Compostelle 813-2013

FC 3362 - Compostelle : Suivre Saint Jacques

propos recueillis par Brigitte PONDAVEN

mercredi 16 octobre 2013

Le ministère de la Culture a inscrit le 1200e anniversaire de la découverte du tombeau de saint Jacques à Compostelle et du début des pèlerinages sur la liste des Commémorations nationales de l’année 2013. Que signifie cet anniversaire en France aujourd’hui ? En quoi notre pays est-il concerné par cette découverte en Espagne ? Historienne, spécialiste des cultes à saint Jacques auxquels elle a consacré sa thèse d’histoire médiévale, (Compostelle et cultes de saint Jacques
au Moyen Âge, PUF, 2000), Denise Péricard-Méa précise les raisons de cette commémoration. Elle a fait le pèlerinage de Compostelle en 1982, partie de Bourges à cheval avec ses enfants adolescents. C’est René de La Coste-Messelière, le promoteur des chemins de Compostelle en France et en Europe qui l’a ensuite engagée à entreprendre des études d’histoire car Compostelle manquait d’une approche scientifique…

Vous avez été choisie par le ministère de la Culture pour présenter la Commémoration nationale du 1200e anniversaire de la découverte du tombeau de saint Jacques. Que penser de cet anniversaire ?

Denise Péricard-Méa : Au printemps 2011, je fus sollicitée pour donner mon avis sur l’éventualité de cette commémoration. Ma première réponse a été : «  Vous voulez rire ? 813 n’est pas une date historique !  » Mais la demande était sérieuse. Il s’agissait d’apporter ma caution scientifique plus que de donner un avis. J’étais fermement invitée, par l’insistance amicale de mon interlocuteur et sa capacité de persuasion, à dépasser la réaction épidermique de la spécialiste sachant qu’il n’y a pas à Compostelle de tombeau autre que symbolique et que les pèlerinages médiévaux sont devenus mythiques. Il me fallait entrer dans la démarche pédagogique du ministère, dépasser mes réticences, apporter des arguments. Le président du Haut Comité, était sceptique et a priori défavorable. Je devais aider à le convaincre et à emporter l’adhésion de ses pairs.

Cet anniversaire offre une occasion inespérée de procéder à une relecture de l’histoire, intimement liée à la légende. Ce sanctuaire, bâti à l’extrémité occidentale des terres connues au IXe siècle, mobilise aujourd’hui des foules qu’il n’a jamais connues dans l’histoire. Il est important de comprendre comment ce phénomène contemporain s’est développé.

En quoi cette commémoration concerne-t-elle la France ?

Pourquoi en effet commémorer en France, l’anniversaire du début d’une légende espagnole ? Charlemagne meurt en 814, choisir 813 comme date symbolique de la découverte du tombeau est plausible. L’histoire politique de Compostelle est au cœur de la Commémoration. Elle est présente au XIIe siècle, quand Charlemagne, sollicité par saint Jacques en personne, part délivrer son tombeau du joug sarrasin.

La Chronique de Turpin, reconnue comme véridique dans toute l’Europe, fut incluse dans l’histoire officielle de la France jusqu’au XVIIIe siècle et lie Compostelle à l’histoire de France. Elle a fourni la base de l’ornementation du sceptre des rois de France utilisé de Charles V à Charles X. Authentifiant la présence du corps du saint à Compostelle, elle a fait connaître ce sanctuaire et donné l’empereur en exemple aux chevaliers invités à s’engager dans la Reconquista.

Il y a aussi beaucoup de pèlerins français qui vont à Compostelle…

Oui bien sûr mais, aussi beaucoup d’étran­gers parcourent la France. Notre territoire est traversé de «  Chemins de Saint-Jacques de Compostelle  », tracés à partir des années 1970 mais néanmoins inscrits par l’UNESCO sur la liste du Patrimoine mondial comme chemins historiques. Ce pèlerinage répond à un besoin réel de la société. Cette année donne l’occasion de faire le point sur ce phénomène contemporain, d’en comprendre les origines, de voir comment un pèlerinage chrétien espagnol s’est transformé en symbole européen de tolérance et de fraternité pour finalement offrir à tout un chacun la chance de découvrir la marche et l’ouverture spirituelle qu’elle procure. C’est la magie de Compostelle.

