« Castelnau, le quatrième maréchal »… de Benoît Chenu, Bernard Gionvanangeli Editeur, 447 pages – 25€

par Patrick de Gmeline

lundi 4 décembre 2017

La quatrième donc, après Joffre, Foch et Pétain.… Et c’est depuis toujours amplement mérité et toujours refusé !

La polémique a commencé dès 1918 et elle pourrait être relancée un siècle plus tard.

Mais soyons honnêtes, un tel mouvement d’opinion n’intéresserait que quelques centaines d’amateurs d’histoire suffisamment au fait de la question, quelques autres centaines d’acharnés, sans compter la famille et les descendants du général Edouard de Curières de Castelnau, a priori « naturellement » concernés.

Maréchal cent ans plus tard ?

On commence pourtant à parler de à lancer une opération visant à faire obtenir aujourd’hui le bâton au général. Cela serait un événement atypique : une dignité accordée par un pays cent ans après les actions qui la justifieraient et soixante quatorze ans après la mort du récipiendaire ! Du jamais vu, mais pourquoi pas ? Imaginons l’assemblée nationale d’aujourd’hui, dont aucun membre n’a certainement jamais entendu parler de Castelnau décréter que, suivant la formule préalable, ’Edouard de Castelnau avait bien mérité de la patrie » et du coup décider dans la foulée de l’élever à la dignité de maréchal de France ! Il succéderait ainsi au général Koenig, fait maréchal de France en 1984 par François Mitterrand quatorze ans après sa mort. Dans la France d’aujourd’hui le président de la République est tout puissant et si ses conseillers, sensibilisés à un courant d’opinion parmi quelques politiques et personnalités dans un domaine ou un autre, lui glissaient que c’est une chose à faire …..Pour la « com. » vis à vis du monde catho et les militaires « tradis » » (il y en a beaucoup plus que l’on pense) , tout est parfois possible !

Après tout, dans le monde de l’Eglise, béatification et canonisation sont généralement très longs et ont parfois atteint plusieurs siècles ! Certes la comparaison est osée et il y a un grand pas entre le « maréchal de Castelnau » et « Saint Noël - Edouard » !

Castelnau, un « sujet » plusieurs fois étudié.

Et puis, voyons les choses positivement. Pour un soldat qui n’a pas été honoré par la dignité militaire suprême – ce à quoi lui-même s’était résigné avec sagesse – Castelnau a été et est encore l’objet d’écrits flatteurs. Depuis la guerre de 1918, des centaines d’articles, de nombreux passages dans presque tous les ouvrages traitant de la guerre (certains très importants comme le bien connu « GQG secteur n°1 » de Jean de Pierrefeu,) et pas moins de cinq livres biographiques.

Le premier, celui du Victor Giraud, « Castelnau », sorti en 1921, oeuvre d’un universitaire qui connut bien le général mais qui écrit dans l’esprit quelque peu manichéen du temps.

Le second, soixante dix ans plus tard, publié en 1991 par le général Yves Gras, « Castelnau ou l’art de commander 1851-1944 », écrivant à la suggestion de la famille. Excellent livre ; très documenté et chez Denoël, éditeur connu après un parcours du combattant car plusieurs grands éditeurs refusaient le manuscrit trouvant le « sujet », « sans intérêt »…
Le troisième est un petit ouvrage du colonel Jean Paul Huet « Edouard de Castelnau, l’artisan de la Victoire », sorti en 2013 dans la collection « Vitae », consacré à de grands Français, essentiellement des militaires. Simple, clair, précis, il s’adresse principalement aux étudiants.

Le quatrième ouvrage « Le général de Castelnau, le soldat, l’homme, le chrétien », publié par l’auteur de cet article en 2014, ne se veut pas une biographie classique, mais plutôt un album biographique reproduisant plusieurs centaines de documents : photos, gravures, livres, documents de toutes sortes.

Voici donc le cinquième ouvrage, la cinquième biographie. Elle est l’œuvre de Benoît Chenu qui, sans être aucunement historien de formation ou de fait, a une profonde connaissance de l’histoire de la première guerre mondiale et ajoute à cette qualité celle d’être l’un des arrière petit-fils du général, sa mère, Bernadette Chenu, née Castelnau, étant l’une de ses petites filles. Le général Chenu, son père, fut un officier de cavalerie qui se conduisit particulièrement bien en 1940 à la tête de ses chars et Benoît, son fils est lui même officier de réserve de l’arme blindée cavalerie. Il avait donc toutes les bénédictions pour d’intéresser au sujet.

