De la foi juive à la foi chrétienne avec Edith Stein

par le Père Francis Volle, C.P.C.R.

mardi 9 août 2016

Les biographes d’Edith Stein – désormais notre sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix – donnent comme une chose merveilleuse qu’elle ait retrouvé son identité juive en même temps qu’elle devenait chrétienne. « Retrouvé », puisque adolescente elle avait abandonné une foi juive qu’elle ne vivait plus guère d’ailleurs qu’au niveau sociétaire. Si telle ne l’avait carrément abandonnée…

C’est chose merveilleuse, en effet, mais en rien anormale. Combien de mariages d’amour ont eu un impact similaire sur la vie spirituelle des contractants ! Ainsi, par exemple, elle, incroyante, s’est éprise d’un garçon qu’elle admire « sur toutes coutures ». De la personne de l’ami elle passe aux structures éducatives qui l’ont façonné. Supposons qu’elle y découvre l’Evangile, l’Eglise, une famille chrétienne exemplaire, et que cette découverte lui pose problème sur sa propre identité. Après tout n’est-elle pas, elle-même ( c’est notre hypothèse), n’est-elle pas baptisée et donc liée plus quelle ne l’aurait pensé d’abord à son ami ? Et voilà une étincelle qui s’éveille sous la cendre, un germe qui se met à vivre.

Edith a lu un soir, et le livre est resté dans ses mains toute la nuit, elle a lu l’autobiographie de Thérèse d’Avila. C’est un choc avec son héroïne (qu’on sait maintenant de racine juive). La grâce de Jésus qui est vérité l’atteint, la subjugue. Au petit matin elle rend les armes : « Je serai catholique ! » Mais dans ce rapide parcours , elle rend aussi hommage à l’arbre auquel elle découvre appartenir par ses propres racines. Elle sera catholique, elle sera chrétienne parce que juive. Non pas bien que juive, mais tout en étant, tout en restant , et au fond, oui, parce que juive. Non seulement biologiquement , ce qui va de soi, mais spirituellement.

Ce langage exaspère l’orthodoxie d’Israël, une conversion au christianisme étant conçue par elle comme une trahison, Jésus comme un déviant. A moins que ce ne soit Paul, le rabbin devenu fou qui ait engendré cette tige gourmande vénéneuse.

La pensée de l’Apôtre était tout autre, on s’en doute. Il se faisait gloire, dans sa profession religieuse nouvelle, de rester juif fidèle. Sa « reddition » à Jésus-Christ n’est pour lui que l’accomplissement de l’engagement d’Israël à l’endroit du Messie promis, Messie attendu, Messie arrivé. Un Messie qui est le Seigneur Dieu lui-même !

Même conception de continuité, sans aucun problème de conscience, chez les premiers disciples, qui sont tous juifs et entendent bien le rester dans tout leur être. Certes on passera de la Loi à la foi car celle-ci est le « plus » salvifique Du coup les païens sont admis dans l’Alliance sans avoir à passer par Abraham et Moïse. Mais sans que les juifs perdent pour autant leur privilège d’être le tronc porteur historique.

C’est encore plus clair chez la Vierge Marie, chrétienne mieux que quiconque avant même la naissance de Celui auquel elle s’incorpore dans son sein. De rupture avec la Synagogue dans son esprit, il n’y en a pas. Par contre, il y a l’épanouissement progressif de sa foi et de son oblation, à la mesure de l’identité profonde de son petit.

Certains biographes catholiques d’Edith aiment mieux parler de son passage en Jésus-Christ à partir de l’athéisme de ses quatorze ans que de sa foi juive antérieure. Ils craignent d‘offenser Israël en évoquant tant soit peu la continuité. Ce serait, pensent-ils, une provocation. Mais ils n’auraient raison que si Israël maintenait à jamais une vocation propre en dehors d’une orientation vers Jésus-Christ. Ce n’est pas là une position cohérente avec l’affirmation d’ « une seule foi, d’un seul Seigneur, d’un seul Dieu et Père » qui fait pourtant partie de leur credo.

Messages

  • Rien à redire ! "Le salut vient des Juifs". Léon Bloy le redit. Les racines chrétiennes sont totalement juives. Mais en conséquence il faut souligner ceci : les Juifs ont de la chance ! Car sans le Christianisme, ils ne seraient plus qu’un petit peuple dispersé et pas plus "signifiant" que, par ex., les Arméniens ou les Kurdes. Ce dont les Juifs sont porteurs, ce qui s’est accompli chez eux, c’est le Christianisme qui le met en valeur dans le monde entier et pour le monde entier. Sur toutes les croix du monde, il y a un Juif. Passer de la Synagogue à l’Église coule donc de source, car alors "le voile tombe" – mais justement, encore faut-il que le voile tombe !

  • Un message splendide laissé par la vie et l’œuvre d’Edith Stein... Le Carmel, une fois encore, a produit une immense brassée de roses (celles-ci incluses dans la Couronne d’épines du Christ) qui viennent embaumer la vie chrétienne

    • Dès le premier paragraphe de l’article nous sommes comme invités à un petit effort de compréhension qui justifie le titre : "De la foi juive à la foi chrétienne". En effet, loin d’évoquer une rupture, l’auteur nous emmène, avec Edith Stein, vers le bout du chemin.

      Le deuxième paragraphe, avec cette "étincelle qui s’éveille sous la cendre" va, on dirait, amortir le "choc" avec Thérèse d’Avila, descendante des conquistadores et de père d’origine juive. "Edith ... sera chrétienne parce que juive. Non pas bien que juive... tout en restant...parce que juive". Et c’est ici que l’attention du lecteur est requise pour bien cerner la réalité en évitant toute confusion - ou tentation de confusion - "elle sera chrétienne parce que juive", tout de suite Volle enchaîne : "Non seulement biologiquement, ce qui va de soi,
      mais spirituellement". C’est cette dimension, comprise et assimilée, qui
      exclut catégoriquement tous malentendus et confusions. C’est à ce point précis que l’auteur explique, avec clarté et sans détours que "ce langage exaspère l’orthodoxie d’Israël...".

      Le père Volle a raison de rappeler la pensée Paul et des premiers disciples. Quant au passage évoquant la Vierge Marie, il mérite que l’on s’y arrête un instant, parce que, me semble-t-il, pur joyau d’expression pour approfondir le mystère de l’Incarnation.

      Le dernier paragraphe ou conclusion est parfaitement explicite. Serait-il
      exagéré de penser qu’il est susceptible de faire, à lui seul, l’objet d’un billet spécial.

      Il n’est pas hors propos de noter que l’auteur mentionne : "l’orthodoxie d’Israël", "juifs", "offenser Israël", c’est là où le discernement a toute sa place pour nous éviter toute confusion, à savoir : de quel "Israël" s’agit-il ici et là, y-a-t-il mention d’Israël peuple élu seulement, ou aussi Israël pays reconnu par l’ONU en 1948... Simple parenthèse qu’il convient d’évoquer parce que d’importance, en tous cas pour éviter un éventuel risque de se voir, par exemple, accusé d’être anti-juif et englouti dans le cercle névrotique d’un supposé "antisémitisme".

      La conclusion est à retenir et semble exclure, de fait, tout malentendu : "Certains biographes catholiques d’Edith...craignent d’offenser Israël..."
      "Mais ils n’auraient raison que si Israël maintenait à jamais une vocation propre en dehors d’une orientation vers Jésus-Christ". Une syllabe de plus serait plus que superflue : dangereusement inutile.

      Excellent article. Appréciation personnelle.

      MERCI.

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