Cash Investigation, trop simple ?

par Frédéric Aimard

mercredi 22 mars 2017

J’ai regardé l’émission dirigée par Elise Lucet. Il est difficile de commenter ce genre d’affaires si on n’est pas un spécialiste, si on n’a pas travaillé les dossiers, si on n’a pas eu accès à des informations le plus possible vérifiées.

Une chose est évidente cependant : ceux qui ont eu un an pour réaliser cette enquête, avec des moyens considérables pour se déplacer au quatre coins du monde, ne parviennent pas à maîtriser entièrement leur sujet sur le fond et sur la forme. Faut-il incriminer leurs parti-pris de départ ? Mais n’est-ce pas le cas du journalisme d’investigation à la française en général ? Ce que le porte-parole des évêques de France a relevé comme des manquements à la déontologie, est plutôt une sorte d’amateurisme malpoli auquel Canal + et son « petit journal », par exemple, nous ont habitués sous couvert d’humour. La mise en scène du journaliste lui-même quand il n’a pas vraiment réussi à creuser son sujet et puis quelques petites provocations pour donner du sel. On peut aller jusqu’à admirer le flegme des personnes qui sont confrontées au débotté à une caméra, voire une caméra cachée, pour leur faire dire ce qu’on veut entendre d’elle et rien d’autre. Cela dit ce n’est pas toute l’émission qui est sur ce mode irrespectueux qui fait partie d’un traitement qui n’est pas réservé à la seule Eglise, et il y a grand intérêt à entendre et voir ce qui est dit et montré dans ce Cash Investigation. Surmontons notre surprise et notre agacement de voir le cardinal Barbarin harcelé par des journalistes dans les escaliers de l’Académie française ou le Pape hélé comme un vulgaire chauffeur de taxi sur la place Saint-Pierre.

Ce qu’on veut entendre, et qui est vrai, c’est que l’Eglise, confrontée au phénomène dit de la « pédophilie » de certains prêtres, a très longtemps cherché à régler la question en interne, en niant ou minorant le problème, en déplaçant les prêtres accusés, en négligeant le sort des victimes.

Ce qu’il faudrait cependant ajouter c’est que la question n’était pas réglée autrement dans les autres institutions éducatives ou dans les familles. Le tonton trop collant, le moniteur de colonie de vacances obsédé, le professeur de musique odieusement cajolant... on ne prenait guère ces affaires au sérieux, les victimes étant priées de prendre leur autonomie, les anciennes victimes ne prenant même pas la peine de prévenir les nouvelles... Cela nous paraît désormais intolérable, mais c’est l’ensemble de la société qui se comportait ainsi. Est-ce que les abus sexuels étaient moins graves dans les années 50 ou 60 que maintenant ? Il suffit de lire le livre de Daniel Pittet pour comprendre que non. Mais le tabou du sexe était tel que beaucoup de parents étaient incapables de seulement imaginer ce qui pouvait menacer leurs enfants ou du moins de leur en parler. Et quand ce tabou éclata après 68, et que la parole se libérait dans les familles, on n’était pas beaucoup mieux armé pour deviner les dégâts qu’une agression sexuelle dans l’enfance pouvait causer sur toute une vie.

Pour en revenir à l’Eglise, il est donc vrai que les problèmes de déviation sexuelle donnaient rarement lieu à des sanctions sérieuses sinon à des mutations des prédateurs, ce qui leur permettait éventuellement de continuer ou de recommencer un peu plus loin, voire sur un autre continent ! La culture du pardon du pécheur est probablement en cause, la confraternité entre prêtres aussi, l’ignorance enfin en ces matières intimes même si l’Eglise se pose en « experte en humanité » (ce qu’elle est assurément plus que toutes les autres institutions). Cela est bien dit dans l’émission. La thèse de l’enquête est que l’Eglise a systématiquement « couvert » les coupables et ignoré la souffrance des victimes. Oui, mais la justice a-t-elle fait plus sérieusement son travail ? Et où étaient les journalistes qui se sentent fondés à faire la morale ? Et qu’attendent-ils pour faire le siège du ministère de l’Education nationale ou de la Jeunesse et des sports ?

La règle désormais serait que dès qu’un supérieur hiérarchique (dans l’Eglise, mais aussi dans l’Armée ou le système éducatif où on ne réagissait donc pas très différemment jusqu’à ce jour) entend parler d’un cas d’agression sexuelle, il doit faire un signalement écrit à la police et à la justice. C’est le pape Benoît XVI qui a opéré ce changement de paradigme pour l’Eglise parce qu’il savait que le phénomène était trop important pour être jugulé par les moyens disciplinaires intérieurs à l’Institution qu’il dirigeait (L’affaire Maciel dont on est très loin d’avoir mesuré toute l’ampleur !) Cela dit, le sociologue invité à la fin de l’émission a raison de dire qu’une institution plus que millénaire ne se change pas en quelques années. Et il ne sert pas à grand chose d’affirmer que tout évêque qui n’aurait pas signalé à la justice de son pays un cas dont il aurait eu connaissance par une accusation quelconque, devrait être démis de ses fonctions. La condamnation de Mgr Pican (trois mois avec sursis pour ne pas avoir dénoncé à la justice un prêtre pédophile) était un signal fort que les choses devaient changer. Mais plusieurs évêques ou archevêques ont continué de penser que c’était aux victimes ou à leurs parents de porter l’affaire en justice et que, si elles ne voulaient pas le faire, il était difficile à la hiérarchie de dénoncer, sans plus de preuves, ceux qui étaient sous ses ordres.

