Correspondance : LA PHYSIQUE ET SES FICTIONS (*)

Chroniques d’Aimé Michel

samedi 3 avril 2010

Aimé Michel répond ici à la correspondance qu’il a reçue au sujet du « paradoxe de Langevin ». [1]

Il semble qu’en parlant du paradoxe de Langevin et en imaginant un juvénile grand-père de 35 ans, revenant, après un voyage dans l’espace, embrasser son petit-fils plus âgé que lui-même, j’aie jeté une allumette dans un tonneau de poudre. De très nombreux lecteurs m’ont écrit pour donner leur opinion sur ce paradoxe. Je les remercie de leurs intéressantes réflexions, tout en les priant de bien vouloir m’excuser si je n’ai pu leur répondre personnellement. C’est impossible, ils sont trop !

Les lettres reçues peuvent se classer en trois catégories.

1. Il y a d’abord celles des physiciens professionnels, soulevant des questions de pure physique. Elles me donneront l’occasion de signaler que quelques-uns d’entre eux continuent de récuser certaines parties ou même l’ensemble de la physique relativiste. Cette contestation au sein d’une discipline scientifique est normale et désirable. Elle existe dans toutes les branches de la science. C’est ainsi qu’il y a toujours eu des anti-darwiniens très minoritaires, mais qui ont fini par triompher, comme je l’ai indiqué dans une précédente chronique [2].

En physique quantique, il y a une orthodoxie représentée par l’école de Copenhague, et une minorité contestataire dont les chefs de file sont M. Louis de Broglie et l’Américain (émigré en Angleterre) David Böhm [3].

En physique mathématique, les contestataires les plus radicaux sont, en France, MM. R.-L. Vallée et J. Loiseau. France Catholique n’étant pas un journal de physique, il n’est pas possible d’exposer en quoi consiste leur contestation, qui se situe à un niveau de très haute abstraction. Je me bornerai à dire qu’ils rejettent intégralement l’édifice théorique de la relativité et qu’ils proposent, des faits sur lesquels se fonde cet édifice, une interprétation différente. Le lecteur physicien pourra, s’il le veut, se référer à leurs publications :

M. Jean Loiseau : La Mécanique rationnelle sur un espace à trois dimensions dans un espace riemannien à quatre dimensions (Archives for Rational Mechanics and Analysis, vol. 15, n. 4. 1964, p. 311-352, où l’on trouve une bibliographie d’autres publications de cet auteur).

M. René L. Vallée : L’Énergie électromagnétique matérielle et gravitationnelle (Paris, 1971, Masson éditeur).

Si l’on mesure les chances de succès de ces contestataires au nombre de leurs partisans actuels, elles sont évidemment minimes. Mais ce n’est pas là un argument. Les grands novateurs et les égarés sont de ce point de vue dans le même cas : c’est aux savants eux-mêmes et au temps d’opérer le tri. Comment le tri se fera-t-il ? Toujours de la même façon : si la théorie orthodoxe est fausse, elle finira par achopper sur un fait expérimental. On se retournera alors vers les théories concurrentes.

2. D’autres lettres (assez nombreuses...) opposent le « bon sens » aux paradoxes de Langevin et de la théorie de la relativité, et même, quelques-unes, aux résultats expérimentaux sur lesquels se fonde cette théorie. [4]

J’avoue ne pas bien savoir ce qu’est le bon sens en matière de science
 [5].

(Archimède réfuta par le « bon sens » la découverte de l’héliocentrisme par Aristarque, et convainquit si bien tout le monde qu’on le crut pendant presque deux mille ans, jusqu’à Copernic et même après). On a opposé le « bon sens » aux satellites de Jupiter, aux taches solaires, aux antipodes, à la théorie ondulatoire de la lumière. Le grand Henri Poincaré lui-même démontra par le « bon sens » que l’énergie atomique était impossible à libérer.

