Conservateur ou progressiste ?

par Gérard Leclerc

jeudi 23 octobre 2014

Conservateurs, progressistes, il semble que ces mots fétiches suffisent à valoriser ou dévaloriser les individus et les idées qu’ils portent. On plaidera la commodité de tels vocables, qui permet de classifier rapidement les gens, en les rattachant à une sensibilité, à une idéologie, ou à un système de valeurs. Est-il certain, pourtant, que leur emploi soit toujours pertinent et désigne à coup sûr, sinon les bons et les mauvais, du moins des systèmes complètement cohérents ? Je m’explique un tout petit peu. Le progressisme se réclame souvent de l’héritage des Lumières, qui a survalorisé l’idée de progrès, renvoyant à l’enfer de la réaction tout ce qui contestait la marche irréversible des hommes vers la Cité radieuse. On a parlé à ce propos d’une sorte de sécularisation de l’espérance chrétienne.

Dans cette perspective, le classement des familles de pensée est facile. L’historien Zeev Sternhell a théorisé l’opposition aux Lumières comme résistance à la raison et par conséquent disposition au fascisme, voire au nazisme. Mais les choses ne sont pas aussi aisées. Car, aussi le bien le fascisme que le nazisme se sont réclamés des courants les plus futuristes. Les nazis s’opposaient avec énergie aux réactionnaires et se voulaient à l’avant-garde de la modernité. Par exemple, ils luttaient en faveur d’un hygiénisme militant, en symbiose totale avec l’eugénisme qui se développait à la même période aux États-Unis et en Europe du Nord. Un livre terrible vient de sortir à ce propos sur les anormaux qui furent assassinés par le régime hitlérien en cohérence avec une idéologie parfaitement progressiste [1]. C’est donc qu’il y a une profonde ambivalence du progrès et de l’usage de la technique et qu’une certaine résistance taxée de réactionnaire est souvent plus que légitime. Je ne veux pas dire par là que ceux qui se veulent progressistes sont forcément marqués par ces dérives. Mais j’attire l’attention sur l’ambivalence des mots et surtout sur le danger de certaines systématisations idéologiques qui brouillent le fond des débats et empêchent d’entrevoir la nature des vrais enjeux de civilisation.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 23 octobre 2014.


[1Götz Aly, Les anormaux, Flammarion.

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