L’« affaire des porcs » en Égypte : les chiffonniers du Caire condamnés à mourir de faim

lundi 18 mai 2009

Bombe islamiste devant l’église des apparitions mariales de Zeïtoun, tuerie des cochons qui constituent l’unique ressource alimentaire des chiffonniers : il ne fait pas bon être chrétien au Caire ces jours-ci.

Dimanche 10 mai, deux bombes ont explosé à Zeïtoun (banlieue nord du Caire) devant la célèbre église où la Vierge Marie apparut en 1968 pendant un an à des centaines de milliers d’Égyptiens, y compris musulmans. La première a explosé à 20 heures 30. Deux enfants qui jouaient sur la voiture piégée ont frôlé la mort de justesse, en partant courir loin de là quelques secondes avant l’explosion. Une deuxième bombe a éclaté à une heure du matin, mais là encore, aucun blessé n’est à déplorer. Les journaux égyptiens ont reconnu que ces bombes étaient exactement du même type que la bombe islamiste qui a explosé au Caire en avril, tuant des touristes.

A l’aéroport du Caire, le spectacle est surréaliste : dans ce pays si peu organisé – j‘y viens plusieurs fois par an-, où aucune mesure n’avait été prise contre les cas de grippe aviaire voici trois ans, personnel, policiers et soldats sont tous équipés de masques, comme si les touristes « chrétiens » avaient tous la peste. La psychose anti-porc bat son plein, alors qu’aujourd’hui 15 mai, aucun cas de grippe A n’est à déplorer dans le pays. Comme s’il n’y avait aucun problème plus urgent à traiter, le parlement siège depuis des jours sur ce grave sujet. Les députés musulmans (rappelons que les chrétiens qui représentent 17% de la population, ne disposent que d’un seul député élu, les trois autres étant des fantoches nommés par le gouvernement) débattent en grandes envolées où la passion prend objectivement le pas sur la raison : « les chrétiens vont empoisonner toute la planète avec leurs cochons », « le problème des porcs est cent fois pire que la bombe atomique » (sic). L’OMS a beau déclarer que les porcs ne peuvent contaminer l’homme et que leur abattage est inutile, que leur viande cuite ne présente aucun danger, les experts du monde entier ont beau répéter qu’il ne faut pas dire « grippe porcine », mais « grippe A », rien n’y fait et l’abattage des porcs a bel et bien commencé. L’Égypte musulmane tient un prétexte pour éradiquer l’amimal interdit par le Coran, et les chrétiens dans la foulée si possible, ce qui est depuis longtemps le rêve du parti islamistes des Frères musulmans qui a remporté les dernières élections, en novembre 2005.

La population visée par la décision gouvernementale d’abattre tous les porcs, est celle des zabbaline, les chiffonniers, chrétiens à 70%, sur la colline de Moqattam au cœur du Caire, et à Ezbet el Nakhl au nord, ce dernier lieu encore à l’état de bidonville comme du temps de Sœur Emmanuelle. Cette population de 100 000 éboueurs se nourrit des cochons, engraissés gratuitement par les détritus collectés chez les 17 millions d’habitants du Caire. On a d’abord annoncé qu’on indemniserait de 1000 livres (environ 142 €) par porc abattu, puis 500, puis 100, et maintenant on en est à 50 livres (environ 7 € !). Tous les chiffonniers sont unanimes : ils ne savent plus comment ils vont nourrir leur famille. Ils n’ont pas les moyens d’acheter du grain pour des poulets, et il n’y a pas d’herbe ni de foin à donner à des vaches ou des moutons. La mesure est bien sûr discriminatoire contre les chrétiens, mais on vient de découvrir que de nombreux chiffonniers musulmans élevaient des porcs (nécessité fait loi !), eux aussi vont être réduits à la famine.
Après que les chiffonniers de Moqattam se soient révoltés contre la police dimanche 3 mai, ils ont été frappés à coups de matraque et de grenades lacrymogènes, et exhortés à la raison par le Père Samaan, leur prêtre charismatique qui possède un don de guérison, aussi bourru que le Père Anatoli dans le film « L’île ».

Au soir du 15 mai, presque tous les porcs avaient été tués à Moqattam, mais seuls les chiffonniers les plus fermes et « costauds », qui ont exigé de toucher l’argent avant de livrer leurs cochons, ont reçu 50 livres pour un porcelet, 250 livres pour une truie. Maurice, un des éleveurs, est au désespoir : « Qu’est-ce que je vais faire maintenant, ce ne sont pas ces quelques sous qui vont me donner une solution ! » Mariam, une veuve mère de sept enfants, n’a plus que les deux yeux pour pleurer : non seulement on lui a égorgé ses trente porcs qui étaient toute sa fortune, mais la police l’a molestée et l’a forcée en la battant à payer l’abattage !

Rappelons inlassablement les chiffres, puisque les médias s’entêtent à citer les chiffres gouvernementaux : les chrétiens d’Égypte sont 12 millions, soit 17% de la population, la plupart sont coptes-orthodoxes. Le deux principaux sites des chiffonniers sont Moqattam, au cœur du Caire, 4000 chiffonniers chrétiens à 95%, vivant depuis quelques années dans des maisons en dur, mais encore au milieu des ordures. Et Ezbet el Nakhl en banlieue nord, encore partiellement bidonville, 20 000 chiffonniers dont 75% chrétiens.

Bien avant l’épidémie, il avait été annoncé officiellement que le bidonville d’Ezbet el Nakhl serait entièrement rasé le 15 mai, et les chiffonniers transportés de force à 30 km au sud du Caire, au-delà de Maadi et d’Hellwann, dans un nouveau quartier appelé justement « 15 Mai ». Cela peut sembler un progrès de raser un bidonville, mais il faut voir les choses de près. Ces nouveaux lotissements où on envoie les gens contre leur gré sont sinistres à vivre, alignements de petites maisons semblables dans le désert sans aucune infrastructure, en plein soleil sans le moindre arbre, et surtout sans ce qui tient le plus à cœur aux chiffonniers, les trois églises construites depuis trente ans par l’Église copte, l’école de Sœur Emmanuelle, le Centre Salaam (couvent des sœurs et hôpital très performant), le centre social, l’orphelinat, la maison de personnes âgées, tout ce qui adoucit leur misère. De plus ce serait pour eux une catastrophe pour eux de faire 30 km tous les matins pour aller au centre-ville où ils ramassent les poubelles. Infaisable avec la carriole tirée par un petit âne, et d’ailleurs où mettraient-ils les ordures ramassées pour les trier ? Il était bien plus sage de laisser la situation évoluer à son rythme, de plus en plus de chiffonniers deviennent de petits entrepreneurs de recyclage et s’installent dans des immeubles en dur, et la surface du bidonville décroît sensiblement année après année.

Vendredi 1er mai, des bull-dozers sont venus pour raser porcheries et bidonville ; les chiffonniers les ont criblés de pierres et fait partir, ils ont eu pour le moment plus de chance qu’au Moqattam. Ce soir du 15 mai, le Dr Adel Ghali, le célèbre médecin des chiffonniers qui œuvra pendant vingt ans avec Sœur Emmanuelle, nous confirme que rien ne s’est produit et que tout était calme à Ezbet el Nakhl. Mais la situation reste explosive et pourrait facilement tourner au bain de sang.

Marie-Gabrielle Leblanc

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