Ce que l’Église apporte à la politique

par Stephen P. White, traduit par Vincent

jeudi 21 mai 2020

Le « vote catholique » est un mythe. L’idée que les catholiques votent comme un bloc identifiable de l’électorat national n’est plus vraie depuis des décennies. Pourtant, il y a suffisamment d’électeurs catholiques - un sur quatre ou cinq, au niveau national - que même un changement marginal dans une tranche de l’électorat catholique peut faire basculer une élection nationale. Cette année étant une élection présidentielle, et avec la possibilité réelle d’un catholique au sommet du ticket démocrate, de nombreux Américains seront très attentifs à voir ce que les évêques des États-Unis disent (ou ne disent pas) sur la politique publique dans les mois à venir.

La plupart de ces gens accrochés aux paroles des évêques chercheront-ils des conseils prudents pour exercer les responsabilités de la citoyenneté catholique ? Ou seront-ils en train de traduire les paroles des évêques à la recherche de leviers rhétoriques contre leurs rivaux politiques ? Cet évêque a dit cela à propos de l’avortement ; cet évêque a dit ceci au sujet de l’immigration ; ces évêques ont souligné ces questions-ci ; ces évêques ont soulignés ces questions-là ; etc.

La plupart des catholiques se soucient-ils vraiment de ce que les évêques disent sur les sujets politiques ? Faut-il croire que les déclarations des évêques sur les questions politiques vont vraiment se révéler décisives dans le vote des catholiques américains en novembre ? Comptez-moi comme sceptique.

Pour être clair, ce n’est pas que je pense que les évêques ne devraient pas s’exprimer sur des questions importantes de la vie publique - je pense qu’ils feraient bien, et souvent même, ils le devraient. Mais les obstacles pastoraux auxquels ils sont confrontés à cet égard sont tellement insolubles qu’ils semblent presque désespérés.

En novembre dernier, les évêques ont eu un débat dans les locaux de la Conférence sur le langage qui serait utilisé dans la nouvelle introduction à leur document Former des consciences pour une citoyenneté fidèle. La discussion consistait à savoir si la question de l’avortement pouvait à juste titre être qualifiée de « prééminente » ou si cela obscurcirait l’insistance du pape François selon laquelle la défense constante de la dignité humaine oblige l’Église à défendre partout cette dignité de la vie humaine, pas seulement dans le cas des fœtus. C’était une discussion sérieuse au sujet d’un problème grave. Mais pour notre propos ici, il vaut la peine de se demander : le choix par les évêques du langage dans ce document fera-t-il changer un seul vote ?

La plupart des catholiques américains ne prennent pas la peine de se rendre à la messe chaque semaine, encore moins de se confesser. Si l’on en croit des sondages récents, une majorité de catholiques américains ne s’accordent même pas sur les principes fondamentaux de la foi catholique, comme la doctrine de la Présence Réelle. Et ce n’est pas comme si l’année et demie écoulée avait soudain vu une floraison de la crédibilité parmi les évêques.

Ça s’empire.

Imaginez que vous soyez un catholique qui est devenu majeur au milieu des années 2000. Vous êtes un Millénaire, faisant partie de la plus grande génération de l’histoire américaine. Vous avez entre 35 et 40 ans, et toute votre expérience adulte de la politique américaine se compose ainsi : des guerres interminables à l’étranger, des combats sans fin autour de l’immigration et de l’avortement, la crise financière et la Grande Récession, huit ans d’Obama, la montée du Tea Party, la décision Obergefell légalisant le mariage homosexuel, les accrochages légaux chroniques sur la liberté religieuse, la révolution des médias politiques provoquée par les nouvelles câblées puis les réseaux sociaux, la montée de la politique identitaire, une crise des opioïdes, l’élection de Donald Trump, les batailles sur la Cour suprême, et d’autres combats interminables sur l’immigration et l’avortement.

Si vous êtes un conservateur, vous êtes probablement soit terrifié par ce que Trump a fait à votre pays et votre parti, soit si pessimiste quant à ce que votre pays et votre parti sont devenus que vous avez bien accueilli Trump. Si vous êtes progressiste, vous êtes probablement assez indigné par, eh bien, Trump et toutes ses œuvres. Et si vous vous considérez comme un modéré - les sondages suggèrent que vous ne l’êtes probablement pas, mais hypothétiquement - vous devez penser que vous êtes entouré de fous. Le fait est que c’est à peu près l’Amérique que vous connaissez. Vous n’avez jamais rien connu d’autre que ce Grand Démêlage.

Rien de tout cela ne constitue vraiment une recette pour avoir confiance dans la bonté de la vie civique ou la vitalité de la république américaine. La vertu de la citoyenneté est enracinée dans l’amour ordonné de sa propre communauté politique, mais notre communauté politique, notre république américaine bien-aimée s’est - comment dire cela ? - elle semble s’être un peu relâchée.

Polarisation. Épuisement. Cynisme. Acrimonie. Mépris. Ce sont les mots d’ordre politiques du jour. Faut-il s’étonner que les gens, en particulier les jeunes, soient de plus en plus sceptiques à l’égard de certaines orthodoxies politiques du dernier quart de siècle ? Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, l’élément le plus vivant de la gauche américaine est une poignée de jeunes socialistes (et un vieux socialiste). Pendant ce temps, à droite, et en particulier parmi les catholiques, il y a eu un tournant vers des questions fondamentales sur la viabilité de la démocratie libérale elle-même.

Le but de tout cela n’est pas de désespérer de la politique. Le fait n’est pas que le témoignage des évêques soit impuissant et donc inutile. Le fait est que si nous mesurons la mission de l’Église, ou de ses dirigeants, par le succès ou l’influence politique, nous nous faisons des illusions. C’était vrai il y a soixante ans lorsque 80% des catholiques ont voté pour John F. Kennedy et ont aidé à l’élire avec une faible marge comme le premier (et jusqu’à présent le seul) président catholique. C’était vrai dans les années 1980 et 1990, lorsque la droite religieuse était en plein essor. Et c’est vrai maintenant, lorsque l’influence politique de l’Église dans ce pays est à son plus bas niveau depuis des générations.

La politique est importante à cause de notre nature. La citoyenneté est importante parce que la justice est importante. Mais essayer de glaner de l’espoir dans le monde est tellement stupide - comme les alchimistes d’autrefois essayant de confectionner l’or à partir de scories. La meilleure chose que vous et moi pouvons faire pour transformer notre politique est de devenir des saints. La meilleure chose que nos pasteurs puissent faire est de nous y conduire par l’exemple.


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