La fraction du pain

par Benoît A. Dumas

lundi 1er juin 2015

Les disciples qui revenaient d’Emmaüs racontèrent aux onze apôtres et à leurs compagnons comment ils avaient reconnu Jésus à la fraction du pain.

Jésus avait sûrement une manière bien à lui, au cours des repas qu’il prenait avec ses disciples et autres compagnons de prendre le pain, de bénir Dieu, de rompre ce pain et de le donner. A ce cérémonial en quatre actes, si l’on peut dire - présent dans l’histoire de l’apparition de Jésus aux disciples d’Emmaüs et dans les récits des multiplications des pains des Evangiles synoptiques, ainsi qu’ à la dernière Cène -, Jésus était reconnaissable, et il se fit reconnaître en effet. Ce dernier geste fut plus parlant et plus décisif encore pour les pèlerins d’Emmaüs que la conversation tenue par Jésus avec eux pendant le chemin...

Cette fraction du pain-là, marquée par le style de Jésus, ne fut pas l’Eucharistie comme on le pense parfois. Les disciples d’Emmaüs n’étaient pas présents à la dernière Cène de Jésus avec les douze : ce n’est donc pas à ce dernier repas-sacrificiel de Jésus avant sa mort qu’ils se réfèrent, mais à d’autres fractions du pain pratiquées par Jésus, habituelles, et qu’ils connaissaient bien, de même qu’un grand nombre de personnes de l’entourage de Jésus.

Il n’en demeure pas moins que très tôt dans la communauté chrétienne les mots « fraction du pain » sont devenus l’équivalent ou le synonyme de l’Eucharistie (Actes 2, 42), cette fraction du pain unique et éminente, au soir et au sommet de sa vie, le repas par excellence de Jésus avec les siens, récapitulatif de sa vie antérieure parsemée de repas, signe de sa mort et de sa résurrection et "pain rompu pour un monde nouveau".

Je trouve extrêmement dommage que l’Eglise catholique (contemporaine) - dont je suis comme vous - ait délaissé l’appellation « fraction du pain », sauf pendant le temps pascal où elle commente les Evangiles et les Actes des Apôtres qui rapportent l’expression.

Mais ce n’est pas seulement l’expression qui s’est évaporée, mais, plus regrettable encore, la vérité d’un pain véritable - comme matière prime de l’Eucharistie - de sa fraction et de son partage. Pour raisons de commodité de distribution et de conservation (1), nous avons remplacé le pain rompu et partagé par des hosties, certes blanches et immaculées..., mais qui sont loin d’avoir le même pouvoir évocateur direct des moeurs du Christ se faisant reconnaître à « la fraction du pain ».

Dans ce semblant de pain consacré que sont les hosties, comparables à quelque produit aseptique de pharmacie ou de papeterie, l’essentiel est présent, certainement : le corps, l’âme et la divinité du Christ s’offrant à Dieu son Père pour le salut du monde et se donnant à nous pour vivre en nous et construire son Corps-Eglise. Mais le choix d’un vrai pain de boulanger « fruit de la terre et du travail des hommes » donnerait un sens et une facture autrement plus proches de cette fraction originelle et originale du pain pratiquée par le Maître et Seigneur !

Qu’ils adhèrent pleinement ou pas à la présence réelle du Christ dans la commémoration de la Sainte Cène, nos frères protestants l’ont compris : ils utilisent du vrai pain et le rompent de leurs mains pour la communion au repas du Seigneur.

Les catholiques, peut-être un peu honteux tout de même d’escamoter le vrai pain au profit de l’hostie, surtout le Jeudi Saint, jour par excellence de « la fraction du pain » ; n’osant s’émanciper des hosties séculaires sans demander la permission..., se rabattent tout au plus sur l’exposition d’un vrai pain magnifique, placé sur l’autel en position latérale, pour rappeler visiblement à tous que les hosties, qui porteront la présence réelle du Seigneur, sont bien de même nature que le pain... Mais pas question, cependant, sauf exception, de consacrer ce vrai pain, qui n’est guère plus qu’un figurant ou invité d’honneur, et de le donner en partage dans la communion - ce qui serait bien préférable.

Jusques à quand les catholiques admettrons-nous sans réagir ce détournement et cette frustration ?

