Je suis un insoumis

par Michel Nodé-Langlois, professeur honoraire de philosophie à Toulouse

samedi 29 avril 2017

Dialoguant tous les mois et en toute amitié avec des musulmans, je ne crains pas trop de pouvoir être considéré comme un électeur virtuel de madame Le Pen. J’avoue néanmoins éprouver quelque lassitude à voir agiter le chiffon rouge du FN, et à m’entendre donner des leçons de civisme par ceux-là mêmes à qui ledit chiffon tient lieu de bonne conscience, couverture de leur immoralisme, et qui ont assuré la promotion du parti en question afin d’en récolter les prébendes électorales, sur le dos d’une droite désormais moribonde.

Comme Français catholique, je me sens cocu, ou, si vous préférez, marginalisé, confiné dans un état de dissidence politique dont les origines remontent à notre Révolution (et plus précisément à sa Constitution civile du clergé), état aggravé par les lois de 1905, en dépit du ralliement à la République exigé par le pape Léon XIII.

J’incline à penser que si le catholicisme du candidat en qui j’avais mis mes espoirs avait été moins « embourgeoisé » (pour parler comme Henri Hude), il n’aurait pas prêté le flanc aux attaques en forme de lynchage qui l’ont déboulonné, et il aurait gagné (si l’on peut en juger d’après les pourcentages publiés).

Mais le traitement ignominieux subi depuis sa défaite par les électeurs de Sens commun, pris pour cible et bouc émissaire par ceux-là mêmes qu’ils ont soutenus, autant que par leurs adversaires, atteste à mes yeux l’entreprise de marginalisation que j’évoque, et qu’il n’y a pas lieu de dénoncer comme un complot, tant son programme et ses promoteurs de tout bord sont depuis longtemps de notoriété publique.

Les musulmans avec qui je dialogue m’ont fait part de leur écœurement de se trouver pris entre la haine des frontistes dits de droite, et les flatteries d’une gauche elle aussi moribonde et surtout d’une extrême gauche dont, si peu fanatiques qu’ils soient, ils ne sauraient approuver les réformes sociétales, celles dont en 2012 une collègue m’avait dit lucidement – mais je ne voulais pas la croire à l’époque – qu’il n’y aurait rien à attendre d’autre de l’élection de François Hollande.

Mon insoumission n’est certes pas exactement la même que celle des mélenchoniens, bien qu’il y ait pour moi tout lieu de reconnaître au cœur de leur combat cette « option préférentielle pour les pauvres » que prône la Doctrine sociale de l’Église : c’est elle qui fait que leur leader a tant d’estime pour le pape François, et qui depuis longtemps fait cruellement défaut à la droite pour qu’elle ne me paraisse pas décidément désespérante.

L’Histoire par ailleurs me donne de quoi penser que le communisme de M. Mélenchon n’est une réponse ni juste ni efficace aux injustices de la société libérale (la liberté d’entreprendre et d’échanger, fondée sur la responsabilité personnelle, est autre chose que le libéralisme). Mais en outre, je ne saurais donner ma voix à quelqu’un qui réclame d’inscrire dans notre Constitution un « droit » d’éliminer les enfants à naître.

Madame Veil avait très logiquement présenté cette élimination non pas comme un droit, mais comme une dérogation, faute de quoi sa loi n’aurait pu stipuler dans son préambule qu’elle ne mettait pas en cause le droit à la vie, présupposé à tous les autres. Depuis, le gouvernement encore en place a retiré du texte la mention de la détresse comme motif de dérogation, évacué le délai de réflexion, et incriminé comme un délit le discours de ceux qui demandent seulement le droit pour les femmes à une information complète et à des conditions qui leur permettent d’être réellement en situation de choix (les pro-life sont à ce titre les véritables pro-choice). C’est hélas – mille fois hélas ! – madame Le Pen qui a inscrit cette requête à son programme, et ce n’est pas pour cela que je voterai pour elle.

