Environnement : ERIC ROHMER : CINEASTE PAYSAGISTE

par Fabrice de CHANCEUIL © Acip

dimanche 17 janvier 2010

Eric Rohmer nous a quitté le 11 janvier dernier. Tout a été dit sur ce réalisateur talentueux quant à son don incomparable pour sonder et décrire les premiers émois amoureux, son style élégant et raffiné, la richesse de ses dialogues et la qualité de ses images. En dépit de l’abondance des textes, l’image a en effet toujours occupé une place fondamentale dans l’œuvre de l’auteur, celle de ses personnages bien sûr, mais surtout celle des paysages dans lesquels ceux-ci évoluaient, au point qu’Eric Rohmer pourrait être qualifié de cinéaste paysagiste.

Les paysages de ses films n’étaient pas des décors, mais des êtres vivants qu’il mettait en scène au même titre que les autres personnages avec lesquels ils les faisaient dialoguer. C’est presque en géographe qu’il les a d’abord abordés. Sa filmographie est un grand livre de géographie de la France qui nous entraîne, à Paris tout d’abord dont il s’est plu à explorer les parcs, le parc Monceau (La boulangère de Monceau 1962) et celui des Buttes-Chaumont (La femme de l’aviateur 1981) et aussi en province, des plages de Normandie (Pauline à la plage 1982) et de Bretagne (Conte d’été 1996) aux bords du lac d’Annecy (Le genou de Claire 1970) en passant par Le Mans (Le beau mariage 1982), Nevers (Conte d’hiver 1992), Clermont-Ferrand (Ma nuit chez Maud 1969) et l’Ardèche (Conte d’automne 1998) ou bien encore la Vendée (L’arbre, le maire et la médiathèque 1993).

Mais c’est sur le paysage urbain, celui des villes nouvelles en particulier, qu’Eric Rohmer, un peu à la manière de Jacques Tati, s’est plus spécialement penché. Il y a d’abord jeté un regard professionnel à travers des films documentaires (Les métamorphoses du paysage, l’ère industrielle 1964 et la série Villes nouvelles 1975) dont il conclut le premier sur le commentaire suivant : « Jetons donc pour finir un regard indulgent sur ce paysage industriel qui est en train d’entrer dans l’histoire. Les usines de l’avenir iront dans les campagnes se terrer derrières les bosquets. Sur ce qui fut la banlieue souffreteuse, s’élèvera bientôt un monde propre, net, rangé. Nos raisons de nous réjouir l’emportent sur nos regrets. Et nous osons garder l’espoir que le cadre futur de notre existence laissera dans sa rigueur une porte ouverte à la rêverie. » Transposant cet espoir dans ses œuvres de fiction , situées à Marnes-la Vallée (Les nuits de la pleine lune 1984) et à Cergy-Pontoise (L’ami de mon amie 1987), il écrivait à propos de ce dernier film : « Ici, la banlieue est montrée sous une lumière idyllique. Ces jeunes fonctionnaires semblent en vacances dans un Club Med aux portes de Paris. Depuis cette ville, on voit en effet les tours de La Défense, mais aussi des petites vallées et un petit lac au bord duquel Blanche et Fabien vivront, au rythme de la planche à voile, leur amour. »

Mais c’est aussi en cinéaste paysagiste, comme il y a des peintres paysagistes, qu’Eric Rohmer a abordé ce thème. Faisant preuve d’un esprit d’innovation qui surprend alors, il a fait le choix d’incruster dans L’Anglaise et le Duc (2001) des tableaux d’époque à la place des décors naturels. Mais il savait aussi peindre lui même avec sa caméra. Dans son dernier film, Les amours d’Astrée et de Céladon (2007), ses scènes champêtres idéalisées font irrésistiblement penser à des peintures de Poussin ou de Fragonard. C’est d’ailleurs pour ce film que celui qui aurait pu passer pour le chantre du paysage moderne s’en était démarqué, au point de susciter l’ire du Conseil général de la Loire. N’écrivait-il pas en effet : « Malheureusement, nous n’avons pas pu situer cette histoire dans la région où l’avait placé l’auteur (Honoré d’Urfé), la plaine du Forez étant maintenant défigurée par l’urbanisation, l’élargissement des routes, le rétrécissement des rivières, la plantation des résineux. Nous avons dû choisir ailleurs en France, comme cadre de cette histoire, des paysages ayant conservé l’essentiel de leur poésie sauvage et de leur charme bucolique. »

Le cinéaste paysagiste était-il donc entré en contradiction avec lui-même où l’âge avait-il eu raison de ses intuitions juvéniles ? Non, la « porte ouverte à la rêverie » s’était simplement refermée mais nulle doute qu’elle soit maintenant pour lui à jamais béante dans l’infini paysage qui l’attend désormais.

Messages

  • 22 chefs-d’œuvre d’Eric Rohmer sont disponibles en DVD aux éditions OPENING :

    La boulangère de Monceau / La carrière de Suzanne / Ma nuit chez Maud / La Collectionneuse / Le genou de Claire / L’amour l’après midi / La femme de l’aviateur / Le beau mariage / Pauline à la plage / Les nuits de la pleine lune / Le rayon vert / l’ami de mon amie / Le signe du lion / La marquise d’O / Perceval le Gallois / Quatre aventures de Reinette et Mirabelle / L’arbre, le maire et la médiathèque / Les rendez vous de paris / Conte de printemps / Conte d’été / Conte d’automne / Conte d’hiver

    Disponibles en coffret collector 21 DVD – Prix Public conseillé : 69,99 €

    Disponibles en 4 coffrets thématiques - Prix public conseillé : 24,99 €

    COMEDIES ET PROVERBES, CONTES DES QUATRE SAISONS, L’ANCIEN ET LE MODERNE, 6 CONTES MORAUX

    8 titres également disponibles à l’unité, Prix public conseillé : 9,99 €
    dans la collection LES FILMS DE MA VIE : L’Ami De Mon Amie / Le Genou De Claire / Le Beau Mariage / Pauline A La Plage / Les Nuits De La Pleine Lune / Ma Nuit Chez Maud / Le Rayon Vert / Paris Vu Par...

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