« Fractures françaises »

par Benoît A. Dumas

mercredi 11 mars 2015

1. Bien qu’elle prétende la maîtriser, la France n’arrête pas chez elle le processus de la mondialisation libérale et même ultra-libérale, dominée par le capitalisme financier. Les gouvernements de droite et de gauche, en dépit de quelques différences de traitement, laissent faire, favorisent ou se déclarent impuissants.

2. La France, pour le meilleur et pour le pire, suit, dans le domaine économique et financier, ce que propose ou impose l’Europe : « la concurrence libre et non faussée », quel qu’en soit le coût social. (ouverture des marchés, concurrence étrangère sans protection, délocalisations, ouverture du capital...)

Voici, rendant compte de cette situation, un message recueilli sut Internet :
« Tout est dit !!!!

Voici une petite histoire pas si étrange... Jean Boudreau a commencé la journée tôt, ayant réglé son réveil-matin (fabriqué au Japon) à 6 heures.
Pendant que sa cafetière, (fabriquée en Chine), filtrait le café, il s’est rasé avec son rasoir (fabriqué à Hong Kong). Puis il s’est habillé avec sa chemise (fabriquée en Turquie), son jean (fabriqué en Chine) et ses chaussures (fabriquées en Corée).

Après avoir cuit son petit déjeuner dans son nouveau poêlon (fabriqué en Inde) agrémenté de fraises (d’Espagne) et de bananes (du Costa Rica), il s’est assis, calculatrice en main (fabriquée au Mexique), pour calculer son budget de la journée. En consultant sa montre (fabriquée à Taiwan), il a synchronisé sa radio (fabriquée en Chine), puis est monté dans sa voiture (fabriquée au Japon) pour continuer sa recherche d’emploi, entre deux fermetures d’usines (en France).

A la fin d’une autre journée décourageante, il décide de se verser un verre de vin (fabriqué en Californie) pour accompagner ses légumes (produits en Espagne), et met ses sandales (fabriquées au Brésil) et allume sa télévision (fabriquée en Indonésie) et puis se demande pourquoi il n’arrive pas à trouver un job, ici en France.... »

3. L’unité nationale française, sous diverses pressions, se délite.
Sous la poussée de la mondialisation libérale, sous la poussée du laïcisme et de l’un de ses produits, le libertarisme sociétal, sous la poussée du multiculturalisme et des communautarismes.

4. L’élite économique et financière, sauf exceptions, et les partis républicains traditionnels, gauche et droite alternativement depuis 40 ans, liés à leurs privilèges économiques et sociaux, absorbés par les flux internationaux de toutes sortes, et intéressés à se maintenir au pouvoir, sont happés par l’idéologie mondialiste et se font les fourriers de la perte de notre identité nationale, qu’ils jugent (sauf à la marge) obsolète, à contre-courant de l’histoire, dépassée, et qui doit être refondue dans une civilisation universelle qui lamine justement l’autonomie et l’idiosyncrasie des nations.

Par exemple, ils s’ouvrent sans opposer de résistances ni de barrières à l’achat partiel ou total de notre patrimoine national industriel, immobilier, et demain touristique... (Arcelor à l’indien Mittal, le PSG au Qatar, 70% des transactions de l’immobilier parisien actuellement en faveur d’étrangers - selon Capital sur M 6 - 8 mars 2015 - vente de châteaux dans le bordelais, d’hôtels particuliers de prestige, de 49,9 % de l’aéroport de Toulouse aux chinois, cession du pôle Energie d’Alstom à G.E.). A propos de l’acquisition de biens français par le Qatar, un expert compréhensif et complaisant prétendait calmer les inquiétudes de certains téléspectateurs en faisant remarquer que les investissements des capitaux qataris étaient deux fois plus importants en Angleterre que chez nous, et que par ailleurs le Qatar n’achetait que ce qui était à vendre... Belle consolation !

Certaines de ces fusions, prises de part, OPA...parfois nécessaires, pourraient être bénéfiques à tout le monde, si les acteurs responsables étaient réellement plus soucieux du bien-être et de la prospérité des peuples que d’accroître leur puissance et de s’enrichir en absorbant les autres.

