

A part Jésus, on aurait pu donner les noms de grands saints et prophètes : Notre Dame d’abord, et après elle, peut-être saint Pierre, Moïse, saint François d’Assise, le prophète Isaïe ; vous comprenez. Non un président à la vie brève, aux qualités d’homme d’Etat douteuses et à la moralité personnelle bien plus douteuse encore.

L’autre chose sur le grand Stereopticon est sa myopie et l’amnésie culturelle qu’il promeut. Si le but est de vendre ce qui est “nouveau”, que devient ce qui est “ancien” ? Oublié. Nous sommes poussés à une irritation permanente de nos cerveaux et la cautérisation de nos intelligences.

C’est justement quand pour une personne ordinaire il est possible technologiquement de lire les œuvres de gens qui vivaient il y a deux mille ans, qu’il est anthropologiquement et sociologiquement impossible que cela se produise, parce que les horizons ont été réduits.

Le paysan dans l’Angleterre médiévale pouvait ne pas avoir voyagé à pied à plus de vingt miles de chez lui, mais son horizon spirituel remontait tout le passé jusqu’à Adam et le futur jusqu’à la trompette du Jugement dernier. Le professeur d’uiversité aujourd’hui peut voyager autour du monde, mais son horizon spirituel n’est pas à plus de quelques pas de lui : une autre Trump(ette), peut-être.
Nous catholiques ne devons pas être ainsi. Ne vous conformez pas au monde, dit saint Paul, mais soyez transformés dans vos esprits. Un moyen, en tout cas, de résister à la docilité au monde est d’être insensible à l’élévation que fait le monde de ses “saints”, et de refuser de courir avec le reste du monde çà et là comme des fourmis quand un gamin botte leur fourmilière.

Au lieu de cela, nous avons à regarder vers l’Unique que Jean vit siégeant sur le trône et disant, et il était le seul à pouvoir le dire : “ Voici que je fais toutes choses nouvelles.”

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/05/30/the-liars-machine%E2%80%A8%E2%80%A8/

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Anthony Esolen conférencier, traducteur et écrivain. Ses derniers livres : Ten Ways to Destroy the Imagination of Your Child [“Dix moyens de détruire l’imagination de votre enfant”] and Out of the Ashes : Rebuilding American Culture [“Relever des cendres et rebâtir la culture américaine”]. Il dirige le Center for the Restoration of Catholic Culture[“Centre pour la restauration de la culture catholique”] auThomas More College of the Liberal Arts.

Messages

  • En quelques mots : à la lecture de récents articles de TCT - et aussi ailleurs - il est clair que commence à poindre un peu plus explicitement maintenant, comme une perception du rejet, par l’Eglise catholique, peut-on dire, ce qui est "ancien" au profit du "tout moderne". Plus spécifiquement concernant Anthony Esolen : après son magnifique billet "L’enfant invisible" tout en nuances et presque poétique, publié le 04 octobre 2015 traduit par Bernadette Cosyn, on a du mal à reconnaitre cet auteur. En effet, l’article ci-dessus fait entrevoir la plume d’un homme, un de plus, comme excédé par certains faits, déclarations et actions attribués à des dignitaires religieux...

    Sans commenter le texte ci-dessus, on pourrait éventuellement exprimer des points de vue : attaque sans complaisance sur ce que fut la vie privée de JFK, (à ce jour premier président US catholique). Les assassinats de Ngo Dinh Diem et celui de son frère auraient été commandité par J. F. Kennedy. (rappel à ce sujet, de la phrase de "Mme Nhu" apprenant le meurtre de son mari : "Whoever has the Americans as allies does not need ennemies", (Celui qui a les Américains comme alliés n’a pas besoin d’ennemis). Cela dit pour relever, suite aux sanctions anti-UE de Trump, la déclaration-plagiat de Donald Tusk : "Avec de tels amis on n’a pas besoin d’ennemis".

    Les lignes sur Mgr Fulton Sheen sont une occasion d’avouer son étonnement du fait que la procédure en béatification initiée par Benoit XVI ait été purement et simplement annulée et remisée, sans autre, aux archives par le pape François.

    L’article d’Antony Esolen pourrait être perçu comme une dénonciation sans appel du mensonge généralisé dans lequel notre monde risque d’être définitivement
    englouti, si un véritable retour aux conseils évangéliques n’était pas amorcé.

    On serait tenté d’ajouter combien un appel à la prière se fait pressant pour que le Seigneur aide l’Eglise catholique à réaliser son unité ("Que tous soient Un..." (précédent indispensable pour entamer l’union avec toutes les autres...).

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