Ce retour à du vrai pain pour nos Eucharisties, outre une plus grande fidélité à la manière de faire du Seigneur et un rapprochement simple avec nos frères protestants dans notre souvenir commun du dernier repas du Christ avant sa mort, aurait plus encore l’avantage de rendre présentes à nos célébrations les deux multiplications des pains - et des poissons - opérées par Jésus durant sa vie publique. Dans ces deux épisodes, annonciateurs de l’Eucharistie par de nombreux aspects - similitude des gestes et des paroles du Seigneur : les quatre actes mentionnés plus haut - nous vîmes Jésus soucieux de nourrir des foules affamées qui l’avaient suivi au désert, suspendues à sa Parole. Aujourd’hui, l’utilisation d’un vrai pain faciliterait et stimulerait la préoccupation des chrétiens pour que le pain de chaque jour, SYMBOLE DES BIENS DE PREMIERE NECESSITE, ne manque à personne ; pour qu’il soit produit, distribué, réparti en justice et fraternité.

Comment ? Nous sommes rassasiés par le Pain de la Vie, et nous resterions insensibles à ceux qui manquent de tout ?

(1) N’y aurait-il pas moyen de trouver un équilibre entre la présence d’un pain véritable consacré, visiblement destiné à une partie significative de l’assemblée, et les hosties traditionnelles - afin de nourrir sans difficultés de manutention un grand nombre de fidèles et de pourvoir les tabernacles du Saint sacrement ?

Messages

  • Avez-vous oublié que Jésus n’a pas vécu en France avec ses bons pains ronds et dorés, mais bien en Galilée / Judée où le pain est plutôt une galette, tout particulièrement dans la fête de Pâques ou il est bien précisé que le pain n’est pas levé ...?
    Quand je romp une galette, qu’on appelle "wrap"(dans le commerce aujourd’hui), qui ne fait aucune miette et qui est si savoureuse, fondant presque sur la langue, je ne peux pas m’empêcher de penser au corps de Jésus dans l’hostie ...
    et je me dis que forcément, le pain de Jésus ressemblait à cela (et donc beaucoup à l’hostie !), et non pas au pain levé des protestants qui n’ont pas la sagesse de l’Eglise car ils n’en ont pas l’histoire orientale ...

    Encore une fois, faisons confiance à notre Eglise catholique !! Et à l’Esprit Saint qui l’inspire toujours !!... Comme l’a promis Jésus
    (plutôt que sans cesse vouloir tout ramener à nous, et tout évaluer à notre petite toise occidentale ...)

    • bien d’accord avec vous : cet article sentimentalo-léger me surprenait

    • "Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien".

      Pain azyme (sans levain) ; "pita" (de Grèce) ; baguette, ou flûte, ou bâtard), ou de campagne, ou à la limite pain Poilâne...et tant d’autres, on s’y perdrait.

      A la Cène, Jésus aurait-il partagé du pain avec ses disciples, ou se seraient-ils contentés d’herbes, peut-être de quelques olives...Et s’il y avait du pain pour ce dernier repas ensemble, aurait-il été du pain azyme ou du pain au levain ? Pour ma part, n’ai pas compris cet article comme étant "sentimentalo-léger". Comme je ne suis pas tout à fait d’accord avec le premier message qui réfute l’action des Protestants d’utiliser le pain ordinaire pour le culte. Par contre, Jésus a bien pu consommer du pain sans levain tout comme aussi ce pain-galette qui ressemblait à la pita.

      A ma connaissance, et sauf erreur, les chrétiens de rite melkite (chrétiens orientaux de rite grec-catholique rattaché à l’Eglise catholique romaine) utilisent pour la communion du pain de chez le boulanger : une petite bouchée trempée dans le vin de messe, ce qui s’appelle communier sous les deux espèces.Il me semble que des églises orientales de rite catholique seule l’église de rite maronite utilise l’hostie.

      Pourquoi l’hostie au lieu du pain fait maison ou par le boulanger (de nos jours, las, du pain industriel dans les grandes surfaces) ? Serait-ce une question d’ordre
      pratique, économique, commercial (que deviennent les chutes de pain azyme après confection des hosties rondes ?). Que de questions, vaste programme.
      Aux Etats-Unis, les catholiques pourraient, pourquoi pas, communier d’une petite bouchée de pain pour hamburger, ou de bagel ; les italiens, d’un morceau de panini ; les grecs d’un carré de pita, toutes ces variétés trempées vite fait dans une goutte de vin de messe, pourquoi pas ? Ce n’est pas, à mon avis, commettre un blasphème. Le pain symbole de bien de vertus.

