LE COU DE LA GIRAFE OU LE POIDS DE LA LIBERTE (*)

Lamarck, Darwin et Cie

lundi 13 septembre 2010

En matière de transformisme, la science est réduite aux hypothèses en raison de la petitesse du champ d’observation. Les lois de l’évolution - si elles existent - sont encore loin d’être définies, à condition qu’elles puissent l’être un jour. C’est pourquoi le déterminisme, autrement dit le matérialisme, ne saurait prévaloir sans imposture de sa part.

Une récente découverte de biologie moléculaire va probablement poser de façon, cette fois, décisive la question de l’hérédité des caractères acquis. J’exposerai en quoi consiste cette découverte dans une chronique ultérieure, dès que les résultats exacts obtenus par son auteur seront connus avec précision. Ce que je voudrais souligner aujourd’hui, c’est l’importance philosophique, disons même théologique, de la querelle de l’hérédité des caractères acquis, et en quoi, selon que ces caractères sont ou non transmis par hérédité, l’image que nous nous faisons du monde et de nous-mêmes change radicalement.

A cause de sa simplicité, c’est l’exemple de la girafe qui est généralement cité dans la discussion théorique de cette question. La girafe, comme on sait, est dotée d’un cou interminable qui, dans les pays de savane où elle vit, hausse sa tête au niveau des ramures des arbres et lui permet d’y brouter tranquillement sa subsistance, tandis que les gazelles, par exemple, sont limitées par leur petite taille à paître l’herbe du sol. Quand vient la sécheresse, l’arbre, grâce à ses racines profondes, continue de verdir au-dessus de l’herbe flétrie. Le cou de la girafe est donc une ingénieuse adaptation aux conditions de la savane. Il est une sécurité supplémentaire.

Lamarck ou Darwin ?

Mais cette adaptation, comment s’est-elle faite ? Les paléontologistes ont retrouvé les ancêtres fossiles de la girafe. Leur cou n’avait rien d’exceptionnel. Ce n’est qu’au long de centaines de millénaires qu’il s’est peu à peu allongé jusqu’à atteindre la majestueuse ampleur que nous lui voyons maintenant. C’est Lamarck au début du siècle dernier, proposa la première explication de cet allongement. « L’expérience prouve, disait-il en substance, que l’on obtient par l’usage et l’entraînement des modifications non négligeables du corps. De deux frères ayant au départ même constitution physique, celui qui pratiquera chaque jour la course et l’exercice aura dix ans plus tard une musculature plus robuste et développée que celui qui passera ses journées à méditer dans son bureau. L’exercice précoce du piano allonge et fortifie les doigts de l’enfant. Si le même exercice se poursuit de génération en génération, la lignée sportive acquerra peu à peu un corps plus grand, plus fort et mieux découplé que la lignée vouée à la méditation qui, elle, développera sans doute un cerveau supérieur. Si la girafe a un cou si long, c’est parce que des milliers de générations de girafes n’ont jamais cessé de le tendre vers des frondaisons de plus en plus élevées : l’allongement acquis par l’entraînement de chaque génération est ajouté cumulativement de girafe en girafe. En se transmettant, le caractère acquis aboutit à l’évolution adaptative. » [1]

Malheureusement, on n’a jamais pu constater aucune transmission des caractères acquis. Tout au contraire, ce que l’on constata dûment au cours de milliers d’expériences diverses, c’est l’invariabilité du patrimoine héréditaire, sauf cas de mutations spontanées : mais ces mutations se font au hasard et n’ont aucun caractère adaptatif. Si l’on coupe la queue à deux rats mâle et femelle, leur progéniture n’en aura pas moins un appendice intact, comme si de rien n’était. La centième génération de rats mutilés produira imperturbablement des rats à queue normale (l’expérience a été faite !).

Puis vint Darwin. L’explication darwinienne, combinée avec les découvertes de la génétique mendélienne, constitue actuellement la doctrine orthodoxe en biologie. Ses meilleurs exposés en ont été faits par l’Américain G. G. Simpson et le Français Michel Delsol, professeur à la Faculté catholique de Lyon (a).

