« En attendant août 14 : Pour un nouvel ordre international personnaliste »

Antoine Arjakovsky, directeur de recherche au Collège des Bernardins

mercredi 30 juillet 2014

Antoine Arjakovsky, directeur de recherche au Collège des Bernardins, vient de publier « Russie-Ukraine. De la guerre à la paix ? », aux éditions Parole et Silence.

Alors que le monde voit se rapprocher avec une inquiétude croissante la date fatidique du centième anniversaire de la première guerre mondiale, plusieurs intellectuels cherchent à éviter l’engrenage de la guerre en imaginant un nouvel ordre international. Adam Michnik, le directeur de GazetaWyborcza, milite contre le pacifisme consensualiste. Il a rassemblé le 28 juillet les rédacteurs en chef des principaux journaux européens pour demander à l’Union européenne d’adopter des sanctions très fermes, non contre la Russie comme nation, mais contre le gouvernement russe actuel et sa politique néo-impérialiste. « Une politique de conciliation ne mènera à rien », selon Michnik. « Vladimir Poutine n’est pas un homme politique à l’européenne. M. Poutine ne pratique que l’aventurisme permanent ». - [1]

Le philosophe Adrian Pabst pour sa part refuse de dénoncer « la Russie comme l’empire du mal » et suggère une coalition du « Grand Ouest » dans lequel il inclut l’Ukraine et la Russie pour lutter contre le nouveau fondamentalisme de l’islam sunnite radical dont l’importance grandit de jour en jour au Proche Orient. - [2]

Bien qu’elles puissent apparaître contradictoire ces deux prises de position se complètent sur un plan théorique car elles refusent toutes les deux une compréhension manichéenne des relations internationales. Mais sur un plan pratique, il me paraît nécessaire de mener fermement une politique de sanctions à l’égard du Kremlin sans négliger pour autant une politique de relations internationales qui marginalise toutes formes de fondamentalisme à commencer par celui de groupes comme ISIS.

D’abord parce que la Russie ne se pense pas comme appartenant au Grand Ouest aujourd’hui. Dans son projet d’Union eurasiatique Vladimir Poutine et ses idéologues, Alexandre Douguine et le patriarche Kirill Goundiaev, ont bien plus en vue la constitution d’une troisième Rome qui mettrait fin au « schisme occidental » et engloutirait enfin la lumière ténébreuse de la modernité décadente. De plus ostraciser le Kremlin n’est pas perdre la Russie. Bien au contraire, ce serait retrouver la Russie authentique, fondée sur la valeur de pravda, de justice-vérité, d’Alexandre de la Néva, d’Alexandre Pouchkine et d’Alexandre Soljénitsyne. On a voulu croire en 1991 qu’inviter la Russie dans les instances internationales permettait d’effacer plusieurs décennies de sauvagerie idéologique. Les relations internationales de ces vingt dernières années ont montré à l’inverse que le sentiment d’impunité dont avait bénéficié l’Etat russe lui avait empêché tout retournement moral authentique. Très vite, dès 1999, le pouvoir fut repris fermement en main par les services secrets nostalgiques de l’URSS.

On pourrait faire un parallèle entre l’actuelle pratique des sanctions et des embargos et celle de l’excommunication dans l’Eglise ancienne. L’ancienne pratique ecclésiale de l’excommunion n’avait pas comme objectif de vouer le pécheur aux peines éternelles, mais de permettre à celui-ci de se souvenir de l’ekklesia comme temple de l’Esprit Saint, de la communion des fidèles qui seule rend possible la rencontre durable avec Dieu et l’épanouissement individuel. Car l’individu est d’abord un être relationnel. Et s’il l’oublie il doit s’en repentir avant de rejoindre à nouveau la communion universelle. Dostoievski disait « préférer le Christ à la vérité », précisément parce qu’il savait que dans l’Eglise, qui est le corps du Christ, on est en communion avec une vérité personnelle, communionnelle. Le Christ s’est défini lui-même comme « la vérité, et le chemin et la vie ».

Je partage le point de vue d’Adrian Pabst sur la nécessité urgente de penser aujourd’hui un nouvel ordre international post-westphalien. Mais ce serait céder à une vision trop statique que d’imaginer que l’ensemble des nations doivent aujourd’hui, soit revenir à un nouveau Moyen Age, comme l’imagina Berdiaev en 1924, soit entrer dans un âge alter-national et cosmopolitique comme l’envisagent de nombreux intellectuels européens tels que Jean-Marc Ferry. La post-modernité n’est possible qu’à condition de retenir les erreurs du Moyen Age et des Temps Modernes, à savoir la sacralisation des temporalités divine puis humaine. La temporalité divino-humaine à l’inverse est dynamique, interactive, et, à son sommet, insouciante, capable d’oublier les blessures les plus profondes au nom, aurait dit Paul Ricoeur, de « la philosophie des lys des champs ».

Cela signifie que chaque nation doit traverser à son rythme un certain nombre d’étapes pour parvenir à son accomplissement harmonieux. L’histoire montre que la constitution d’un peuple autour de la foi monothéiste et de la royauté se mue au cours des siècles en la formation d’Etats-nations qui unifient le corps et l’âme d’un peuple autour de valeurs spirituelles. La théologie politique médiévale et semi-arienne des deux glaives ou de la symphonie byzantine ne peut plus avoir cours dans une société où le corps et l’esprit deviennent inséparables comme l’a enseigné Montesquieu dans L’Esprit des Lois. La théologie politique post-moderne a fait un pas de plus au XXe siècle. Pour les pères du concile Vatican II, à mesure que se produit un approfondissement spirituel du monde globalisé, les nations sont appelées à redécouvrir que la « lumière des nations » est le Christ lui-même.