Mais ne vous reproche-t-on pas néanmoins de nier Compostelle et de promouvoir une vision historiciste de Compostelle qui casse le rêve ?

Ceux qui m’accusent de nier Compostelle sont soit mal informés, soit malveillants. La vérité est que je mets Compostelle à sa juste place, celle du plus connu des sanctuaires où était vénéré saint Jacques mais loin d’avoir été fréquenté autant qu’il est dit. Il y a quelques années on parlait de millions de pèlerins. Je constate que cette affirmation s’atténue. Par contre l’envie de marcher sur des chemins historiques est toujours vivace. Elle sert à la fois les politiques et les marchands qui rivalisent d’ingéniosité avec l’aide des associations de pèlerins. Quant à casser le rêve, de quel rêve s’agit-il ?

Pourtant vous-même avez été pèlerine et vous avez rêvé.

Oui, pour la première fois en 1982. J’avais lu Barret et Gurgand et cru à leurs affirmations et j’ai rêvé de marcher derrière eux. Déjà, sur notre chemin, j’ai cherché en vain les traces des pèlerins que leur livre évoquait. Je suis rentrée avec des interrogations mais toujours cette croyance en un Moyen Âge peuplé de pèlerins. Mon directeur de thèse à qui je présentais avec enthousiasme ceux que j’avais trouvés dans les hôpitaux, les auberges, dans les documents ou sur les chemins m’a posé la question propre à tuer le rêve : «  Mais Madame, tous ces pèlerins… qui vous prouve qu’ils sont allés à Compostelle ?  » Je me suis remise au travail et alors qu’un de mes professeurs m’avait dit en DEA  : «  sur Compostelle tout a été dit !  », j’ai beaucoup trouvé et mon rêve s’est reconstruit.

Et de quoi rêvez-vous maintenant ?

Quand je me présente comme spécialiste de saint Jacques, la réponse immanquable est : «  Ah oui, saint Jacques de Compostelle !  », suivie par la question : «  Et vous l’avez fait, le pèlerinage ?  »

Ces remarques illustrent le déplacement pos­sible du rêve. J’ai redécouvert saint Jacques l’apôtre qui n’est pas de Compostelle, comme François est d’Assise. Il est Galiléen, pas Galicien. Au Moyen Âge il était considéré comme le rédacteur de l’Épître éponyme. L’épître apporte une ouverture au rêve. Elle a fait de saint Jacques le passeur des âmes, imploré au moment de la mort. C’est d’elle que vient la multiplicité des sanctuaires et des reliques. Marcher vers Compostelle c’est rêver d’au-delà plus que de passé. Grâce au travail de Bernard Gicquel, nous avons trouvé l’origine des millions de pèlerins médiévaux. Le sermon Veneranda Dies du Codex Calixtinus a repris en faveur de Compostelle la liste des peuples entendant dans leur langue les discours des apôtres après la Pentecôte (Ac 2, 5-11). Et le sermon Solemnia Sacra conforte cette idée, reprenant la vision des élus se pressant vers la Jérusalem céleste aussi nombreux que la multitude de la descendance d’Abraham (Ap, 7, 9). N’est-il pas plus exaltant de marcher avec eux que derrière des foules de pèlerins hypothétiques ?

Vous semblez attacher une grande importance aux reliques.

Les reliques et reliquaires sont des éléments du patrimoine hérité des cultes à saint Jacques, témoins de nombreuses dévotions. Cet anniversaire invite tout particulièrement à s’intéresser aux reliques. J’ai eu le grand plaisir d’aider la paroisse de Douai à retrouver une relique et de la célébrer avec elle.

Les chemins de Compostelle ont été inscrits sur la liste du Patrimoine mondial. Ne peut-on pas voir là une preuve de leur historicité que vous semblez contester ?