Arago démontra par le « bon sens » que les chemins de fer étaient une folie, car les voyageurs mourraient étouffés dans les tunnels. Newcomb démontra par le « bon sens » que le plus lourd que l’air ne pourrait jamais, par définition, voler (il n’avait apparemment jamais vu voler un oiseau). Il serait facile de remplir un livre des « évidences » du « bon sens » qui se sont successivement détruites les unes les autres. Rappelons pour mémoire ce joyau de « bon sens » ciselé par un savant, dont le nom m’échappe, peu avant que Newton découvre la gravitation universelle : « Les marins bretons sont si superstitieux qu’ils croient que les marées sont provoquées par la Lune ! »

3. D’autres lettres enfin (les plus nombreuses) posent le problème des rapports entre la science et la métaphysique, seul problème, en fait, où nous autres, profanes, ayons quelques chances, sur un sujet si difficile, de réfléchir avec fruit. Ce qu’écrit M. de Labriolle, de Bordeaux, développe ce point de vue très souvent exprimé :

Partons de ce fait que toute « vulgarisation » a recours au « langage naturel » pour parvenir à ses fins. Ce langage étant celui dont les structures n’ont pas été construites par voie de convention, mais involontairement sécrétées par les profondeurs humaines au cours de l’humaine aventure ; il est à la fois, en tant que langage, dimension nécessairement inhérente au comportement humain (pas de société sans langage) ; et, quant à son contenu concret, nécessairement contingent (presque autant de langues différentes que de sociétés) – ce langage c’est de lui que l’on part toujours et vers lui que l’on revient toujours aussi, par utilisation de ses ressources potentielles, lorsqu’on veut comprendre, se faire quelque idée de ce qu’est quelque chose [...].

Ceci dit, j’en viens à la question de savoir si la physique moderne (surtout quand elle est prise au niveau de tels de ses secteurs de pointe) est ou non susceptible de se prêter correctement à une entreprise de « vulgarisation ».
Essayer de traduire en un langage dont la vocation est métaphysique le contenu de la physique mathématique, n’est-ce pas poser un postulat implicite que ce contenu scientifique, pris dans sa littéralité propre, a lui-même et déjà une signification d’ordre métaphysique, c’est-à-dire est expressif d’être ; et même qu’il a, de ce point de vue, une valeur supérieure à celle de tout autre type possible de représentation du monde physique. [...]

Mais la physique mathématique, envisagée dans le système de formules qui la composent, a-t-elle bien une fonction « métaphysique » ? Ne faut-il pas la considérer plutôt comme étant un système de « fictions » (en quelque sorte !) dont la construction – issue certes d’un prodigieux travail de l’imagination abstraite – répond à une toute autre intention que celle d’être image vraie, reflet directement révélateur de l’être lui-même de la réalité physique ? Ne faut-il pas la construire comme un système de « mythes » ?

Je crois, en effet, cher monsieur que toute théorie scientifique est d’abord un système de fictions. Ces fictions sont-elles représentables ? C’est ce que nie l’École de Copenhague. Sont-elles « vraies » ? Les avis sont partagés. Karl Popper, que j’ai souvent cité, pense que même si elles le sont, il est toujours impossible d’en être sûr. Seule la découverte de l’erreur serait certaine. Nous sommes là au cœur de la plus actuelle philosophie des sciences.

Aimé MICHEL

Les notes de 1 à 5 sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Texte n° 143 – F.C.-E. – N° 1378 – 11 mai 1973. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 2 « Physique du temps », pp. 78-80.

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Rappel :

Entre 1970 et sa mort en 1992, Aimé Michel a donné à France Catholique plus de 500 chroniques. Réunies par le neurobiologiste Jean-Pierre Rospars, elles dessinent une image de la trajectoire d’un philosophe dont la pensée reste à découvrir. Paraît en même temps, une correspondance échangée entre 1978 et 1990 entre Aimé Michel et le sociologue de la parapsychologie Bertrand Méheust. On y voit qu’Aimé Michel a été beaucoup plus que le « prophète des ovnis » très à la mode fut un temps : sa vision du monde à contre-courant n’est ni un système, ni un prêt-à-penser, mais un questionnement dont la première vertu est de faire circuler de l’air dans l’espace confiné où nous enferme notre propre petitesse. Empli d’espérance sans ignorer la férocité du monde, Aimé Michel annonce certains des grands thèmes de réflexion d’aujourd’hui et préfigure ceux de demain.

Aimé Michel, La clarté au cœur du labyrinthe. Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

Aimé Michel, L’apocalypse molle. Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du Veilleur d’Ar Men par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Éditions Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

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[1Chronique n° 116 parue ici la semaine dernière.