Cinq biographies depuis 1921….

De haut en bas et de gauche à droite :
Victor Giraud (1921), Général Gras (1991), colonel Huet (2013)
Patrick de Gmeline (2014), Benoît Chenu (2017)

Il est périlleux pour un historien de disserter sur un auteur qui est son cousin germain, et qui plus est sur un sujet qu’il a traité précédemment. C’est portant mon cas…..

L’auteur et son livre.

J’ai lu en deux jours, avant même sa sortie en librairie, le « Quatrième maréchal ». Et j’y ai découvert une approche originale qui n’est pas celle de la biographie classique. Ce livre est avant tout une étude de l’existence purement militaire d’Edouard de Castelnau. Le tire d’ailleurs ne trompe pas, il précise « 1914-1918 » (alors que celui du général Gras, précisait 1851-1944). Le lecteur n’est donc pas trompé.

Dans sa préface, l’historienne australienne Elisabeth Greenhalgh, spécialiste de la première guerre mondiale, écrit que l’ouvrage de Chenu est avant tout fondé sur le fonds d’archives du général conservé par ses deux filles restées célibataires et qui veillaient sur ce trésor dans la propriété familiale de Lasserre, près de Toulouse. Il est vrai que comme ceux qui, comme moi, ont visité et travaillé sur ces archives il y a bien longtemps, ces deux vieilles tantes (« Lolotte » et « Chéchette » sic) figuraient parfaitement les vestales du culte paternel.

Madame Greenhalgh écrit : « Le portrait qui surgit de ces pages nous présente un soldat de France déployant toute sa science militaire ainsi que toutes ses convictions nationales profondes au service de son pays envahi ».

Et c’est effectivement un portrait de stratège qui s’édifie et se déroule au fil de pages. Seuls les deux premiers et les quatre dernier chapitres ne concernent pas la guerre elle-même. La famille, les ancêtres – très importants à l’époque- la vocation et le « début » de carrière (c’est à dire le sous lieutenant à général ) sont traités modérément, avec juste ce qu’il est nécessaire de savoir. Différence importante avec le livre du général Gras et l’album biographique dans lesquels ces périodes et ces faits sont traités de manière approfondie.

Un peu plus de 300 pages (sur 432 de texte) sont donc centrées sur le soldat, le chef, le stratège. La pensée militaire de Castelnau – souvent opposée à celle des autres pontifes de l’armée : il était contre l’attaque à outrance - et ses applications et résultats sur le terrain sont passés au crible, références à l’appui. Au point que, parfois, le livre, très bien écrit, paraît être surtout destiné aux militaires et singulièrement aux élèves de l’Ecole de Guerre !

C’est une qualité qui pourrait être considérée comme un défaut car cela pourrait limiter le nombre des lecteurs. Il y a des passages à lire avec application si l’on ne veut pas perdre le fil…. D’autant plus que l’auteur accumule les preuves de son raisonnement, il « plaide » pour sa pensée. On sent que rien ou peu de choses lui a échappé. Avec le risque assumé de lasser le lecteur parfois : Benoît Chenu a ressenti très vite, dès son premier ouvrage, le syndrome du détail auquel sont confrontés en permanence les historiens qui sont aussi et souvent avant tout des « chercheurs », et donc, parfois des « découvreurs ». Comment résister au bonheur de citer un détail que l’on a trouvé dans les archives au bout de tant d’heures de travail ! Et pourtant ce détail n’est peut être que sans importance aux yeux du lecteur…au point parfois de ne pas être remarqué !

Mais, ; ne l’oublions pas, l’histoire est faite de détails. Lenôtre, l’homme des « Vieilles Maisons Vieux Papiers », a bâti sa notoriété sur les détails, la vie quotidienne, l’analyse serrée de documents épluchés de la première à la dernière ligne.

Aspects positifs d’un bon livre.