La différence est fondamentale

« Si le cou de la girafe n’a jamais cessé de s’allonger, disent les néo-darwiniens, ce n’est nullement parce que des générations de girafes l’ont toujours obstinément tendu vers la ramure nourricière, puisque l’allongement n’est pas transmis d’une génération à l’autre. C’est bien plus simplement parce que, parmi les générations successives de girafes, naissant avec un cou plus ou moins longs selon les lois du hasard, ce sont les girafes à cou long qui survivent et se reproduisent, les autres crevant de faim avant de se reproduire. La nécessité de la lutte pour la vie sélectionne, parmi les produits du hasard, les plus aptes à survivre nés des mutations aléatoires (on reconnaît ici le Hasard et la Nécessité de Monod). La lutte pour la vie opère mécaniquement le même type de sélection auquel se livre l’éleveur qui veut obtenir une race de cochons plus gros ou de fraises plus précoces. »

Supposons maintenant que (comme cela semble devoir être le cas) il faille remettre en question l’interprétation néo-darwinienne, et que, dans certaines circonstances jamais mises en évidence jusqu’ici, il y ait réellement transmission des caractères (ou de certains caractères) acquis [2].
Du point de vue de l’évolution de l’homme et de sa condition morale, la différence est fondamentale.

Si c’est Darwin qui a raison, l’homme et la femme ne transmettent à leurs enfants que leur génotype, c’est-à-dire leur patrimoine génétique tel qu’ils l’ont eux-mêmes reçu de leurs parents (sous réserve de mutations aléatoires possibles dont ils ne sont pas responsables).

Si c’est Lamarck, l’homme et la femme transmettent ce qu’ils ont reçu, mais modifié par ce qu’ils ont librement fait d’eux-mêmes, de leur personne.

Dans le premier cas, la vie que nous menons ne modifie en rien l’hérédité transmise à nos enfants. Dans le deuxième cas, la modification leur est transmise.

Dans le premier cas, nous n’influençons que les comportements acquis de nos enfants, et par le seul moyen de l’éducation. Dans le deuxième, notre influence se transmet au cœur de l’être même, dans sa substance, et au moment de la procréation.


La fin de l’alibi déterministe

Dans le premier, nous ne participons à la création que pour la déclencher. Dans le deuxième, non seulement nous la déclenchons, mais nous lui léguons une part de notre image librement élaborée par nos choix moraux.
D’autres conséquences d’encore plus grande portée vont jusqu’au cœur de la cosmologie. Nous les examinerons une autre fois. Mais déjà l’on voit combien notre image de l’homme change et se précise à mesure que progresse la science. On remarquera que les découvertes les plus importantes vont désormais toutes dans le même sens : elles tendent à nous révéler le poids de notre liberté. Il ne reste plus grand-chose du vieil alibi déterministe.

Aimé MICHEL

(a) On trouvera l’exposé du professeur Delsol à l’article « Théorie synthétique de l’évolution » de l’encyclopédie Biologie (CAL, 114. Champs-Elysées, Paris-8e),

Les Notes (1) et (2) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 45 parue dans France Catholique – N° 1286 - 6 août 1971.


[1On vient de fêter en 2009 le 200e anniversaire de la publication de la Philosophie zoologique de Lamarck (1744-1829) et le 150e de celui de l’Origine des espèces de Darwin (1809-1882). Mais il faut constater que si on a beaucoup parlé de Darwin, on a beaucoup moins rappelé les mérites de Lamarck. C’est une de ces injustices historiques qui incitent à la réflexion. Voici ce qu’écrit André Pichot, historien des sciences et chercheur au CNRS : « Sa conception ayant été tellement caricaturée, de manière plus ou moins malveillante, et en général par des gens qui n’avaient jamais lu ses ouvrages, il est nécessaire de rappeler que Lamarck fut un grand naturaliste de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, que son œuvre ne se réduit pas à l’“hérédité lamarckienneˮ (laquelle est un mythe inventé à la fin du XIXe siècle) et que, s’il n’avait pas commis sa Philosophie zoologique, il serait resté célèbre comme l’auteur de la classification des invertébrés (soit près de 80% des espèces animales) et l’inventeur du mot “biologieˮ. Au lieu de quoi, on le considère en général comme un vague précurseur de l’évolutionnisme, un précurseur qui aurait “raté son coupˮ. En réalité, replacée dans son contexte, son œuvre est très importante et, quoique les biologistes d’aujourd’hui l’ignorent, une bonne partie de leurs idées viennent de lui. » (André Pichot, Histoire de la notion de gène, Champs n° 423, Flammarion, Paris, 1999 ; Chap. XI, Hérédité et évolution. p. 250).

