John Milbank et Adrian Pabst, « La politique de la vertu », Desclée de Brouwer, 540 pages, 24 e.

Démocratie illibérale ou constitution mixte ?

par Dominique Decherf

samedi 14 avril 2018

L’introduction en France de la pensée de John Milbank, de l’université de Nottingham, n’est pas nouvelle. Les grands linéaments de « l’orthodoxie radicale » sont connus. Depuis plusieurs années, ils marquent un renouveau dans la théologie politique en structurant la critique du libéralisme autour d’un fonds commun susceptible de rassembler des croyants de toutes les familles chrétiennes. Née au sein d’un milieu culturel spécifique, qui en a freiné la pleine compréhension côté français, elle a comme l’anglicanisme attiré orthodoxes, protestants et catholiques. En dernière analyse en effet, c’est bien dans la théologie commune pré-schismatique et pré-réformée que chacun se retrouve. Pour autant l’ouvrage n’est pas historique mais de philosophie politique appliquée à la situation présente qualifiée de « post-libérale » mais qui reste encore foncièrement libérale.

De ce large panorama, on comprendra qu’il y existe aujourd’hui une pensée politique « d’inspiration explicitement clairement chrétienne ». Donc une pensée qui, comme « la politique chrétienne des années 30 qui a jeté les bases de la démocratie chrétienne d’après-guerre » (dit la préface à l’édition française), passe par une refondation du politique et donc des pouvoirs. Deux chapitres passionnants sont consacrés à cette question : le premier critique la « démocratie libérale », le second expose le régime mixte. Là encore l’exemple (élogieux) de la monarchie constitutionnelle à l’anglaise détournera peut-être le lecteur français qui attendait des vues sur sa propre constitution. Or les deux systèmes ne sont pas si éloignés en dépit des apparences. C’est en effet à partir de la « constitution anglaise » telle qu’il se la représentait – largement erronée – que Montesquieu nous a légué la séparation des pouvoirs. La « constitution mixte », on s’en doute, est au contraire fondée sur la participation aux pouvoirs, la collaboration des pouvoirs.

L’Union européenne est aujourd’hui confrontée à l’émergence de ce que l’on appelle des « démocraties illibérales » accusées de restreindre les libertés publiques notamment par une ingérence de l’exécutif élu dans le pouvoir judiciaire. Ce terme de « démocratie illibérale » est survenu en réaction à un accent tout particulier mis sur le terme de « démocratie libérale » devenu assez récemment un dogme bruxellois. C’est par une dérive qui s’est insinuée subrepticement dans le discours que le terme de « démocratie » n’a plus été jugé suffisant. Quand il s’était agi de transformer les pays d’au-delà du rideau de fer en « démocraties », c’était assez, sinon trop. C’est le temps où Madeleine Albright, d’origine tchèque, secrétaire d’État du président Clinton, fendait des lances avec Hubert Védrine réticent à « imposer » un modèle universel de démocratie.

On ne saurait dénier à bon nombre de bons citoyens qui ne se sentent pas le moins du monde « libéraux » sans être autoritaires, qui rejettent le libéralisme que ce soit sous sa forme économique ou socioculturelle, la qualité de « démocrates ». Ce n’est pas pour autant que la Hongrie ou la Pologne se voient érigées en modèles de démocratie alternative. Mais requérir de tout citoyen d’être à la fois démocrate et libéral n’aboutit qu’à affaiblir la portée du consensus démocratique et à nier le libéralisme en soi. Car sous couvert de libéralisme, on passe sans prendre garde de la défense des libertés publiques, tout à fait légitime et universelle, à une philosophie sinon à une anthropologie particulière de plus en plus exclusive.

L’attachement à la démocratie représentative – qui fut l’expression du libéralisme parlementaire en son temps – se trouve ainsi dénué de son sens et détourné au profit d’une sorte de démocratie immédiate, atomisée, purement numérique, qui ne construit rien mais n’est qu’une photographie instantanée d’une collection d’individus isolés et non un peuple en quête du Bien Commun. À celle-là nul besoin de Vertu, ni au sens romain, ni au sens chrétien, seul un égoïsme bien partagé à somme nulle.

http://www.editionsddb.fr/livre/fiche/la-politique-de-la-vertu-9782220092539

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