Les choses se feront désormais autrement. Mais, pour être au centre de beaucoup d’informations ou allégations de par notre métier, nous voyons bien que cela ne fonctionne pas toujours mieux pour autant. L’Eglise a décidé d’une part de faire plus activement sa propre police et sa propre justice en faisant entrer des laïcs dans ses instances judiciaires. Et bien cela ne donne souvent pas des résultats conformes à ce qu’on peut attendre d’une justice respectueuse des victimes mais aussi des droits de la défense... Et parfois une telle activité judiciaire vient compléter curieusement, voire contredire ce que la justice et la police peuvent faire de leur côté (et pas seulement pour des questions de durées de prescription souvent différentes).

L’émission dit de manière assez convaincante que si l’Australie reconnaît 7 % de prêtres pédophiles et l’Amérique 4 %, le chiffre connu pour la France, « seulement » 0,4 %, laisse supposer une grande marge d’erreur correspondant à un grand nombre de cas de pédophilie non révélés. Acceptons en le sinistre augure. On va en apprendre beaucoup dans les prochains mois et les prochaines années.

Maintenant il y a autre chose. Le Pape lui-même est accusé, dans l’émission, d’avoir cherché à protéger un prêtre argentin, le père Grassi, au bénéfice duquel il aurait commandité une contre-enquête que les juges argentins n’ont pas prise en considération, puisqu’ils l’ont condamné à neuf ans de prison pour des faits de pédophilie sur des orphelins dont il avait la charge. Voilà qui expliquerait pourquoi le Pape, coupable malgré ses grandes envolées contre les évêques qui déplacent les prédateurs sexuels au lieu de les dénoncer à la justice, n’aurait pas obligé le cardinal Barbarin à démissionner après l’affaire Preynat !

Je ne sais pas ce qu’il en est du père Grassi. Mais je fais l’hypothèse que plus on révélera des cas d’abus sexuels dans l’Eglise et plus il y aura aussi de vrais innocents qui seront accusés. Parce que cela existe forcément. Des coupables échappent à toute justice, certes. Mais des innocents peuvent être brisés par des complots qui visent éventuellement des objectifs très matériels : s’emparer de biens mobiliers ou immobiliers, ou de toute une œuvre d’Eglise. Cela s’est vu dans l’Eglise, pas seulement au XIXe siècle...

Des accusations de tous ordres, partant parfois de frustrations mineures très personnelles, peuvent être utilisées, parfois par un haut responsable, et les « principe de précaution » et de « zéro tolérance » peuvent aussi être l’occasion dévoyée de bien des injustices. Parce qu’il n’y a pas que le sexe pour pousser l’homme à faire des choses ignobles, mais aussi le désir de posséder des biens ou des honneurs ou simplement de nuire à son prochain...

C’est pourquoi le deuxième principe qui sera désormais de transmettre toute accusation, voire tout soupçon, à la justice civile peut aussi poser problème. Le père Dominique Wiel, acquitté d’Outreau, est toujours l’objet d’odieuses dénonciations, et son livre n’a pas été le succès de librairie que cela aurait dû être si le « bon peuple » de France avait su remettre en cause ses naïvetés justicières.

Cela dit des victimes de complots patents ne sont pas forcément innocentes, et les « comploteurs » sont parfois intimement et honnêtement persuadés de faire justice sans se rendre compte qu’ils se sont laissés entraîner par des manipulateurs ou par l’apparence des choses. Donc les situations peuvent être beaucoup moins simples que ce que certains journalistes et même certaines victimes peuvent imaginer en s’en tenant aux cas connus de la manière dont ils sont connus. Et c’est pourquoi il serait tellement important d’avoir des journalistes d’investigation, et des enquêteurs de justice, qui aillent jusqu’au fond des problèmes, sans se contenter d’enfoncer des portes qui ont été, fort heureusement, déjà au moins entrouvertes.

Je ne voudrais pas que l’on déduise de ces commentaires que je serais contre le fait de « libérer la parole » des victimes. Cela peut faire du bien, surtout si cela empêche les prédateurs de faire du mal. Mais pas toujours, chacun est différent. En tout cas, une telle parole doit être infiniment respectée.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Merci de votre article qui entraîne le lecteur à une véritable réflexion, ce qu’on demande à nos journalistes.

    Oui le métier de « récupérateur d’information » est un métier difficile.