5. Les tensions ou oppositions de classes intérieures à la société française, portant sur les colossales disparités de revenus et de salaires (pas un jour ne passe sans que soient dénoncés sur Internet la permanence de privilèges exorbitants ainsi que des « gains » scandaleux...), la pénurie d’emplois et de logements et diverses autres revendications pour une meilleure distribution des richesses et une société foncièrement juste et égalitaire sont diluées ou déplacées par la classe politique, les puissances d’argent et les « prescripteurs d’opinion » (expression empruntée à Christophe Guilluy) vers le traitement du contraste - ou de l’abîme - économique et social majeur : celui existant entre une société globalement intégrée (malgré ses profondes inégalités) et un nombre assez considérable d’immigrés (minoritaires mais fortement visibles et, par intervalles, violents) plus ou moins marginalisés.

6. Autrement dit, la priorité économique et sociale - dessinant une politique - des gouvernants consiste à maintenir à peu près tranquille une population immigrée se renouvelant sans cesse, par des bénéfices sociaux et des mesures d’assistanat, mais ferme les yeux ou capitule en présence des dégâts causés chez les français de souche (de classe ouvrière et moyenne) par le chômage, le libéralisme économique et, il faut le dire... à certain manque de réactivité, adossé aux diverses formes d’indemnisations sociales.

« Les rapports de classes n’étant plus pris en compte, le dominant se confond souvent avec le majoritaire. Dans cette perspective, les minorités ethniques s’apparentent au groupe des dominés. Cette représentation ethno-culturelle des nouveaux rapports sociaux structure en filigrane des discours politiques. (...) Paradoxalement, le statut majoritaire peut s’avérer pénalisant, surtout pour les milieux populaires, qui sont majoritaires sans faire pour autant partie de la classe dominante. » (Christophe Guilluy - Fractures françaises - Champs- essai, p. 56)

7. « Laboratoire sociologique et idéologique, les grandes métropoles montrent leur capacité à gérer une société de plus en plus inégalitaire en substituant la question ethno-culturelle à la question sociale. » Voici comment cela se passe. Je transcris les moments de cette analyse :

1 - « Les différences de classes entre couches populaires immigrées et catégories supérieures disparaissent, tandis que les différences culturelles sont valorisées.

2 - la diversité culturelle des grandes métropoles participe ainsi à un efficace brouillage de classe qui permet aux couches supérieures urbaines de maintenir leur domination.

3 - On comprend dans ce contexte l’attachement de plus en plus marqué des classes dominantes des pays développés à une diversité qui rend acceptables les inégalités en faisant disparaître toute concurrence. La lutte de classes pour l’égalité sociale laisse ainsi la place à un combat pour la diversité et à une légitimation de l’inégalité. (...)

4 - On comprend donc que, dans les métropoles, l’immigration soit majoritairement perçue comme un processus positif. Elle empêche toute résurgence du conflit de classes, assure la pérennité d’un système de plus en plus inégalitaire socialement pour un coût relativement modeste en comparaison des bénéfices tirés de la mondialisation économique.

6 - Débarrassé d’une « question sociale » aujourd’hui délocalisée dans les espaces périurbains et ruraux où se concentrent désormais la majorité des ouvriers et des employés, le champ politique des métropoles s’avère particulièrement apaisé. Les débats politiques se focalisent sur les sujets de société où les socialistes et les Verts excellent. Des majorités vertes et roses se sont ainsi constituées dans la plupart des grandes métropoles et confirment le choix d’une « gestion sociétale » de la ville inégalitaire. » (Une banderole de la manif pour tous disait clairement : « Hollande, occupe-toi du chômage, pas du mariage » !

7 - (...) Les politiques publiques en direction des couches populaires (politique de la ville) ou plus largement les mesures de discrimination positive ne sont pas le fruit d’une négociation sociale, mais d’abord celui d’un compromis sociétal sur une base ethnoculturelle. » (ibid. pp.102 -103)

8. Le pouvoir républicain et/ou les classes dominantes, sous l’effet de l’ouverture des frontières, du brassage économique et ethnique qui en résulte, de même que pour s’assurer un électorat plus vaste et une main d’oeuvre bon marché... acceptent l’émiettement de l’identité française traditionnelle (celle-ci qualifiée volontiers de conservatrice et passéiste) au profit d’une juxtaposition des communautés, dont certaines issues de l’immigration, la communauté musulmane en particulier, qui entame largement le vivre ensemble républicain.

