ENTRETIEN AVEC SOEUR YARA MATTA

Congrégation maronite de la Sainte Famille

par Vincent Aucante

samedi 28 mai 2016

Enseignant-Chercheur à l’Institut catholique de Paris et à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, sœur Yara Matta revient pour nous sur les relations interreligieuses au Liban.

Quelle est la vocation de la Congrégation maronite de la Sainte Famille ?

La Congrégation a été fondée en 1895 par le Patriarche Hoyek. Elle a eu dès le début pour vocation principale l’éducation de la jeune fille libanaise, en vue d’édifier et de consolider la famille. La Congrégation a ensuite créé des missions spéciales pour les enfants, les malades et les personnes âgés. Nous sommes aujourd’hui en charge d’une quarantaine d’établissements au Liban, dont une université à Batroun, des écoles, un hôpital. Nous sommes aussi présentes en Australie, et encore un peu en Syrie.

Vous avez vous-même une mission très particulière en France ?

En effet, je partage mon temps d’universitaire entre l’Institut catholique de Paris et le Liban.

Comment percevez-vous l’évolution de ce pays depuis ces dix dernières années ?

Sur le plan psychologique et social, les Libanais sont beaucoup plus tendus, voire affectés intérieurement. J’ai noté par exemple que beaucoup suivent des traitements antidépressifs. La démission des responsables politiques du Liban cause un désenchantement et un découragement : les gens ne croient plus au futur. Les jeunes espèrent quitter le pays : ils voient ce départ comme la meilleure perspective d’avenir personnel, une chance de bien vivre, et cette tendance affecte particulièrement les chrétiens. Vous savez que traditionnellement les Libanais étaient des villageois unis et soudés par leurs traditions. Comme les villages restent démunis par rapport aux écoles et au travail, les familles ont migré vers les villes, ce qui engendre une perte des repères. Dans les communautés urbaines, les gens sont plus individualistes, sauf si tout un village est venu s’installer dans le même quartier. Le prêtre d’une paroisse urbaine ne connaît pas tous ses paroissiens, les gens ne se connaissent pas tous. Nous assistons à une profonde mutation de la société libanaise, sur tous les plans, de tous les cotés. J’ai pu aussi observer que certaines personnes sont prises au piège des apparences : on a ainsi l’impression que les signes extérieurs de richesse et de bonheur sont devenus les plus importants. En réalité ils cachent un profond malaise intérieur.

Quelles sont les relations entre les différentes commu­nautés religieuses ?

Cela dépend du plan où l’on se place : au niveau des personnes, des relations d’amitié sont nouées de tous les côtés, dans tous les milieux, toutes les confessions. D’une manière générale, les gens rejettent les partis politiques qui restent divisés et sont la cause de la crise politique qui ébranle le Liban, qui n’a plus de président de la République depuis un an. Au contraire, il y a des actions de rapprochement au niveau des laïcs de toutes confessions et un vrai dialogue, voire des intérêts communs si l’on met de côté les intégristes de tous bords. Au niveau universitaire, je constate un rapprochement manifeste entre les intellectuels, chrétiens ou musulmans.

Vous êtes une spécialiste du judaïsme ancien, vous avez publié récemment au Cerf : À cause du Christ. Le retournement de Paul le juif. Quelle est la place du judaïsme dans la société libanaise ?

Le judaïsme reste en-dehors du dialogue instauré entre chrétiens et musulmans : on ne veut pas en parler, même entre professeurs d’université. La mémoire collective associe le judaïsme et l’État d’Israël à une expérience douloureuse. Israël est perçu au mieux comme un problème, voire un ennemi potentiel : vous savez qu’il n’y a pas de relations diplomatiques entre nos deux pays.

Comment percevez-vous les différentes communautés musulmanes ?

Il y a de nombreux rapprochement entre musulmans, sunnites, druzes et chiites. La Congrégation de la Sainte Famille à laquelle j’appartiens, qui a été fondée par le célèbre patriarche maronite Elias Hoyek, a pour vocation de former les jeunes filles et d’accompagner les futures mères de famille, quelle que soit leur confession. Dans toutes nos écoles au Liban, les familles musulmanes, sunnites et chiites, nous confient leurs enfants, dans un esprit de paix et d’amitié. Les relations qui sont nouées entre parents et enfants sont très constructives, très amicales, que les personnes soient sunnites ou chiites. La présence des religieuses maronites dans les écoles est vue comme une garantie. En dehors de la politique, sur le plan relationnel, il n’y a pas d’animosité, entre chrétiens et musulmans.

Quel est l’impact immédiat de l’arrivée des migrants syriens au Liban ?

Ils représentent un tiers de la population : deux millions de personnes ! C’est énorme ! C’est beaucoup trop pour le pays. Ils ont besoin de vivre, de se nourrir, de se loger, de travailler. Parmi les émigrés, beaucoup pourraient rentrer chez eux et ne le font pas : nous sommes dépassés par les événements. La plupart des réfugiés syriens restent au nord, dans la plaine de la Bekaa. Les plus riches descendent vers Beyrouth.

Comment les Libanais perçoivent-ils cette présence de réfugiés ?

Les Libanais ont accueilli généreusement tous ceux qui se sont présentés, mais à présent, nous rencontrons de graves difficultés. Tout d’abord, les Libanais ont peur que s’installe chez eux un islam extrémiste apporté par certains réfugiés, alors que les musulmans libanais sont majoritairement modérés. De plus, beaucoup d’émigrés syriens veulent travailler en attendant de rentrer chez eux. Ils sont souvent compétents, et sont embauchés à moindre coût par les entreprises, si bien que des Libanais à compétence égale ne trouvent plus de travail. Cette situation risque à court terme de générer de graves tensions. Beaucoup de Libanais pensent qu’il vaut mieux partir.

Quelle perspective peuvent avoir tous ces réfugiés au Liban ?

Le ministère de l’éducation a mis en place avec le soutien de l’UNICEF un dispositif pour scolariser 200 000 enfants. Nous essayons d’établir un plan social avec l’aide internationale. Des cours du soir ont aussi été proposés aux réfugiés, pour apprendre le français ou l’anglais. Mais tous ces moyens restent insuffisants, et nous nous sentons débordés. Sur le plan médical, les médecins redoutent l’apparition d’épidémies. L’an passé, des enfants de réfugiés sont morts de froid pendant l’hiver. Le Liban ne peut pas résoudre seul tous ces problèmes : il faut un véritable programme international !

Comment évolue la situation des femmes libanaises dans ce contexte ?

Le port du voile est devenu fréquent, mais cette tendance était déjà en marche avant la guerre. Il y a une montée du sentiment identitaire, liée ou pas à un intégrisme religieux, sans lien avec l’arrivée des réfugiés. Les pressions de la famille sont aussi très fortes au Liban, pour le mariage ou pour les enfants. Il est certain que les femmes ont beaucoup plus de liberté en France.


Quel est selon vous l’avenir des chrétiens au Liban ?

La politique internationale ne s’intéresse pas assez aux chrétiens d’Orient. La France reste la plus impliquée de tous les pays, mais nous avons besoin d’une véritable action internationale, sinon tous les chrétiens quitteront le pays. Avons-nous encore un avenir au Liban en tant que chrétiens ? Je l’espère ! Et je ne peux rien dire de plus...

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