Traduit par Bernadette Cosyn

L’éblouissement du Tintoret

par le père Robert P. Imbelli

lundi 3 juin 2019

Il y a exactement quarante ans, j’ai fait l’expérience extraordinaire de découvrir la Scuola Grande di san Rocco à Venise. La Scuola di San Rocco (l’école de Saint Roch) est l’une des nombreuses confraternités laïques fondées par de riches patrons durant le Moyen-Age et la Renaissance pour soutenir des programmes charitables en faveur des pauvres.

« Scuola » fait également référence au bâtiment grandiose qui servait de salle de réunion et de chapelle pour la fraternité. Et elle héberge la splendide série de peintures, réalisées sur une période de plus de vingt ans par le génie vénitien Jacopo Robusti, plus connu comme le Tintoret (1518-1594). Il a entrepris cette tâche herculéenne – soixante peintures d’une complexité et d’une taille extraordinaires – « pour manifester le grand amour que je porte au saint et à notre vénérable école, en raison de ma grande dévotion au grandissime messire Saint Roch. »

Il est quasiment impossible de balayer la vision du Tintoret en une unique visite. Mais même une première rencontre submerge d’un sentiment d’une originalité artistique tangible conjuguée à une foi religieuse et à une dévotion profondes. Pas étonnant que Giorgio Vasari, artiste à ses heures perdues et admirateur à temps plein de Michel-Ange ait pu dire du Tintoret (peut-être à contrecœur) qu’il avait « le plus extraordinaire cerveau que l’art de la peinture ait jamais produit. »

Pour ceux pour qui un voyage à Venise se révélerait être un pont trop loin, la National Gallery de Washington a monté une superbe exposition pour commémorer le cinq-centième anniversaire de la naissance de l’artiste. Elle dure jusqu’au 7 juillet. Et l’entrée est gratuite !

Quarante-six peintures révèlent la profondeur et l’ampleur de l’art du Tintoret : des scènes religieuses, bien évidemment, de même que des épisodes mythologiques, où le corps humain nu est tout autant célébré qu’il l’était pas Michel-Ange, qui était un modèle admiré pour le Tintoret. Des portraits remarquables – incluant deux autoportraits stupéfiants – préfigurent Rembrandt et Velasquez. Le premier autoportrait met en scène le jeune artiste déterminé et sûr de soi ; l’autre dépeint le vieil homme assagi, presque transfiguré. Ensemble, ils ne servent pas seulement à encadrer physiquement l’exposition ; ils dévoilent également un voyage spirituel émouvant, que Dante appelait « un moto spiritale ».

Une peinture sur laquelle je me suis attardé, et même de façon contemplative, est la représentation par l’artiste du baptême de Jésus. Le thème est banal dans dans l’art vénitien où le Jourdain évoque des associations avec la mer omniprésente autour de la ville. Mais il n’y a rien de banal dans le rendu de la scène par le Tintoret dans cette dernière peinture, un retable pour l’église Saint Sylvestre de Venise.

L’interaction gracieuse entre le Seigneur et son précurseur ressemble à un « pas de deux » spirituel. La chorégraphie de l’artiste exprime en gestes l’humble acquiescement de Jésus à ce que « toute justice soit réalisée » (Matthieu 3:14-15) pendant que le geste généreux de Jean reconnaît que Jésus « doit croître tandis que lui-même doit décroître » (Jean 3:30). La lumière irradiant de Jésus illumine Jean qui reste pourtant partiellement dans l’obscurité, portant témoignage que « la Lumière véritable est venue dans le monde » (Jean 1:9). Sans aucun doute, nous avons là une préfiguration frappante du « ténébrisme » du Caravage.

Aussi superbe que soit l’éventail d’œuvres d’art de l’exposition, un critique a déclaré que le dernier autoportrait du maître à soixante-dix ans mériterait à lui seul un voyage à Washington. C’est ce portrait que le peintre Edouard Manet proclamait « une des plus belles peintures du monde. »

Le peintre se tient devant nous, dénué d’artifice ; exposé ; une présence palpable. Mais une présence de quoi ? Un spectateur n’y voit que tristesse, souffrance et résignation. Pourtant je pense que c’est une lecture trop passive d’une génie aussi insurpassable. Un autre discerne la peur dans les traits d’un vieil homme approchant de la mort. Cela aussi manque à rendre justice à un croyant si passionné, dont la foi transcendait de loin le simple christianisme culturel. Un troisième, plus proche des signes, voit un visage « mystérieusement au courant. » Mais au courant de quoi ?

Pourrais-je suggérer : au courant de la vérité – la vérité au-delà des masques et des défenses que nous adoptons chaque jour.

On raconte que la jeune philosophe Edith Stein a passé toute une nuit d’émerveillement à lire « La vie de Thérèse d’Avila ». A l’aube, elle a fermé le livre en remarquant simplement : « c’est la vérité. » Cette nuit a marqué le début de sa transformation spirituelle, culminant dans « La science de la Croix » et son désir de se sacrifier pour son peuple.

J’ai pensé à Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix en contemplant l’autoportrait du Tintoret. L’homme qui a peint la Lumière qui luit dans les ténèbres s’est peint lui-même illuminé : purifié des illusions – illusions de la célébrité et de la fortune, de la rivalité et de la vengeance.

Cette « superbe peinture » ne porte pas trace de superficialité ou de sentimentalité. Dans tout le cours de son voyage spirituel, le Tintoret était conscient des pauvres, à la fois comme membre de la confraternité dédiée à leur service et dans les commandes auxquelles il s’est engagé, acceptant souvent un salaire minime de simples associations de travailleurs. Maintenant, il est devenu pauvre lui-même, dépouillé de faux-semblants et de superfluité. Et son moi intérieur n’a jamais été aussi richement représenté.

Robert Imbelli, prêtre de l’archidiocèse de New-York, est maître de conférence émérite de théologie à l’université de Boston.

Illustration : « Le baptême du Christ » par le Tintoret, 1589 [église Saint Sylvestre, Venise, Italie]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/06/02/tintorettos-enlightenment/

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