FC 936 – 6 novembre 1964

LA LITURGIE RÉNOVÉE : la messe est une action

par le R.P. Louis Bouyer

jeudi 17 novembre 2011

Dans un précédent article, nous avons du commencer par dénoncer et réfuter des interprétations de l’instruction pontificale et de l’ordonnance des évêques français sur l’application de la constitution conciliaire concernant la liturgie, interprétations qui risquent trop évidemment d’en vicier dès le début la mise en œuvre. Nous voudrions dire maintenant tout ce qu’une juste compréhension et une application fidèle de ces deux documents de l’autorité peuvent au contraire nous apporter. Par là même, nous espérons rassurer les fidèles qu’une propagande tendancieuse a si profondément troublés.

Non ! les chefs de l’Eglise ne préparent aucunement la liquidation précipitée des trésors de sa vie de prière que d’autres envisagent d’un cœur léger, mais tout au contraire leur remise au jour et leur réanimation, car ce sont là des trésors de vie qu’il s’agit seulement de faire revivre.

La discussion d’erreurs qui s’étend aujourd’hui nous a obligés d’en venir d’emblée à ce qui n’apparaît qu’à la dernière page de l’instruction romaine : la disposition idéale des églises. Ceci peut sembler un détail relativement secondaire, mais, en fait, comme ce détail est la conséquence logique, et l’on peut dire l’incarnation, des décisions capitales qui précèdent, il n’est pas mauvais de partie de là.

L’agencement des lieux de culte

Ce que l’instruction en question, respectée dans sa teneur et dans son esprit, veut nous restituer, c’est un agencement de nos lieux de culte que la routine et l’indifférence n’ont que trop obscurci, mais qui est non seulement primitif mais essentiel. Cet agencement repose sur trois foyers de la célébration, étroitement liés, et comme hiérarchisés par le passage de l’un à l’autre, au cours de la messe, qui doit traduire la progression, et, comme on aime à dire aujourd’hui, le dynamisme de celle-ci. Car la messe est une action : ce n’est pas une simple réunion statique, c’est un développement créateur.

L’évêque, ou le prêtre, célébrant en est le moteur, mais non le centre. Le siège où il doit commencer par prendre place, bien en vue des fidèles, non seulement associés à eux mais visiblement leur guide et leur entraîneur, est le premier de ces foyers. Aussitôt que le célébrant s’est préparé par les prières au bas de l’autel (qui vont être abrégées, par la suppression du psaume Judica), qu’il a salué l’autel et qu’il l’a encensé, au chant de l’introït et des Kyrie (suivis éventuellement du Gloria), il chante l’oraison-collecte et se rend à ce siège. La première chose qu’il y fait et que son exemple invite les fidèles à faire avec lui, c’est d’écouter la Parole de Dieu.

A partir de ce moment, l’action se concentre sur le second foyer, l’ambon des lectures. A cet ambon, normalement, se succèdent les ministres inférieurs, pour lire la Parole de Dieu, de l’Ancien au Nouveau Testament, passant par l’épître apostolique pour finir par l’Evangile. Les chantres, cependant, y intercalent les psalmodies méditatives, du graduel ou du trait et du verset alléluiatique. S’il n’y a pas de ministres, ou d’autres prêtres, le célébrant y fera lui-même ces lectures. Dans le cas contraire, il s’y rendra à son tour pour en donner l’application directe au peuple de Dieu rassemblé dans l’homélie. De l’ambon lui-même, ou mieux, de son siège, laissant le diacre ou un chantre à l’ambon pour formuler les intentions de la prière des fidèles, il dirigera ensuite cette prière, par laquelle ils répondront à la Parole sainte.
Après tout cela seulement, il se rendra au foyer ultime et majeur de la célébration de l’autel, pour le banquet et le sacrifice eucharistiques.

La messe, face au peuple ou non : question périmée

Dans cette perspective on le voit tout de suite, le problème n’est pas d’abord messe « face au peuple » ou non, mais relation entre les fidèles et le prêtre, comme participants associés d’une seule célébration, où ils sont entraînés d’abord à écouter Dieu et à lui répondre, puis à entrer en communion avec lui dans la célébration proprement eucharistique.