      Dans le premier message j’ai noté que ce pain très mince et qui ne laisse aucune miette, "wrap", semble donner l’eau à la bouche...Attention : gourmandise !
      Mais, dans la même veine : je me souviens avoir eu, dans mon adolescence, l’occasion de communier sous les deux espèces selon le rite grec-catholique et j’avoue, à ma grande honte, que devant le prêtre et tout en écartant les dents pour recevoir le corps du Christ, je suivait la main du célébrant en priant qu’elle agrippe le plus gros morceau car, ainsi, je me régalerais d’une lampée plus conséquente de vin...Pire que la gourmandise, c’était de l’intempérance...(Sans parler qu’en bon enfant de choeur de la messe latine je "finissais" avec les autres, la burette de vin dans la sacristie...". Coup classique.

      Hostie, wrap, pain maison ou pain du boulanger, l’essentiel résiderait-il dans les ingrédients, le mode de fabrication et la texture du pain destiné à devenir corps du Christ ? C’est cela qui me semble le plus important. Jésus ne nous a pas laissé une recette, mais son corps et son sang. Et s’Il était né beaucoup plus tard et, disons, ici, chez nous, Il aurait peut-être partagé une bonne grosse miche avec ses amis. Comme du temps où ma mère, avant de partager le pain, dessinait dessus un beau signe de croix. Et des amis chrétiens d’Orient me disaient que chez eux leur maman faisait de même.
      Et que là-bas, en Egypte, par exemple, s’il arrive qu’on passe devant un paysan à l’heure où le soleil est au zénith et que le "fellah" (paysan égyptien) défait le noeud de son mouchoir en forme de petit baluchon pour en extraire son (très frugal) repas, il prend un morceau de pain garni d’une fève et d’un quartier d’oignon et, avant de se servir lui-même l’offre au passant en prononçant ces mots : "Bismillah" (au Nom de Dieu), geste amical assaisonné d’un sourire...Et le fellah et son "invité" mangent en même temps la petite bouchée.
      Partage...Au nom de Dieu... (Et faire gaffe : surtout ne pas refuser cette humble offre...).

      Hostie ou baguette, quand je prononce " notre pain de ce jour" ou " notre pain quotidien", je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui, de par le monde, en son privés.

      Me reviennent aussi en mémoire cette parole de Jésus : "L’homme ne vit pas seulement de pain"...

    • Ce qu’il importe de voir et de comprendre - en deçà ou au delà de la question de savoir exactement quel type de pain ou de galette, avec ou sans levain, utilisa Jésus pour la célébration de l’Eucharistie - c’est que le pain pris par le Seigneur pour célébrer et instituer l’Eucharistie, fut, si l’on fait confiance au mot grec de l’Evangile, le même que celui qui fut utilisé, au moins deux fois, pour la multiplication des pains et des poissons. Le même, c’est à dire celui que les gens, les foules, les disciples...- et surtout le petit garçon qui en avait cinq en réserve dans son sac ou son panier - consommaient habituellement : cet aliment corporel de base qui se dit en grec : "artos", mot qui apparaît dans ces épisodes et que Jésus utilise encore pour dire qu’il est, lui, "le Pain de la Vie".
      Alors, il me semble qu’il n’y a aucune "légèreté", à rechercher une similitude comparable entre notre pain quotidien - qu’il soit de blé ou d’orge, pain blanc ou pain complet - et celui qui sert de matière prime à nos Eucharisties. Bref un pain qui évoque sans trop de détours le fruit de la terre et du travail de l’homme, lequel peut certes varier d’un pays à l’autre, d’une civilisation à l’autre, d’une époque à l’autre... mais demeure significatif d’une nourriture reconnue et utilisée par un grand nombre de personnes. Sans parler de son pouvoir hautement symbolique repris par Jésus dans le "Notre Père".(Mt 6, 11 - encore le même mot : "artos")

    • Non, il n’y a aucune "légèreté" sur ce sujet. Comme je l’avais souligné, il ne s’agit pas d’une "recette", mais du Corps du Christ. Le pain, symbole de tant de vertus, oui. Et aussi d’importance n’est-ce pas le fait de la "fraction" du pain pour être partagé ? Artos, (ou psomi, sauf erreur en grec moderne, ou je me trompe).

      Quel que soit le type de pain, c’est Jésus-Christ se donnant en partage (partager non pas diviser) nous réunissant entre nous et en Lui.

      Merci des précisons apportées. On n’a jamais fini de comprendre les Ecritures.

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