FC 1075 – 7 juillet 1967

Faut-il en finir avec le sacré ?

par le R.P. Bouyer

dimanche 4 décembre 2011

Parmi les thèmes qui reviennent les plus souvent chez les néo-théologiens qui prétendent tirer du Concile toutes sortes de choses auxquelles les Pères n’ont jamais songé, la sécularisation du christianisme est un des plus ressassés. Il s’en faut de beaucoup d’ailleurs que ceux qui le manient avec le plus d’assurance soient très au clair sur ce que peut signifier une telle formule, à plus forte raison sur ce à quoi elle aboutit fatalement quand on la prend au sérieux [1].

On nous dit pour commencer : la distinction entre le sacré et le profane n’a rien de chrétien. C’est une caractéristique de la « religion » pré-chrétienne. Et le christianisme, précisément, n’est pas « religieux » dans ce sens-là, puisqu’il ne suppose pas que Dieu doive être limité à une sphère particulière de l’existence du monde. C’est toute la vie dite séculière ou profane que le christianisme doit transfigurer. Supprimons donc du christianisme toute considération de réalités ou d’actions sacrées, mise à part des autres, et engageons-nous dans un christianisme aussi séculier que possible, où c’est le profane lui-même qui sera sanctifié en tant que profane, par l’usage qu’en feront les chrétiens. Ainsi pourront-ils œuvrer librement au coude à coude avec les autres hommes, sans que rien ne les sépare plus d’eux dans leur coopération à l’édification d’une société séculière. Tel est le thème d’un ouvrage comme The Secular City, de Cox, qui va bientôt être traduit de l’américain, et dont il est aisé de prédire qu’il sera sous peu la nouvelle Bible de nos nouveaux théologiens.

Une sécularisation intégrale

La première chose qui frappe dans ce raisonnement, c’est la contradiction patente de la conclusion et des prémisses. Partant, comme on le fait, de l’affirmation du Dieu créateur de toutes choses, il semble que la logique de l’argument conduirait à la conclusion que, dans le christianisme, c’est le sacré qui devrait tendre à devenir universel. Mais, au contraire, c’est une sécularisation intégrale du christianisme qui nous est proposée. Il est vrai qu’on tente de se tirer d’affaire en nous répétant de temps à autre qu’on en arrivera ainsi à une consécration du profane en tant que profane. Malheureusement, une formule comme celle-ci peut être retournée dans tous les sens sans qu’on arrive pour cela à lui trouver une signification intelligible. Consacrer le profane en tant que profane, cela ne veut strictement rien dire.

Pourquoi cette inconséquence, et pourquoi cet effort, nécessairement inopérant, pour remettre sur ses pieds tant bien que mal en fin de compte une théologie tombée sur la tête en cours de route ? Tout simplement parce qu’on veut absolument faire du nouveau à tout prix et qu’on ne veut surtout pas retomber dans ce qu’on appelle l’erreur fondamentale de tout le christianisme depuis Constantin, qui aurait précisément, nous dit-on, aboutit à une civilisation sacrale, dont l’homme d’aujourd’hui ne veut plus.
Ici, nous sommes au cœur des confusions. Il semble que personne ne sache plus très exactement ici ce qu’on veut ni ce qu’on ne veut pas.

L’idée, tout d’abord, que l’antiquité chrétienne et le moyen âge auraient réalisé une civilisation sacrale est une idée qui a été admise sans discussion dans la génération précédente par beaucoup de bons esprits ; mais il faut avouer qu’elle n’a été véhiculée que par des penseurs spéculatifs, qui n’ont jamais daigné prendre un contact suffisant avec l’histoire pour donner à leur concept un contenu un tant soit peu précis, ou qui, dans la mesure où ils l’ont fait, ont simplement substitué à l’histoire véritable une histoire rêvée. Je crains fort qu’on n’ait là rien d’autre qu’une projection dans la spéculation d’une vue romantique, qui, comme le mot l’indique, confond le roman avec les faits. Mais je ne veux pas ici m’engager dans la discussion de ce point. C’est aux spéculations échafaudées maintenant à l’entour de cette nébuleuse que je m’intéresse. Il était bon de souligner cependant que si la nébuleuse éclate ou se résout en une vapeur impalpable, tout cela reste en l’air.

Le sacré, manifestation du divin dans le monde

De fait, si l’on confronte les idées sur le sacré et le profane de nos théologiens avec ce que les historiens des religions comparées, les anthropologues ou les psychologues modernes décrivent comme le sacré, il est bien évident que nous sommes une fois de plus, avec nos nouveaux maîtres, en présence d’un de ces systèmes en vase clos, rigidement ignorants des faits, qui ont tant de fois caractérisés la pensée chrétienne, même catholique, depuis la fin du Moyen Age. Remarquons-le en passant : c’est tout de même un mauvais signe pour des penseurs si avides d’ouverture au monde qu’ils paraissent endémiquement incapables de rechercher ou d’utiliser des informations venues du monde contemporain, alors que tous les grands penseurs médiévaux, supposés encagés dans leur sacralité séparée, s’en saisissaient avidement à leur époque.