Pas du tout. Cette inscription a été obtenue grâce à une circonstance politique favorable. L’inscription, en 1993, du Camino francés espagnol était déjà contestable mais ce chemin était relativement bien défini et protégé. En France les chemins ne sont ni bien définis ni protégés. 71 monuments de qualité et d’intérêt divers, comprenant un dolmen (?) et 7 tronçons du chemin du Puy, ont été présentés à l’inscription comme étant représentatifs des chemins de Compostelle. Cet ensemble a ensuite été considéré comme un «  Bien unique dénommé Chemins de Compostelle en France  ». J’ai étudié les dossiers remis à l’UNESCO et écrit un livre sur ce sujet avec Louis Mollaret en 2009. Nous avons hésité à utiliser le mot supercherie mais aujourd’hui, c’est le premier qui me vient à l’esprit.

Revenons à la Commémoration nationale  : en quoi consiste-t-elle et quel rôle y jouez-vous ?

Le ministère de la Culture appelle l’attention sur des anniversaires intéressants. Mais il n’organise rien. Chaque organisme peut s’intéresser à tel ou tel anniversaire et le commémorer comme il le souhaite. J’ai écrit la notice du recueil des Commémorations mais cela ne me confère aucun rôle. Je réponds aux invitations, comme aujourd’hui à la vôtre. Dans le courant de l’année, je fais une quinzaine de conférences à la demande d’organismes divers, offices du tourisme, centres culturels, universités… Nous publions aussi cette année deux livres. L’un, Compostelle 813-2013, 1200 ans de pèlerinage, a été écrit pour l’occasion. L’autre, L’Homme à cheval sur le chemin de Compostelle, 1963, est le récit de la première chevauchée vers Compostelle, organisée par Henri Roque, pionnier du tourisme équestre. Pour moi, médiéviste, travailler sur un récit contemporain et retrouver des acteurs bien vivants ayant vécu cette aventure avec son initiateur fut une riche expérience.

Un de vos sites Internet ouvre sur une image de Franco et vous avez aussi écrit que sans lui le pèlerinage contemporain ne serait pas ce que nous connaissons. N’est-ce pas choquant ?

Le travail de l’historien est d’analyser les textes et les événements et d’essayer de comprendre mais pas de juger. Il n’est jamais bon de réécrire l’histoire en fonction des idées du moment. Dès 1948, Franco a exprimé le vœu que le Camino s’ouvre au-delà du rideau de fer. 39 ans plus tard, le Conseil de l’Europe exauçait ce vœu. La première association française qui s’est vouée à la promotion du pèlerinage à Compostelle était composée en majorité d’intellectuels qui pendant la guerre avaient rêvé que Compostelle fût le ciment d’une nouvelle Europe…

Une dernière question. Qui était David Parou, pourquoi avoir créé une association qui porte son nom ?

David Parou était un jeune président de l’association des amis de saint Jacques dans la région Centre. Il a été dans les premiers à comprendre l’intérêt de la recherche historique pour les associations de pèlerins. Sans sa disparition prématurée, le monde jacquaire en France ne serait peut-être pas ce qu’il est devenu. J’ai créé une association portant son nom pour élargir mon champ de recherches et l’ouvrir à d’autres disciplines. Ce dont je rends compte n’est plus le travail d’un chercheur universitaire isolé mais celui d’une équipe constituée depuis 10 ans. Cette équipe reçoit de multiples concours, de France et de l’étranger.

Grâce à un ami suisse, nous venons de proposer à la consultation sur Internet une base de données dont les premières fiches manuscrites m’ont été données par René de La Coste-Messelière et que j’ai constamment enrichie. Elle est désormais offerte à un travail coopératif au niveau européen (www.saintjacquesinfo.eu). Je suis heureuse de remercier ici tous ceux qui contribuent aux travaux de la Fondation David-Parou - Saint-Jacques. Je constate avec plaisir que les jeunes générations sont plus ouvertes aux résultats de nos recherches. Ceci pousse finalement les plus réfractaires à ces idées à les adopter progressivement et à illustrer leur évolution par de larges emprunts à mes publications.

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