Johnny Hallyday

par Gérard Leclerc

jeudi 7 décembre 2017

Je ne suis sûrement pas le plus qualifié pour parler de Johnny Hallyday, n’ayant jamais fait partie de ses fans et n’ayant même pas participé, dans mon jeune âge, au phénomène collectif dont son seul nom est le symbole. Cependant, en tant qu’observateur de ce type de phénomènes, il ne pouvait me laisser indifférent, et puis sa personnalité avait une telle présence qu’elle entrait forcément dans l’imaginaire commun. Pas au même titre, bien sûr, que Jean d’Ormesson que je saluais hier, mais sur un mode révélateur des évolutions profondes de la société. C’est, je crois, mon ami regretté le sociologue Paul Yonnet qui a mis en évidence ce que le rock, dont Johnny était l’incarnation française, signifiait dans l’évolution de la société. Une évolution qui s’opérait à l’écart des joutes de la politique et des courants idéologiques. Son ouvrage Jeux, modes et masses, paru en 1985, constitue une sorte de tournant de la sociologie, pas toujours bien accepté d’ailleurs par les confrères, parce que Yonnet y introduit l’observation des marqueurs du changement qui s’est produit dans les années d’après-guerre.

Cela n’avait pas échappé à cet autre grand sociologue qu’est toujours Edgar Morin, puisque c’est le 6 juillet 1963 qu’il publie dans Le Monde un grand article où il invente l’expression « yéyé » qui s’imposera pour qualifier la génération de Johnny désormais l’idole des jeunes, et pas seulement. Un événement vient de se produire, digne d’attirer toutes les attentions. En effet, la station Europe 1 avait organisé, le 22 juin précédent, un concert gratuit place de la Nation, avec Sylvie Vartan, Richard Antony et Johnny Hallyday. Au lieu des 30 000 personnes attendues, elles ont été presque 200 000 à assister au concert. Le retentissement a donc été considérable et l’on pourra désormais parler d’un véritable phénomène de société.

Paul Yonnet pensait qu’il ne s’agissait pas seulement de modifications partielles affectant le tissu social, mais de la création d’une autre société, dans la logique d’un mouvement de masse mais aussi avec des modes de réaction spécifiques à la modernité. Nous passions, en somme, à ce que la sociologie appellera la post-modernité. Nous n’en sommes pas sortis, et nombre de nos problèmes sont liés à cet imaginaire dont Johnny Hallyday aura été la figure la plus emblématique, à la mesure de l’attachement affectif dont il était l’objet.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 7 décembre 2017.

Messages

  • Je pense que Gérard Leclerc est bien sévère sur la "folie Johnny" qui correspond en fait à l’adieu aux années 60 avec nostalgie de la classe moyenne. Les vieux jeunes qui pleurent leur idole et qui ont élevé leurs enfants dans cet amour sont pour la plupart issus de cette classe moyenne écrasée aujourd’hui.
    L’article de Gérard Leclerc m’a fait penser un peu à ce conflit de génération, je n’ose dire de "classe" qu’il y avait finalement sous jacent dans les années 60 : les intellos et les enfants de la bourgeoisie qui allaient éprouver des sensations sur les barricades et les "petites filles de français moyen" chanson si honnie par les enfants de Mai....
    Ceux qui pleurent Johnny ne parlent jamais de Mai 68 mais évoquent leurs souvenirs des années 60, les vacances, chantent des refrains culcul ... le bonheur n’est-il pas bête ? mais compte tenu des difficultés présentes, ces années apparaissent pour tous les nostalgiques des yéyés comme paradisiaques....
    Certes, je trouve tous ces témoignages outranciers, et démesurés, ridicules comme notre époque mais je pense contrairement à Gérard Leclerc que Johnny a été moins nocif que le "grand sociologue" Edgar Morin cité à la rescousse qui évoqua les" yéyés" en son temps. Oui, les yéyés n’étaient que les perroquets de la société américaine débarquée en 1944, ils contribuèrent à tuer la chanson française mais que dire des intellectuels de gauche dont fait partie Monsieur Morin ?
    Le constat final de Gérard Leclerc qui évoque Paul Yonnet est cependant juste .
    En 1963, une foule considérable de français dans un élan populaire suivait l’enterrement de Piaf qui symbolisait la chanson française populaire. Il ne s’agira pas demain de la communion d’un peuple mais d’un rassemblement de français qui ne vivent plus que dans un imaginaire ne s’inscrivant plus dans la continuité de ce qui fut autrefois "le peuple" ou la "nation".

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