Pichot poursuit : « Si les travaux de Cl. Bernard et de Ch. Darwin ont été quelque peu déformés, souvent dans une optique scientiste, Lamarck a, lui, été quasiment diffamé, et il a servi de repoussoir à des scientifiques et philosophes d’opinions très diverses. » (Histoire de la notion de vie, Tel n° 230, Gallimard, Paris, 1993, p. 579). A titre d’illustration, voici le genre de caricature que l’on trouve très couramment dans les livres de vulgarisation et les manuels à l’usage des étudiants à propos de Lamarck : « En ce qui concerne la signification intellectuelle et culturelle de la théorie de l’évolution (…) Darwin n’a aucunement eu un prédécesseur en Lamarck. La théorie de l’évolution de Lamarck appartient à l’histoire, en voie de contraction et allant à l’encontre du but qu’elle se propose d’atteindre, de la science subjective, et Darwin à l’histoire en expansion et conquérante de la science objective » (C. G. Gillespie, American Scientist, 46 : 388-409, 1958 ; cité avec approbation par E.D. Hanson, Animal Diversity, 2nd ed. Prentice-Hall Foundations of Modern Biology Series, 1964, p. 31). Pourquoi en est-il ainsi ? André Pichot propose les raisons suivantes (sauf indication contraire, les citations qui suivent sont extraites de son Histoire de la notion de vie, op. cit.) :

1 − La philosophie de Lamarck était proche du matérialisme du XVIIIe siècle et des idées politiques révolutionnaires ce qui l’a desservi en France, sous l’Empire et la Restauration, et en Angleterre. Paradoxalement, bien plus tard, on rattachera Lamarck à la philosophie spiritualiste « ce qui le discréditera aux yeux de scientifiques et de philosophes modernes, imprégnés par l’espèce de scientisme positiviste et de matérialisme vulgaire si répandus aujourd’hui. » (p. 580).

2 − Lamarck commit des œuvres fantaisistes telles qu’une réfutation de la chimie de Lavoisier. Mais ces idées replacées dans leur contexte ne sont pas si bizarres. La postérité préféra oublier que Kepler faisait des horoscopes et Newton de l’alchimie ; « elle fut plus cruelle pour Lamarck (qui écrivait, il est vrai, à une époque qui devenait “positivisteˮ et où le souci de l’efficacité commençait à régner). » (p. 581).

3 – « [L]e texte de Lamarck n’est pas toujours d’une grande clarté. Les idées qu’il proposait étaient difficiles et, manifestement, il ne possédait pas les moyens d’expression adéquats. Sans doute ces idées étaient elles elles-mêmes un peu confuses dans son esprit. » (Histoire de la notion de gène, p. 254).

4 − Darwin « a constamment minimisé le travail de ses prédécesseurs, et spécialement de Lamarck, oubliant de dire ce qu’il emprunte à celui-ci, ou l’attribuant à d’autres auteurs » (note p. 765). « Vinrent ensuite les darwinistes qui, pour mieux assurer la réputation de leur maître, firent de Lamarck un repoussoir, et le réduisirent à l’hérédité des caractères acquis. Réduction curieuse si l’on pense que, d’Aristote à Weismann, y compris Darwin, tout le monde ou presque (…) crut à l’hérédité des caractères acquis, et que Lamarck, au contraire de Darwin, n’en a jamais fait la théorie. » (p. 581). Une note précise : « L’hérédité lamarckienne est un mythe inventé à la fin du XIXe siècle ; en effet, aussi curieux que cela puisse paraître, il n’existe pas de théorie de l’hérédité des caractères acquis chez Lamarck (qui se borne à l’admettre comme tout le monde le faisait de son temps), alors que Darwin en a lui, proposé un modèle (…). ». Il s’agit là d’un argument capital que Pichot illustre de citations qui montrent à quel point sont erronées les interprétations courantes des idées de Lamarck et de Darwin.