J’entendais hier une responsable de la RATP fustiger la « dangerosité » des Survivants à cause de leur campagne d’affichage aussi subversive que subreptice. Je confesse me sentir en dissidence totale par rapport à une société qui applaudit à pareille mise en garde, et qui n’accepte même plus de considérer qu’il pourrait bien y avoir quelque chose comme un danger pour ces humains que d’autres s’arrogent le droit d’éliminer avant leur venue au monde. Où est la justice dans tout ça, quand l’élimination en question a déjà fait depuis longtemps plus de victimes que toutes les guerres de l’histoire, tous les génocides et autres exterminations perpétrés par les totalitarismes du dernier siècle, et qu’on ne rougit pas d’appliquer aux petits d’homme, autant qu’aux ordures ménagères, un principe de « tri sélectif » au motif d’un prétendu « droit à l’enfant » ?

Dans une interview à Famille chrétienne, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que les catholiques étaient « cohérents » en ce qu’ils considèrent la vie comme créée, c’est-à-dire comme un don divin, mais que lui considérait qu’on n’est une personne humaine qu’à partir du moment on est désiré comme tel. L’agrégé de philo qu’il est doit pourtant se rendre compte que cela revient à poser en principe que des humains peuvent décider de l’humanité des autres, ce qui est la source de toutes les formes de l’injustice, et surtout des pires. Il devrait savoir aussi qu’en mettant l’opinion individuelle au-dessus de l’appartenance naturelle des humains à l’humanité, il consacre un principe d’autonomie de la liberté subjective qui est le fondement même du libéralisme qu’il prétend combattre.

Sous cet aspect, le programme de Mélenchon, en dépit de sa détestation affichée à l’égard du libéral Macron, renchérit sur le programme de ce dernier, lequel est calqué sur celui des Loges dont il a le soutien, comme en son temps Hollande, avec toutes ses implications dans le domaine de ce qu’il est convenu d’appeler la bioéthique. Il ne devrait pourtant pas être très difficile à ceux-là de mettre, comme on dit, un peu d’eau dans leur vin, au lieu de conspuer ceux qui ne se résignent pas à voir piétiné le droit naturel.

Et qu’on n’aille pas me dire que pareilles considérations ne devraient pas avoir leur place dans la détermination d’un choix politique !

Je me sens cocu comme ce serait sans doute le cas des pères fondateurs de l’Europe s’ils étaient encore là pour observer ce qu’on a fait de leur œuvre (voir le texte de Robert Schuman Pour l’Europe).

Mais je me sens encore en droit de me réclamer de l’humanité des hommes, et non pas seulement d’un taux de chômage, d’un calcul de PIB, et d’une croissance qui a tous les aspects d’une fuite en avant : sur ce point aussi, j’approuve les propos lucides tenus par Jean-Luc Mélenchon au cours d’un des rares meetings dont j’aie écouté quelques bribes.

Il gagnerait à se demander – ce à quoi la lecture de Jean-Claude Michéa pourrait l’inciter, et à supposer que la vérité lui importe encore autant que le pouvoir – si sa volonté de combattre l’injustice profonde de notre société n’est pas compromise précisément, comme n’ont cessé de l’enseigner les derniers papes, par le libertarisme sociétal dont il croit bon de se réclamer, ce en quoi il me paraît moins insoumis qu’il ne le prétend et que je ne pense l’être.

Je ne me reconnais aucun droit à juger le vote de quiconque, mais il faudra, pour en obtenir un de moi, encore autre chose que le conformisme bien-pensant dont on me rebat jusqu’ici, et surtout pas la mise en garde contre le « populisme », terme qui trahit à lui seul le mépris du peuple – un comble pour des « démocrates » ! – de la part d’intellectuels nantis qui savent tout quand les autres n’ont rien compris.

Comme l’écrivait Karl Marx : Dixi, et salvavi animam meam !

http://michelnodelanglois.e-monsite.com
 

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