Tout d’abord, et ce n’est pas neutre, il est, comme dit plus haut, très bien écrit. Trop d’historiens ou se prétendant tels, alignent les phrases sans grand souci du vocabulaire, de la syntaxe, de la concordance des temps, critères du beau langage qui ne sont plus forcément de mode ! Le fond prime la forme.
Benoît Chenu sait écrire et son livre se lit agréablement et sans sursauter. Un ouvrage récent, écrit par deux journalistes, sur un thème très différent comporte un certain nombre d’expressions affligeantes (« ce » midi ) Un très bon point et nul n’est pas inutile de le souligner.

Mais le livre de Chenu n’est pas forcément facile à lire : certains développements stratégiques, s’ils démontrent la grande connaissance du sujet sous ses différents aspects, ne sont pas aisés à suivre et réclament parfois une seconde lecture…Ce n’est pas grave et démontre au contraire la complexité des questions auxquelles le général, grand stratège et fin politique, a en son temps apporté des réponses imparables.

Imparables, mais par principe combattues par les politiques d’alors pour des questions essentiellement d’ordre idéologique qui, paradoxalement, retrouvent cent ans plus tard une certaine actualité pour ne pas dire une actualité certaine.

Benoît Chenu et son éditeur sont des communicants. Ainsi a été enregistré et est visible sur Youtube une présentation en huit minutes de ce livre par son auteur lui même, sur fond sonore du chant de la promotion de Saint Cyr « Edouard et Xavier de Castelnau ».

Excellent, bien dit et qui donne envie de lire l’ouvrage.

L’auteur précise bien – mais on ne le croit qu’à demi ! - qu’il s’est défendu de rendre hommage au général (qui est quand même son bisaïeul et il est rare d’écrire sur un ancêtre pour le combattre !) : mais il a raison, contrairement à ce que l’on pourrait craindre cet ouvrage n’est pas familial et n’a rien d’une hagiographie trop fréquente dans ce genre de cas. Citons le :
- J’ai voulu revisiter les grands épisodes de ce conflit en m’appuyant sur le regard d’un homme qui y fut étroitement mêlé. c’est un angle de vue novateur car Castelnau est un personnage peu mentionné dans l’histoire militaire française.

Avec Chenu (et Castelnau…) nous plongeons dans le quotidien stratégique du chef qui arrête les Allemands en Lorraine en août 1914 (avec la victoire de Rozelieure, pratiquement inconnue des manuels) ouvrant la possibilité globale d’une contre attaque générale de l’armée française qui sera la bataille et la victoire de la Marne. Il est frappant, un siècle plus tard, de constater que le plus bel hommage vis à vis de Castelnau émane d’une adversaire, le général von Kluck, l’un des grands généraux allemands, dont la phrase est célèbre : « L’adversaire français vers lequel sont allées instinctivement nos sympathies, à cause de son grand talent militaire et de sa chevalerie, c’est le général de Castelnau. Et j’aimerais qu’il le sût. » Ennemi des extrêmes, totalement loyal envers la France (et par définition à la république française) malgré un passé monarchiste actif de ses ascendants, approuvant et soutenant la Résistance dès 1940, Castelnau ne renierait pas l’écrit de son arrière petit-fils.

Le livre montre aussi, et c’est très important pour l’Histoire, que Castelnau est atypique ne serait-ce que par sa formation « terrain », beaucoup plus développée chez lui que chez le plupart des grands chefs français. Quant à ses conceptions stratégiques et tactiques, elles sont souvent très différentes de celles de ses collègues, ce qui lui importe peu…Et l’on découvre aussi ses réparties franches, nettes, surtout lorsqu’elles risquent de déplaire. Il sait manier l’humour, qui, lancé avec sa voix rocailleuse dans laquelle roulaient tous les cailloux de l’Aubrac et du Rouergue, devait avoir une saveur que nous ne pouvons qu’imaginer. Le général vicomte – mais comme tous les vrais aristocrates, il ne le faisait pas remarquer, même si le dessous de ses visières de képi étaient marqués d’une couronne gravée !

L’objectivité est au rendez vous et la formation d’officier de réserve de l’auteur (de cavalerie cependant alors que Castelnau était un fantassin pur jus, ce qui compte… !) lui permet d’observer et d’analyser l’action du général en militaire même si ce n’est pas d’active !