9. La laïcité ou plutôt le laïcisme, qui prend ces derniers temps le visage du libertarisme individualiste, tend à se substituer à l’attachement personnel et national aux droits de l’homme, fondés sur une anthropologie séculaire, avalisée par le christianisme (après bien des résistances en plus d’un domaine). De ce fait le christianisme se trouve dans la ligne de mire de l’Etat laïque lequel, en revanche, est prêt à accommoder sa laïcité de principe, voire à l’abandonner, au profit de diverses revendications socio-culturelles ou religieuses des musulmans, à des fins de paix sociale et électoralistes.

 « Il s’est produit un renversement à gauche sur la laïcité, produit d’une gêne considérable face à la montée de l’islamisme. Tétanisée à l’idée d’être taxée de stigmatisation d’une population d’origine immigrée, la gauche s’est empêchée de traiter cette situation nouvelle, mais pas si différente de l’affrontement avec l’Eglise un siècle plus tôt.(...) - Etait-ce un oubli du sens de la laïcité ou une décision d’y mettre un terme ?

- Je ne crois pas à l’oubli. Si cela avait été une provocation de catholiques intégristes avec de grosses croix, cela ne se serait pas passé ainsi. Le complexe de culpabilité face à des populations symbolisant les anciens colonisés a été le plus fort dans cette génération de socialistes qui ont ainsi favorisé, dans leurs propres rangs, la montée du communautarisme, cette idée que tous les rituels culturels ou religieux, y compris les plus intégristes, sont respectables et doivent être respectés. (...) Le pire de cette gauche communautariste est d’avoir accepté le concept d’« islamophobie » – qui a foutu en l’air le principe de laïcité, car s’élever contre des signes religieux devenait un crime – et l’invention de ce terme au sens propre insensé de « racisme anti-musulman ». D’où l’intimidation, qui a fonctionné sur de plus en plus de gens à gauche, se taisant par peur d’être dénoncés parce que la laïcité, devenue synonyme d’islamophobie, a été abandonnée à Marine Le Pen. Cela, je ne le pardonne pas à la gauche » (Interview d’Eric Conan à Elizabeth Badinter dans Marianne - 3 février 2015)

Le F.N. prospère en adoptant certains éléments d’une analyse comparable, lui permettant de ranger sous un même vocable les partis au pouvoir, l’UMPS.
10. L’Education Nationale, la culture diffusée par les médias, les responsables politiques, « les prescripteurs d’opinion », l’ambiance d’athéisme amoral assez communément partagé... se montrent incapables de forger un attachement à un vivre ensemble national français par la transmission de valeurs fortes enracinées dans notre patrimoine moral, culturel, spirituel, religieux, historique... D’où la crise de jeunes tentés par l’Islam radical et sa violence destructrice et barbare, qui ne sont pas formés ou armés pour résister, perdus qu’ils sont dans une société sans repères.

De façon plus générale, qu’il soit permis à une personne favorable à une France ouverte et accueillante, selon notre grande tradition, de dire ceci. Lorsque l’immigration se trouve en situation d’échec - et c’est globalement le cas aujourd’hui -, cela est dû non seulement à des facteurs assez évidents que la sociologie s’applique à analyser. Mais il y a en plus deux grands manques à déplorer et qui affectent tout ce qu’on peut dire par ailleurs.

Beaucoup d’immigrés ne sont pas intéressés à leur propre intégration citoyenne à la nation française ; ils voient notre pays, de façon quasiment exclusive, comme leur fournisseur d’avantages économiques et sociaux leur permettant de survivre décemment. Quoi de plus naturel dans un premier temps...?

Et nous-mêmes ? Comment pourrions-nous remédier à cette carence, proposer une intégration plus profonde à des étrangers, leur en donner envie par un modèle attractif, si nous sommes en pleine récession individualiste, en perte de repères et en crise d’identité ?

Sans un sursaut de conscience citoyenne et morale, sans un redressement de notre souci prioritaire pour le bien commun de tous, au-delà et en complément de nos affaires individuelles, sans un attachement renouvelé à la France et à son destin, nous ne serons pas en mesure de communiquer nos valeurs, notre bonheur et notre fierté de vivre ensemble, l’amour de notre pays et de notre civilisation. De ce point de vue-là, le problème des immigrés nous renvoie d’abord à nous-mêmes.

Benoît A. Dumas, 10 mars 2015

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