traduit par Dominique

Forum catholique-musulman : Pouvons-nous donner un nom aux animaux ?

Par Robert Reilly

samedi 10 décembre 2011

Le second des forums catholique-musulman dus à l’initiative de Benoît XVI en 2008 pour encourager le dialogue entre les deux plus grandes religions mondiales s’est tenu en Jordanie le mois dernier. Il a réuni 24 responsables, chercheurs et universitaires de chaque côté. Il est difficile de tirer un bilan de telles rencontres. Comme le très astucieux père Samir Khalil Samir l’a dit : « Le dialogue est préférable à l’indifférence et au silence réciproque ».

Le sujet du forum était « Raison, Foi et Humanité ». Le roi Abdallah a accueilli les participants en affirmant que « ce forum était le fruit d’initiatives destinées à développer les concepts qui sont communs aux musulmans et aux chrétiens ». Les deux ont certainement des choses en commun, principalement en matière de morale, mais les sources de la morale sont différentes en vertu de l’autorité dont elles découlent.

Chrétiens et musulmans ont travaillé de conserve lors de la conférence des Nations Unies sur la Population au Caire en 1995. Aux États-Unis et au Moyen-Orient, dès lors que les musulmans voient que vous êtes motivés par des préoccupations morales qu’ils partagent, le mur de séparation tombe rapidement.

Si vous essayez de pousser plus loin, vous rencontrez des problèmes théologiques. A ses frères dominicains, Thomas d’Aquin donnait ce conseil pour aborder les Musulmans : vous ne pouvez pas vous réclamer de votre Révélation, car ils ne la reconnaissent pas ; vous ne pouvez pas vous réclamer de leur Révélation, car vous ne la reconnaissez pas ; vous devez donc traiter avec eux comme des hommes de nature.

Ce qui veut dire appeler à leur raison. La difficulté vient du fait que les musulmans doivent aussi vous considérer comme des hommes de nature. Or pour un musulman, tout homme est par nature un musulman. En ce sens, vous ne vous convertissez pas à l’islam, vous y retournez.

La question centrale est celle de la raison. Pouvons-nous raisonner ensemble ? C’était la question posée par Benoît XVI dans sa conférence de Ratisbonne. Il y répondait par l’affirmative dans la mesure où eux et nous sommes hellénisés, donc si nous reconnaissons que la raison nous rend capables d’appréhender la réalité.

Un participant turc au forum jordanien, le philosophe Ibrahim Kalin, en est d’accord. « Le Coran, a-t-il déclaré selon The Tablet, enseigne un droit naturel familier aux thomistes. Les accusations d’irrationalité persistent toutefois parce que l’islam a conservé un équilibre entre raison et foi qui a été rompu en Europe par les Lumières au profit de la raison et de la science ».

Kalin omet cependant de préciser que la seule école théologique dans l’islam qui se rapproche de ce modèle, les Mu’tazilites, au début du neuvième siècle de notre ère, a été réprimée irrémédiablement à partir du calife Al-Mutawikkil. C’est à cette période de dé-hellénisation que le Pape se référait.

La notion de droit naturel a ainsi disparu de l’islam, Dieu, omnipotent, ne pouvant être contraint par rien, pas même la raison. Dieu étant cause première et unique de toutes choses, toute autre approche naturelle, toute relation de cause à effet, devenaient anathèmes.

Certes le Coran contient certaines suggestions en faveur d’une théologie de la nature, mais il contient aussi bien d‘autres choses moins avenantes. Ainsi du récit de la Création. Dans la Genèse, c’est Adam qui nomme les animaux. Dans le Coran c’est Dieu lui-même. Ce détail est symptomatique de la différence entre les deux visions de l’homme. Le pouvoir de nommer est le pouvoir de connaître. « La réalité devient intelligible à travers les mots. L’homme nomme les choses et par là rend le réel intelligible. » (Joseph Pieper) Si vous ne nommez pas une chose, comment pouvez-vous la connaître ?

Cela va même plus loin dans le Coran puisque les Anges s’étant plaints, Dieu leur demande de donner eux-mêmes des noms aux animaux, ce qu’il sait pertinemment qu’ils ne peuvent pas faire. Ils répondent à Dieu : Toi seul sait tout. Tu sais que nous ne savons rien d‘autre que ce que tu nous as enseigné.

Nous en tirons la conclusion d’une incapacité épistémologique de l’islam à appréhender la réalité et à connaître autre chose que ce que Dieu lui-même a révélé. L’islam a ainsi perdu l’accès rationnel à la réalité à travers une théologie biaisée qui a elle-même produit une culture dysfonctionnelle. Aussi longtemps que l’on n’aura pas traité ces questions (encore perceptibles lors des récentes élections dans les pays arabes), il sera très difficile de raisonner ensemble.

Qu’ils commencent donc par le droit de donner un nom aux animaux.

Source : http://www.thecatholicthing.org/columns/2011/the-muslim-catholic-forum-can-you-name-the-animals.html

Messages

  • Absolument passionnant, merci de nous avoir déniché cette mine. Cela montre l’immensité du chemin à faire et la difficulté du dialogue, de part la nature même du coran et de l’islam. Merci au roi de Jordanie de permettre un tel dialogue. Marie-Gabrielle Leblanc

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