Disons-le une bonne fois, pour dissiper un chimère : l’autel « face au peuple » quoique légitimé par une tradition éminemment respectable, n’est pas primitif. Comme dans tous les banquets de l’antiquité, Jésus et les premiers chrétiens ont pris la Cène à une table (sans doute en fer à cheval) où tous les convives se trouvaient du même côté. C’est le seul mode de célébration que l’Orient ait jamais connu, le seul aussi qui ait jamais été quasi universel en Occident. La messe « face au peuple » est une particularité des basiliques romaines. Elle n’a elle-même, à l’origine, d’ailleurs, rien de commun avec l’idée d’une table ronde que l’on entoure (coutume germanique bien postérieure). Elle semble provenir simplement d’un usage des basiliques hellénistiques où l’on a continué de les utiliser comme dans leur usage profane, avec le trône du magistrat (maintenant de l’évêque) dans le fond, la plèbe étant soigneusement séparée de lui et de ses officiers par des balustrades. L’autel chrétien ayant alors été posé entre ces deux groupes, séparés et opposés, l’évêque s’est trouvé célébrer « face au peuple ». Mais cela ne s’est pas fait du tout pour qu’il soit mieux uni à lui : c’est tout le contraire. Et c’est moins encore pour être vu de lui. Dans les basiliques romaines de l’Antiquité, des rideaux empêchaient de le voir à l’autel. D’autre part, comme le professeur Cyrille Vogel l’a établi, la notion, toute moderne, de la liturgie-spectacle était alors totalement inconnue, et l’idée même, encore vivante, de participer à une action commune s’y opposait directement.

Cependant, dans de petites assemblées, l’autel « face au peuple » peut permettre aujourd’hui, à la messe basse surtout, un groupement étroit de la communauté, et peut donc certainement aider à recréer le sens communautaire de l’action liturgique. Mais, dans une grande assemblée, comme la plupart de nos assemblées paroissiales, l’expérience montre qu’il produit exactement l’effet inverse. Peuple et officiants deviennent deux communautés séparées, l’action étant réservée à la communauté cléricale, la seule jouissance du spectacle à la communauté des fidèles – encore ne voient-ils rien d’autre que les signes de croix du célébrant, multipliés si fâcheusement au cours du Moyen Age, et ses disparitions périodiques provoquées par les génuflexions, non moins multiples et spécialement malencontreuses dans ce cas, où elles deviennent facilement ridicules (« coucou ! me voilà ! », semble-t-il dire).

A vrai dire, la principale, et peut-être la seule justification d’un usage de l’autel « face au peuple » de nos jours tenait au fait que des rubriques récentes obligeaient jusqu’à maintenant l’officiant à faire les lectures à l’autel lui-même. Il était évidemment absurde de lire aux gens la Parole de Dieu en leur tournant le dos. L’autel « face au peuple » devenait la seule solution possible. Maintenant que les lectures, à toutes les messes, même avec un seul prêtre, pourront être faites à l’ambon, et que cela est positivement recommandé par les nouvelles rubriques, on peut considérer que les seules bonnes raisons qui militaient en faveur d’un changement aussi radical à l’égard de ce qui s’est toujours fait dans nos pays ont disparu. La question perd ainsi toute actualité.

Un double problème très actuel : celui de l’ambon et du siège du célébrant

Ce qui devient très actuel, en revanche, avec la liturgie de la Parole rendue à la vie, avec la restauration de la grande prière des fidèles avant l’offertoire, c’est le double problème de l’ambon et du siège du célébrant.

Qu’est-ce que cet ambon dont parle abondamment l’instruction papale ? Ce n’est point une tribune où un quelconque discoureur monte pour haranguer les foules. Ce n’est pas non plus une chaire, au sens simplement professoral du mot, où un magister se carre pour faire la leçon à de perpétuels mineurs. C’est encore moins un « micro » où quelque commentateur intempérant sort de sa poche de culotte un petit livret crasseux dont il lira ce qu’il plaît d’un texte devenu simplement prétexte à ses divagations intempestives. C’est un lieu sacré, presque autant que l’autel lui-même, où seule la Parole de Dieu, dans son authenticité, doit être annoncée, dans un acte déjà non moins cultuel que ce qui se passera ensuite à l’autel.