[2Aimé Michel fait allusion à des chroniques reproduites au chapitre 4 « Evolution biologique » de La clarté, notamment À propos d’un cousin éloigné (p. 131). Cependant, même si les travaux critiques retiennent de plus en plus l’attention depuis quelques années (voir mes notes du chapitre 4 de La clarté), on ne peut pas dire, ni aujourd’hui ni a fortiori il y a 30 ans, que les « anti-darwiniens ont fini par triompher ». Les « darwiniens », au sens strict du terme, qui tiennent que la théorie mutation-sélection est nécessaire et suffisante pour expliquer la macro-évolution, sont toujours en position dominante et le resteront tant qu’une théorie scientifique plus englobante n’aura pas fait ses preuves. Au demeurant, les grands mouvements d’idée se font à un rythme lent, surtout quand ils portent sur des points d’une telle portée scientifique et métaphysique.

[3A la différence des thèses de Jean Loiseau et René Vallée, quelque peu oubliées, l’interprétation (minoritaire) de la physique quantique de Louis de Broglie et David Böhm est toujours citée. Le modèle Broglie-Böhm vise à décrire la matière à l’aide de concepts familiers, les particules et les ondes et donc à donner du monde une explication particulièrement satisfaisante pour l’esprit, conforme à un certain « bon sens ». Une telle explication se heurte cependant à des difficultés considérables qu’on ne peut résoudre, dans le cadre de ce modèle, qu’en lui faisant perdre sa simplicité initiale. Les notions de particule et de propriétés des particules ne peuvent être utilisées qu’« au prix de leur altération bien au-delà de ce qui aurait été tenu pour acceptable au temps de la physique classique » (Michel Bitbol, L’aveuglante proximité du réel, 1998). Comme ce fut là l’un des grands thèmes de méditation d’Aimé Michel nous aurons l’occasion d’y revenir.

[4Olivier Costa de Beauregard, dans sa Préface à La clarté au cœur du labyrinthe, donne comme exemple de résistance aux enseignements de la physique, le philosophe Alain (1868-1951). Les Propos d’Alain publiés dans la Pléiade critiquent vivement la relativité d’Einstein : « Le temps unique est une forme universelle de l’esprit humain. Si l’on me nie cela je propose comme première épreuve que l’on essaie de penser deux vitesses différentes sans les rapporter à un temps unique. Mais ces faciles remarques seront méprisées. » (p. 468). Puis : « Il n’a fallu qu’un jeu de miroirs (l’expérience de Michelson) pour qu’Einstein remplace soudain toutes nos idées par quelques formules qui n’ont aucun sens » (p. 1296).

Sans doute eût-il mieux fait de suivre sa propre formule « Il s’agit de former son jugement par un massacre de pensées… D’abord massacrer les lieux communs. ». Vladimir Jankélévitch n’est pas en reste qui écrit : « Les temps fictifs du relativiste sont des temps “où l’on n’est pasˮ : comme ils nous sont devenus extérieurs, ils se disloquent, par un effet de réfraction illusoire, en durées multiples où la simultanéité s’étire en succession. (…) Mais (…) que l’esprit, cessant de se retrancher dans l’impassibilité d’un savoir spéculatif, consente à participer de sa propre vie, – et aussitôt nous verrons (…) le temps universel de tout le monde chasser, comme un mauvais rêve, les vains fantômes du physicien. » (V. Jankélévitch, Henri Bergson, Alcan, Paris, 1931, pp. 37-38 ; cité par A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997, pp. 178-179).

Bien entendu, Sokal et Bricmont rappellent que le temps qui s’écoule dans la fusée de Paul n’est pas une « fiction » ; il est celui là même du vieillissement biologique de Paul. Ces erreurs de philosophes célèbres (Bergson, Jankélévitch, Merleau-Ponty, Deleuze…) illustrent « les problèmes auxquels on s’expose lorsqu’on cherche à découvrir la structure du monde réel en se fondant exclusivement sur son intuition. »

[5« Le bon sens n’est qu’une habitude tout animale aux phénomènes macroscopiques. La notion de vraisemblance et son contraire doivent être abandonnés comme vestiges de notre passé préhistorique. Il ne faut pas croire ou douter selon la vraisemblance ou l’invraisemblance, mais s’en tenir à la vérification. » (p. Erreur : source de la référence non trouvée). Bon nombre de chroniques reviennent sur cette règle méthodologique de base et le chapitre 19 Possible et impossible – Contre le bon sens de La clarté au cœur du labyrinthe rassemble celles qui l’illustrent le plus directement.

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