Il précise, et il a raison que l’action militaire de Castelnau est peu connue en dehors du cercle des spécialistes. Le tout est de savoir si l’analyse qu’en fait Benoît Chenu ira au delà de ce cercle dont les membres le liront, eux, presque naturellement. Mais le public, sans aller jusqu’au « grand public » ( ce dernier est intéressé par des sujets bien différents et très éloignés) va-t-il découvrir ce grand chef ?

Tout dépend de la diffusion, qui, à notre époque, est le souci essentiel des auteurs et de leurs éditeurs. La diffusion d’un livre coûte cher et sans diffusion, c’est le B.A. BA, pas de connaissance du livre en dehors des spécialistes !

Mais déjà, si le nombre des lecteurs intéressés s’étend et si Castelnau est remis à sa juste place, qui n’est pas celle qu’il « occupe » (?) aujourd’hui, un grand pas sera fait.

A titre personnel, je regrette que l’homme Castelnau, s’il n’est pas totalement absent, ne soit cependant pas assez présent. C’est mon côté historien du quotidien, à la Lenotre ou à la Decaux : je ne renie ni ma formation ni mes influences. Le général Gras a été sur ce plan plus précis et j’ai moi même pu raconter des anecdotes dans mes écrits ad hoc qui permettent à mon cousin de me dire que s’il ne l’a pas écrit c’est que je l’avait fait avant lui. Ça c’est le côté Jésuite de quelques membres de la famille !

Castelnau en effet, avec ce nouveau livre, revient au premier rang des grands généraux français de la Grande Guerre. Il a ses afficionados, dont beaucoup, il faut le souligner sont des officiers de tous âges de l’armée française : généraux, mais aussi lieutenants, qui ont appris à Saint Cyr qui était l’ancien chef d’Etat-major de Joffre. Il savent qu’il est le vainqueur du Grand Couronné de Nancy, l’actif chef de la Course à la mer, le vainqueur de la Trouée de Charmes ( si méconnue, et que Chenu analyse finement) puis, après sa rentrée dans la vie civile, le député de la Chambre Bleu Horizon et l’animateur infatigable et toujours jeune d’esprit de la Fédération Nationale Catholique ! L’auteur de cet article a lui même souvent été surpris, au fil de son existence d’historien et singulièrement d’historien militaire, d’entendre des officiers lui parler avec une admiration non feinte de leur grand ancien, sous-lieutenant en 1870 !


Avec Chenu, une nouvelle pierre à l’édifice de reconstruction.

Avec le livre de Benoît Chenu débute une nouvelle phase de la connaissance et de la renommée historique du général Edouard-Noël de Curières de Castelnau. Si des lecteurs comme certains critiques, craignaient une « hagiographie familiale » sous prétexte que l’auteur est lié par le sans avec son sujet, ils comprendront vite qu’il n’en est rien. Chenu a bien fait son travail, nouveau pour lui, mais fondé sur des années de travail sur pièces, avec conscience et sans complaisance, ni pour son sujet ni pour lui-même. Saluons bien bas, ce n’est pas courant.

Pour moi, cet ouvrage est aussi un symbole personnel : celui du flambeau de l’histoire familiale. J’ai depuis longtemps, époux depuis 48 ans cette année de l’aînée des arrière petits enfants du nom du général, étudié cet homme, collectionné – et collectionne toujours ! – photos et documents et j’ai plusieurs écrit sur lui. Mes projets, car j’en ai encore beaucoup, sont maintenant différents ; mais le flambeau est repris par un autre, et c’est une grande satisfaction de constater que « cet autre » est à la fois un cousin, un connaisseur, un chercheur et un analyste. Bref un historien qui pour être débutant, n’en est pas moins plus que prometteur. Bon vent !

Quelques photos entrées récemment dans ma collection. L’une vient des Etats-Unis.

A Paris, pendant l’hiver 1932.

1920. Castelnau tient les cordons du poële du catafalque aux obsèques du Cardinal Dubois, archevêque de Paris.

Gros plan.

Une citation en forme de proclamation datant de 1919.


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Messages

  • Le général de Castelnau méritait vraiment d’être élevé à la dignité de Maréchal de France, mais il fut victime de la hargne d’hommes sectaires et de très petit esprit. La même situation se présenta plus tard pour le général Weygand à qui un esprit tout aussi sectaire, mégalomane, néfaste et (piteusement)revanchard refusa des obsèques aux Invalides.

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