Dans les églises où il existe une chaire assez vaste pour que puissent y monter à l’Evangile les divers officiants de la messe solennelle, cette chaire doit devenir (comme elle n’a jamais cessé de l’être dans les pays de rite ambrosien) l’ambon idéal. Du même coup redeviendra le siège du célébrant, et de ses ministres, pendant toute la première partie de la messe où ils devront s’y tenir, notre ancien banc d’œuvre, d’ordinaire placé au beau milieu des fidèles, et juste face à la chaire. Ajoutons que si l’instruction entérine la défense faite par le Concile de réserver des sièges à part à des laïcs riches ou puissants, rien ne s’oppose, bien au contraire, à ce que des laïcs, chargés de lire un ou plusieurs des premières lectures, de recueillir et de présenter au célébrant les offrandes des fidèles, y prennent place de nouveau à ses côtés. Rien ne serait plus conforme à l’esprit des réformes en cours.

Au contraire, l’isolement du célébrant dans une abside inaccessible (où, si l’on veut à tout force l’y fourrer, l’instruction défend de lui élever rien qui ressemble à un trône épiscopal) est bien ce qui reconstituerait et exagérerait le plus fâcheusement possible ce vieux « triomphalisme » dont on veut justement nous débarrasser.

Si cette disposition n’est pas réalisable, le mieux sans doute serait d’avoir l’ambon unique (visiblement préféré par l’instruction aux deux ambons, relativement récents) à l’entrée du chœur, du côté dit de l’évangile, sous la forme d’un pupitre majestueux. Les vieux aigles de nos chantres, là où ils n’ont pas été sottement détruits ou ignoblement bazardés, rempliraient ce rôle à merveille, comme ils le font dans les églises luthériennes ou anglicanes. Le livre saint y reposerait en permanence, comme le Saint-Sacrement au tabernacle, et il serait désirable qu’un grand cierge au moins sur un candélabre y soit allumé, comme jadis à Rome (c’est l’origine de notre cierge pascal), et, comme aujourd’hui, c’est encore le cas dans les églises orientales et chez les chartreux.

Le livre : un objet de culte

L’instruction insiste pour que le livre qui y sera placé, par ses dimensions comme par sa beauté, soit de nature à imposer sensiblement aux fidèles le respect de la Parole divine. Il doit être, d’après toute la tradition liturgique, non seulement un quelconque « objet de culte », mais un objet de culte, la vénération dont il doit être entouré étant comparable à celle qu’on a pour les saintes espèces.

Rappelons ici que le R.P. Chifflot, o.p., qui avait consacré tant d’efforts à ressusciter pour nous la Parole de Dieu, et qui n’était certes pas un esprit rétrograde, donna ses derniers soins, à la veille d’une mort prématurée, à une édition monumentale de la Bible répondant à l’avance au vœu du Pape et du Concile.

Le siège de célébrant, dans ce cas aussi, devrait faire face à l’ambon, sur une sorte d’estrade discrète, aussi proche des fidèles qu’il est possible. Si la formule « distinguer pour unir » a jamais eu un sens, ce serait bien pour ce cas.

Entre les deux, la perspective se centrera, comme le recommande l’instruction, sur l’autel, où toute l’attention se concentrera progressivement, et finalement s’absorbera, à partir de la procession de l’offertoire qui y accompagnera le célébrant pour la prière consécratoire, et y précédera la montée des communiants eux-mêmes jusqu’au seuil du sanctuaire.

Dans ce cadre, qui n’est que le cadre traditionnel de nos église, nullement bouleversé mais rajeuni par un sens ranimé de sa signification, la liturgie de la Parole et la liturgie eucharistique reprendront tout le sens, cultuel, sacral, liturgique au seul vrai sens du mot, que Pape et Concile veulent leur rendre. La méditation de ce que le Pape et les évêques nous prescrivent maintenant touchant l’une et l’autre, la mettre en pleine lumière.

Louis BOUYER

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