Il est bien vrai que le sacré apparaît comme un domaine plus ou moins à part, dans les religions naturelles, qui serait comme réservé à la divinité. Mais c’est l’interprétation de ce fait qui est la première chose à éclaircir, si l’on ne veut pas battre la campagne. Même si l’on ne suit pas toutes les conclusions du P. Schmidt, le grand anthropologue germanique, sur le monothéisme primitif, il reste au moins de sa vaste enquête quelques points pratiquement admis par tous les savants contemporains. Et c’est que toutes les religions dites primitives restent d’accord sur ce point essentiel que la divinité est à l’origine de tout, et que tout, pour autant, a en soi quelque chose de sacré, le sacré n’étant rien d’autre que la manifestation en ce monde du divin. Si le sacré, cependant, au moins à première vue, dans ces religions, paraît avoir reflué sur certains points privilégiés et avoir comme déserté le reste, qualifié le profane, c’est en fonction des développements d’une civilisation où l’homme s’affirme peu à peu dans une autonomie croissante. La fin de ce processus régressif apparaît dans une civilisation comme la nôtre, où l’homme a tendance à se figurer qu’il est le seul maître du monde, voire qu’il est seul comme « esprit », dans le monde. Mais c’est ici qu’interviennent les psychologues qui n’ont pas de peine à mettre en lumière le caractère pathologique, parce que illusoire, de cet affranchissement. L’homme affranchi du sacré apparaît pour autant comme un homme névrosé, qui vit dans un monde de l’imaginaire, désaccordé avec le monde réel qu’il ne cesse, et ne peut cesser de porter en lui. Ses rêves aussi bien que son lyrisme, l’attestent en dépit de lui-même : le sacré, le divin qu’il manifeste, l’homme n’a pu les fuir. Mais, en les rejetant hors de sa vie consciente, il en a fait simplement des ennemis : il ne peut cependant pas plus s’en passer qu’il ne peut se réconcilier avec eux.


La rentrée de Dieu dans l’histoire

C’est ici que le christianisme peut apparaître dans tout son vrai sens. Il se présente, dans la ligne déjà ouverte par le judaïsme, comme une religion d’un caractère tout spécial, certes, parce que foncièrement historique. Au rebours de l’histoire d’un monde, qui n’est à bien des égards que l’histoire de sa désacralisation progressive, c’est la rentrée de Dieu dans l’histoire. Il y survient, ou y revient, comme juge, mais aussi comme sauveur, et, finalement, dans le Christ, comme Sauveur avant de vouloir être juge, tout le christianisme n’est qu’une vaste entreprise, de la part de Dieu, de réconciliation de l’homme avec Dieu même. Le sacré y changera donc de signe, si l’on peut dire. Il ne sera plus désormais un reste de dépendance reconnue de la part de l’homme à l’égard de puissances divines dont il s’est plus ou moins aliéné, et par lequel il s’efforcera de les apaiser pour qu’il puisse poursuivre en toute tranquillité ses propres affaires. Il sera désormais le signe de Dieu revenant à l’homme, reprenant barre sur le monde, mais non point de manière simplement à confondre l’orgueil de l’homme, par un jugement dévastateur, mais de manière à regagner l’amitié confiante de l’homme par une révélation d’amour.

Le sacré chrétien ne sera donc plus quelques vestige reconnu d’une puissance créatrice, partout attestée dans le monde, mais dont on s’est séparé. Le sacré chrétien sera le signe d’une rentrée dans le monde de Dieu rejeté, appelant les hommes à la réconciliation. Il sera donc un signe essentiellement historique, lié à la personne et à l’œuvre de Jésus, pénétrant progressivement un monde aliéné, par la révélation progressive de son amour, et, pour autant, à travers les irréconciliations persistantes, préparant la transfiguration intégrale de l’homme et du monde.

Mais, si différente que soit maintenant la figure du sacré, elle ne fera qu’apporter un signe plus irrécusable que tous les autres de la présence en ce monde d’un Autre et d’un plus grand que ce monde, et le signe, plus précisément, de l’extension progressive de sa Présence et de son action, mais comme Présence active de l’amour sauveur.

C’est donc d’une restauration et d’une rénovation radicale du sacré qu’il s’agit sans aucun doute. Mais c’est aussi à l’extension progressive et non point du tout à l’évanouissement de ce sacré qu’il faut tendre.

Le terme, sans doute eschatologique, mais duquel il ne faut cesser de s’approcher, ce n’est pas la cité séculière, mais la cité devenue tout entière un Temple, parce qu’elle est l’Epouse et le Corps même de l’Agneau, en qui Dieu et le monde se sont réconciliés.

Rejeter le sacré, c’est évacuer Dieu

Encore faut-il bien le préciser : si les signes du sacrés sont maintenant comme changés de sens, il ne peut s’agir ni de s’en passer pour cela ni d’en trouver d’autres que ceux qui l’étaient dans les religions primitives. Sans doute, ils devront se purifier, s’éloigner des végétations parasitaires qui n’avaient fait que les obscurcir. Mais, d’autre part, si Dieu a pu faire sa rentrée dans un monde où l’homme tendait déjà, depuis les origines, à l’exclure, c’est parce que les signes y subsistaient de sa présence et de son action originelle.

Et si Dieu s’était refusé soit à employer de tels signes, soit à employer ceux-ci plus précisément, il se serait tout simplement refusé à se faire jamais reconnaître des hommes. Rejeter le sacré, vouloir l’évacuer du christianisme, c’est vouloir évacuer Dieu, non seulement du monde, mais du christianisme aussi bien. Car, le Dieu qui rentre en scène, si l’on peut dire, avec Jésus, ce n’est pas un autre Dieu que le Dieu créateur, dont le monde ne peut cesser, de son côté, de porter les signes, sans cesser d’être.

Louis BOUYER


[1V. les deux précédents articles du R.P. Bouyer dans La France Catholique des 23 et 30 juin.

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