Traduit par Yves Avril

De Senectute

par David Warren

mardi 15 mai 2018

J’ai eu 65 ans il y a deux dimanches, et j’en suis encore tout retourné. Pour tant de choses de la vie on pense, bon, cela peut arriver, mais certainement pas à moi.

Mais la réalité est d’abord apparue quelques mois plus tôt quand j’ai reçu par la poste une épaisse envelope du gouvernement de Sa Majesté venant du Canada. Quand je vois ce genre d’enveloppes j’ai un pincement au coeur et je me demande ce que ces (un vilain mot) attendent maintenant de moi. Je laisse vieillir pendant quelques jours ces déplaisantes choses brunes jusqu’à ce que je me sente la force psychique de les ouvrir ; les mains tremblantes avec ce mélange animal de peur et de rage.

Et alors la réalité m’a frappé. Ces (le même vilain mot) voulaient de me donner une pension de retraite.

Quelle audace !

Bon, ç’aurait pu être pire, ai-je décidé, puis j’ai jeté la chose dans le classeur que je réserve aux formulaires désolants du gouvernement, sachant qu’il y devait y avoir une entourloupette quelque part. Car pas une de mes rencontres avec le gouvernement de Sa Majesté ne s’est heureusement terminée.

Même dans votre système républicain au sud de la frontière je crois qu’il y a des gens qui pensent comme moi. Comme M. Reagan d’affectueuse mémoire le suggérait, si le gouvernement offre de vous aider, prenez la fuite. Etant adolescent et athée, j’aurais préféré avoir affaire à des agents de l’Eglise. Après tout, ils sont parfois retenus par la voix de leur conscience.

Mais il n’y a pas d’appel contre le vieillissement. Comme l’expliquait un contemporain approximatif – témoins ses cheveux devenus blancs dans un miroir – il n’y a qu’un remède. C’est une invention française et cela s’appelle guillotine.

Il arrive (si une chose arrive, une autre le peut aussi) qu’il y a d’autres signes de l’âge. Une certaine impertinence, qui disparaît progressivement.

C’est le pire au printemps : une forme d’épuisement physique, commune chez les ours quand ils émergent de l’hibernation dans les déserts du nord. On reprend ses habitudes de marcher pendant des kilomètres, à la recherche de baies ou, dans mon cas, de vieux livres. Vers le mois de juin, peut-être, le printemps peut revenir. Ou sinon en juillet peut-être

Avant d’être vieux, j’étais toujours jeune. Et il y avait une raison.

J’ai quitté l’école et la famille à 16 ans, comme l’avaient fait avant moi mon père et mon grand’père, impatient de faire quelques circuits autour du vaste monde. Pas avant seize ans, cependant : c’est le moment où les inspecteurs de la scolarisation vous abandonnent.

En conséquence, j’ai sauté dix ans ou à peu près, quand mes exacts contemporains se soumettaient à “un enseignement postscolaire” débilitant. Immédiatement j’ai rencontré des gens plus âgés d’une décennie ou davantage et j’en suis venu à considérer les gens de mon âge comme insupportablement jeunes.

Cette idée a persisté, avec son corollaire, qui était que ma jeunesse était gênante, et que je devais ronger mon frein en attendant. Plus vieux, j’aurais une chance de FAIRE quelque chose.

Il arrive que la plupart de mes vieux camarades ont maintenant dans les soixante-quinze ans et plus, leur carrière tout à fait derrière eux et, en fait, un grand nombre d’entre eux sont morts. Est-il temps pour moi d’accomplir quelque chose ?

Comme Shakespeare (ou un très bon imitateur) le dit dans Le Pèlerin passionné :

Âge je te défie. Oh, doux berger, hâte-toi :

Car selon moi tu tardes trop.

Mais certaines choses ne changent pas. Par exemple je trouve maintenant les jeunes femmes inquiétantes, avec leur beauté et leur pouvoir et leur absence de pitié. Pourtant, j’ai toujours eu le même sentiment, même quand je n’étais pas très âgé moi-même. Même mes théories ne changent pas, bien qu’il pourrait être dans mon intérêt de les amender.

À un moment, ma théorie était que les garçons non seulement peuvent lire les cartes, mais qu’ils comprennent où sont les limites. Vous pouvez bien en franchir une, mais vous savez que vous l’avez dépassée et que vous pouvez rapidement faire marche arrière. Alors qu’une fille va voir un garcon qui dépasse une limite, penser “je peux le faire aussi”, et continuer plus loin. Ou ne remarquera même pas où se trouve la frontière. C’est la raison pour laquelle dans la société traditionnelle nous essayions de les surveiller avec plus de rigueur.

C’est un signe de l’âge que je puisse écrire cela, et que je continue à croire que c’est vrai. Mais voyez ce qui arrive quand on le dit à haute voix, disons, sur un campus de collège. Les choses ont beaucoup changé.

La vieillesse elle-même a changé, semble-t-il, comme je le vois autour de moi. Je me rappelle les vieilles gens, leur tenue correcte, leur abord plein de dignité. Maintenant je vois qu’un grand nombre d’entre eux ont abdiqué toute dignité. Ils se comportent comme des enfants, même avant que leur deuxième enfance ait “commencé”.

Ou plutôt ce n’est pas “eux” mais “nous” ;

Je suis né au temps de la dernière vague du “baby boom”, si bien que les autres “baby boomers” sont en avance d’un crépuscule, et la possibilité que nous n’ayons jamais grandi est constamment devant moi. Pourrait-on encore faire quelque chose avant que le dernier d’entre nous ne soit rejeté comme une méduse sur le rivage ?

Ou continuerons-nous à nous comporter comme si “c’était le premier jour de ce qui vous reste de vie” – avec cet optimisme de jeunesse qui résiste si mal à l’usure.

Et que seront nos enfants quand ils seront vieux ? L’évidence suggère qu’ils seront pires que nous étions. Car après tout, c’est nous qui leur avons enseigné le néant qu’ils ont appris. Mais nous ne les avons jamais vraiment considérés comme un problème pour nous, et ils ne le seront pas, bientôt.
Pendant des dizaines d’années je suis revenu au même vers, tiré des Sonnets :” Quand quarante hivers assiègeront ton front, et creuseront de profondes tranchées dans le champ de ta beauté…”

Et voici maintenant que les quarante hivers ont mis le siège, et que tous les autres vers prennent parti contre moi. Excepté, peut-être, ces vers d’Edmund Waller, fixés dans ma mémoire et qui n’en ont pas encore glissé.

The Soul’s dark cottage, batter’d and decay’d,

Lets in new light through chinks that time has made ;

Stronger by weakness, wiser men become,

As they draw near to their eternal home :

Leaving the Old, both worlds at once they view,

That stand upon the threshold of the New.

La sombre chaumière de l’Âme, battue par les vents et ruinée,

Laisse entrer une lumière nouvelle par les fissures, oeuvre du temps ;

Plus forts par faiblesse, les hommes deviennent plus sages,

quand ils s’approchent de leur demeure éternelle :

Laissant le Vieux, dès qu’ils voient les deux mondes,

Le Vieux qui se tient sur le seuil du Nouveau.

 

Vendredi 11 mai 2018

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Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/05/11/de-senectute-2/


David Warren est ancien rédacteur en chef de l’ Idler magazine et journaliste dans la presse canadienne. Il a une grande experience du Proche et de l’Extrême-Orient. Son blog, Essays in Idleness [“Essai sur la fainéantise”], peut maintenant être consulté sur davidwarrenonline.com.

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