La charité de Drumont et l’antisémitisme de Voltaire

lundi 17 novembre 2008

5 OCTOBRE

Notre cher ami Jean Bastaire réagit à ce journal à propos de Bernanos et de Drumont : « Il y a plus de 40 ans, je me suis interrogé sur la même question. Plus courageux que vous, j’ai avalé la France juive et quelques autres ouvrages. J’en ai tiré un article publié dans Esprit et que je vous joins. Ma conclusion était que Drumont était aussi grand par sa charité que par son imbécillité. C’est le premier aspect qui a retenu Bernanos jusqu’à la fin. Il y a malheureusement des imbécilités criminelles et que n’efface pas la charité. » Voilà des propos qui en surprendront plus d’un !

Et pourtant, après lecture de l’article d’Esprit, l’opinion paraît sérieusement fondée. Ce qui a séduit le Bernanos de la Grande peur des bien-pensants, c’est la générosité de celui qui prend la défense des pauvres et des exploités. De ce point de vue, Drumont participe de la révolte contre la condition du prolétariat qui est autant d’inspiration socialiste que d’inspiration chrétienne. Mais, il est obsédé maladivement par son antisémitisme, qui lui fournit le bouc émissaire adéquat pour désigner le responsable absolu de tous les maux qu’il dénonce. Et là nous sombrons dans le délire et les bassesses qui me furent insupportables quand je tentais de lire La France juive.

Le plus étonnant est que j’avais gardé le souvenir de cet article ancien d’Esprit, qui m’était tombé sous les yeux dans je ne sais plus quelle bibliothèque. Pierre-André Taguieff, à qui j’en parle au téléphone, l’a aussi parfaitement en tête, ce qui ne me surprend pas de la part du grand travailleur-archiviste qu’il est. Mais c’est surtout son intérêt admiratif que j’apprécie. Jean Bastaire oscille entre compréhension et sévérité avec un souci de justice qui est rare.

Avec Taguieff, nous avons longuement parlé de La judéophobie des modernes, l’essai volumineux qu’il vient de publier chez Odile Jacob. Comme toujours, c’est un monument d’érudition qui montre qu’il a tout lu, tout mis en perspective, et tout actualisé. J’exprime à Taguieff mon indignation du fait qu’on veuille à tout prix distinguer le racisme (notamment antisémite), toujours détestable évidemment, de l’antijudaïsme, qui se porte sur la religion juive, pour le déclarer anodin, et même nécessaire comme une sorte d’hygiène mentale pour débusquer l’esprit bigot, si ce n’est le fondamentalisme. Comme si les campagnes antireligieuses n’avaient pas produit leur lot de persécutions ! Taguieff me répond en décortiquant le cas Voltaire dont l’antijudaïsme se confondait avec l’antisémitisme, dans une problématique propre aux Lu­mières française. Mais certaines éditions de l’homme de Ferney ont été soigneusement expurgées de leurs pages les plus insupportables.

La responsabilité des Lumières dans la judéophobie moderne devrait nous être déjà connue, notamment grâce aux travaux de Léon Poliakov. Pierre-André Taguieff a repris tout le dossier. Mais ce dernier demeure largement ignoré de l’opinion, même « éclairée ». C’est vrai qu’il y a des choses impossibles à avaler, comme l’admiration de Hitler pour Voltaire. Quand ce dernier caractérisait les juifs comme « le plus abominable peuple de la terre » et les criblait de tous les qualificatifs les plus durs, peuple barbare, superstitieux, ignorant, absurde, reprenant l’accusation récurrente de « molochisme », pratique du sacrifice d’enfant, il anticipait sur les délires des nazis. L’article Juifs est le plus long du Dictionnaire philosophique, qui est couramment réédité et cité comme un des chefs-d’œuvre du grand homme. Mais, je cherche vainement cet article dans mon édition Garnier-Flammarion. Taguieff m’avait prévenu.

En feuilletant ce dictionnaire, je tombe sur l’article Athée, athéisme, où l’auteur affirme qu’il n’est point athée, mais qu’il supporte mieux l’athéisme que le fanatisme : « Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste ; car l’athéisme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en ins­pire ; l’athéisme ne s’oppose pas au crime, mais le fanatisme les fait commettre. » Voltaire n’a peut-être pas assez vécu pour constater qu’il pouvait y avoir des athées fanatiques et que le fanatisme athée pouvait provoquer les pires forfaits et les plus horribles massacres.

Mais je retiens finalement la remarque de Taguieff, rejoignant Poliakov à propos de Spinoza dont l’antijudaïsme a beaucoup pesé sur les philosophes du XVIIIe siècle, notamment avec l’idée selon laquelle c’est l’exclusivisme juif qui produit la haine à l’égard des juifs, mais que celle-ci lui est indispensable pour persister dans son identité. Cependant, le racialisme de type matérialiste qui s’associera à l’antijudaïsme ne peut être imputé à Spinoza. Il est propre à tout un courant dix-huitièmiste, celui qui se reconnaîtra dans une anthropologie raciale.

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