Par conséquent la souveraineté des nations ne peut plus être fondée, comme au temps de Jean Bodin, sur une vision étroite de la souveraineté de Dieu, comme unique, indivisible et intransférable. La divino-humanité du Christ est indissociable de la trinitarité de Dieu. Cette trinitarité de la personnéité divine (divine personhood) indique que la nature même de Dieu est relationnelle. Cela signifie que la souveraineté de l’Etat n’a de valeur que s’il s’appuie sur la notion de la dignité inobjectivable de chaque personne humaine. L’Etat de droit n’a de sens que si sa mission est de protéger la dignité inobjectivable de tout hommetant au plan interne qu’au plan extérieur. [3]

Pour créer une civilisation planétaire partagée, il faut bien entendu sortir du schéma belliciste de la guerre des civilisations. Mais il faut aussi être réaliste sur le fait que certaines nations ne sont pas entrées dans cette dernière phase de développement personnaliste qui impose aux nations qui veulent rayonner de se repentir pour leurs crimes passés. Or l’Etat russe continue à maintenir Lénine au Kremlin au cœur du dispositif symbolique de l’Etat russe. Il accable toutes les organisations non gouvernementales comme Mémorial qui cherchent à rendre justice aux millions de victimes des crimes perpétrés par le Parti communiste soviétique. Le peuple russe célèbre un pouvoir qui en vient à réhabiliter dans son nouveau manuel d’histoire des figures aussi odieuses que celle de Félix Dzerjinski ou Joseph Staline. Pourrions-nous imaginer une seule seconde une place Mussolini au Quirinal à Rome aujourd’hui ? Serions-nous prêts à inviter Angela Merkel au G8 si celle-ci, devant une commission de rabbins, se référait à Goebbels comme à un homme talentueux ? Les Français pourraient-ils envahir l’Algérie au seul motif qu’on y parle leur langue depuis deux siècles ? Bien sûr la civilisation européenne, devenue néo-libérale et sécularisée, a de nombreux chantiers mémoriels et spirituels à traiter. Mais encore aujourd’hui, à travers son attachement commun à la Convention européenne des Droits de l’Homme, elle place au cœur de sa philosophie politique la dignité humaine.

Andrei Zoubov, le grand historien russe, exclu de l’Institut des relations internationales de Moscou pour avoir condamné publiquement l’annexion de la Crimée, a compris ce point. Dans une récente interwiew, il a livré le fond de sa pensée sur la guerre russo-ukrainienne. Il existe selon lui un décalage dans l’opinion publique russe et dans celle des pays d’Occident, que rejoint aujourd’hui l’Ukraine, sur le rapport entre nation, Etat, et individus. Pour lui dans les années trente « l’Europe pensait la nation comme un organisme. Mais après 1945, l’Europe occidentale en est venue à une toute autre conception de la nation. De l’homme compris comme cellule de l’organisme national les Européens en sont venus à la vision de l’homme comme valeur centrale du corps national. Cette mentalité, absolument nouvelle et différente, a permis de construire la nouvelle Europe démocratique. » - [4] On sort ici du complexe d’infériorité, de la paranoïa et du revanchisme, et on accède à la logique post-nationale de l’ouverture à autrui, de la mutualisation et de la coopération.

Seule cette logique personnaliste sera en mesure de proposer une issue à la guerre qui déchire aujourd’hui le monde musulman sunnite et shiite. Ce ne seront pas des combinaisons sur le modèle déchu de la Sainte Alliance qui permettront de sauver la civilisation-monde au Proche Orient, mais l’écoute attentive de tous les passeurs qui, de Henri Corbin à Ghaleb Bencheikh, ont montré la sagesse profondément personnaliste de l’islam. En ce sens le droit islamique est bien plus précieux que la diplomatie guerrière de Serguei Lavrov pour contrer Abû Bakr al-Baghdâdî, actuel leader de l’ISIS. Dans une note publiée sur son site, l’Union Mondiale des ‘Ulamâ’ (savants) Musulmans, dont l’initiateur et président est le shaykh Yûsif al-Qaradâwî, penseur influent lié aux Frères Musulmans, déclare que « la proclamation du califat est juridiquement nulle sur la base de trois arguments :

1) la proclamation de n’importe quel groupe ne suffit pas pour instituer le califat, parce que le calife doit recevoir l’investiture de l’umma à travers les représentants de celle-ci ;

2) dans l’Islam, la gestion de l’État doit se faire à travers le principe de la shûrâ (consultation) et non surgir d’action unilatérales ;

3) le califat n’est pas légitime si, au lieu d’unifier la umma, il constitue un élément ultérieur de division entre les groupes qui font partie de celle-ci. » [5]On retrouve ici la dynamique propre à l’ekklesia des chrétiens.

Il faut aujourd’hui inventer une nouvelle théologie du politique qui non seulement reconnaisse l’Etat-nation comme une étape indispensable dans la formation du Royaume de Dieu sur la terre promis dans le livre de l’Apocalypse, mais qui imagine de façon créatrice la dimension personnaliste, sapientielle et trinitaire du droit international.

http://www.paroleetsilence.com/Russie---Ukraine-De-la-guerre-a-la-paix--_oeuvre_11423.html

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