5 − « Ces déformations successives des travaux et de l’esprit de Lamarck ne furent pas uniquement le fait de scientifiques mal informés sur l’histoire de leur discipline (la plupart des biologistes, aujourd’hui encore, sont sincèrement persuadés que l’hérédité des caractères acquis est une invention de Lamarck, et que c’est Darwin qui en a montré la fausseté), mais elles furent également propagées (et continuent de l’être) par certains historiens des sciences (ou prétendus tels), pour des raisons assez obscures tenant pour l’essentiel au désir de ne pas froisser l’idéologie dominante chez les biologistes. Une énumération des interprétations erronées et des falsifications malveillantes de la biologie lamarckienne serait interminable. » (p. 581).

6 – « Cependant, la mauvaise information et le conformisme idéologique ne sont pas une explication suffisante de cette situation. » Lamarck considérait que les êtres vivants ont tendance « à composer de plus en plus leur organisation, c’est-à-dire à la complexifier et à différencier des organes spécialisés dans telle ou telle fonction » (p. 660). Cette tendance est niée par Darwin, qui revient souvent sur ce point. Il s’agit là d’un aspect essentiel sur lequel j’aurai l’occasion de revenir. A. Pichot y voit la cause profonde pour laquelle la thèse lamarckienne se trouva rejetée de la biologie : « elle exigeait [un] traitement [du temps] dont le XIXe siècle était incapable » (p. 819). Comme la thèse de Darwin (et celle de Claude Bernard) faisaient l’économie de ce traitement, c’est sur elles que s’est édifiée la biologie moderne. « La théorie de Darwin veut expliquer l’origine, la diversité et l’adaptation des espèces (…) alors que la théorie de Lamarck voulait expliquer l’être vivant dans le cadre de la physique. (…) [L]a théorie de Darwin a un aspect “anecdotiqueˮ, en comparaison de la manière beaucoup plus fondamentale dont Schrödinger et Lamarck posent les problèmes (…). » (p. 258).

Cette analyse du « cas Lamarck » a valeur d’exemple. Elle avertit que la malhonnêteté intellectuelle, le conformisme idéologique et la mauvaise information peuvent sévèrement distordre les faits, même en histoire des idées, domaine où pourtant la vérification est possible et relativement aisée puisqu’on peut toujours relire les grandes œuvres du passé.

[2L’étude de la transmission des caractères acquis a été un sujet longtemps considéré comme tabou. Cependant, ces dix dernières années on a découvert plusieurs cas dans lesquels l’hérédité génétique pouvait être modulée par l’expérience des parents, si bien que le sujet connaît aujourd’hui un regain de faveur après une longue éclipse. Citons notamment la parution coup sur coup dans le journal britannique Nature de trois articles sur l’hérédité non mendélienne, la première sur la souris (Rassoulzadegan et al., RNA-mediated non-mendelian inheritance of an epigenetic change in the mouse, Nature 441 : 469-474, 2006), la seconde sur le maïs (Alleman et al., An RNA-dependent RNA polymerase is required for paramutation in maize, Nature,442 : 295-298, 2006) et la troisième sur l’arabette des dames (Molinier et al., Transgeneration memory of stress in plants, Nature, 442 : 1046-1049, 2006). On parle maintenant de mécanismes épigénétiques qui feraient intervenir des modifications de l’ADN, soit par méthylation (c’est-à-dire adjonction d’un radical -CH3 à certaines bases de l’ADN), soit par passage de l’état compact à l’état relâché de la chromatine (qui résulte de l’association de l’ADN avec les protéines qui l’entourent). Ces modifications sont susceptibles d’interdire la lecture de certains gènes et leur rôle dans l’évolution fait l’objet de débats. L’idée se fait jour que ces mécanismes épigénétiques pourraient être utiles à l’adaptation rapide des organismes à des échelles de temps plus longues que celles de l’individu mais beaucoup plus courte que celle de l’évolution darwinienne par mutation et sélection (cf. Rando O.J. et Verstrepen K.J., Timescale of genetic and epigenetic heritance, Cell, 128 : 655-668, 2007). La roue tourne et parfois les tabous d’hier font la bonne science d’aujourd’hui et de demain !

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