    Ce n’est pas une raison pour s’ériger en procureur.

    Et surtout, le « journaliste d’investigation » n’est pas là pour démontrer une thèse qu’il s’est forgée à priori ; mais pour être impartial au départ, et, à partir de faits constatés, arriver à une conclusion.

    Bravo pour votre article

    Eric B. abonné de FC « papier ! »

  • Monsieur Frédéric Aimard,

    Merci pour votre article sur la dernière émission de Cash investigation, et la façon unilatérale d’aborder le sujet...

    J’ai d’ailleurs proposé à Mme Lucet 2 sujets à traiter rapidement et avec autant de hargne :
    1) la pédophilie dans l’Éducation Nationale ;
    2) les salaires des journalistes, leurs niches fiscales, et leurs impôts.

    Je n’ai pas de réponse à ce jour...

    Toutefois en mêlant les genres, oncles, profs, moniteurs, etc., vous noyez le poisson, comme toujours notre église (heureusement que la fin de l’article précise bien que vous pensez aux victimes).

    Mais il faut comparer ce qui est comparable, je n’ai jamais entendu parler de Rabbin pédophile, (seulement un ou deux Pasteurs pédophiles), ni d’Imam pédophile...

    Parce que ces hommes là ont un épouse, une famille, et que leur cerveau n’est pas vicié ni tordu à la longue par l’institution catholique (romaine), qui oblige au célibat, sans aucune raison biblique d’ailleurs... Le diable sachant très bien si prendre pour pervertir un cerveau...

    La "femme" est tellement interdite, malheureusement, que ces prêtres se tournent finalement vers des enfants pour combler leurs besoins sexuels... La chose étant plus facile et, jusqu’à il y a quelques années sans risques...

    C’est aussi simple que cela !

    Aucune autre spiritualité hormis la catholique romaine n’a ce genre de problème.

    Cordialement

    • @24 mars 15:29 Le fait d’être marié n’a jamais empêché la pédophilie ; l’hétérosexualité et la pédophilie sont 2 choses différentes. Dutroux était marié , sa femme l’a aidé a garder les enfants séquestrés. Les prêtres qui ont des besoins sexuels irrésistibles se manifestent auprès des jeunes femmes ( dans ma paroisse le cas d’un prêtre africain qui est retourné chez lui) et pas pour le mariage. La pédophilie est une maladie qui relève de la psychiatrie ; ne demandait pas aux femmes d’être le médecin de ces malades

    • cf. : 24 mars 15:29

      En effet, c’est VRAI et je ne peux qu’y souscrire parce que, moi non plus, "je n’ai jamais entendu parler de Rabbin pédophile... ni d’Imam pédophile : En fait, personne n’a jamais entendu d’un Rabbin ni d’un Imam pédophiles. Et la cause en est copieusement démontrée. (Tiens ! Manquent à la liste le Dalaï Lama et ses moines).

      "...je n’ai jamais entendu parler de ...". Une SEULE question pourtant : est-ce la preuve que de tels époux et pères de familles exemplaires, rabbins et imams n’abusent pas ou n’ont jamais abusé d’enfants, même des leurs propres ? Les cas d’incestes, parents envers leurs gosses n’ont peut-être jamais existé et ne sont qu’une vue de l’esprit... Le terme même d’inceste n’existe probablement pas...

      Ecrire avec autant d’assurance : "... la femme est tellement interdite que ces prêtres se tournent vers des enfants pour combler leurs besoins sexuels...", mérite au moins d’être accompagné de quelque document médical, psychologique ou psychiatrique, spécifiques et avérés, pour étayer une telle certitude.

      "Pour combler leurs besoins sexuels", des prêtres, ou des hommes célibataires, ou aussi des hommes mariés ont toute latitude pour trouver la ou les femme(s) pour assouvir ces besoins. Il y en a aussi de toutes couleurs, de toutes nationalités, de toutes compétences en la matière et pour toutes les bourses (excuser svp ce très involontaire jeu de mots). Les péripatéticiennes, on ne connait pas ?...

      Il y a aussi des femmes qui sont attirées par "le" prêtre - allez savoir pourquoi - comme papillons autour de la flamme d’une bougie. Oui, parfaitement, et rares sont celles et ceux qui durant leur vie n’en auraient pas rencontré au moins une...

      Au lieu de tournicoter autour du pot et finir par sombrer dans le ridicule en énumérant des prétextes hilarants, il est plus simple d’écrire, en trois ou quatre phrases, que, de concert avec toutes et tous les "fans" du genre, on exige le mariage des prêtres catholiques.

      Comme il n’est pas interdit d’avouer qu’on soutient de A à Z le numéro spécial de Cash Investigation sur la pédophilie dans l’Eglise catholique, "multinationale" qui couvre des prêtres pervers.

      Un point c’est tout.

    • On pourrait également exiger le mariage des professeurs des écoles de l’Education Nationale.

  • correction de mon précédent écrit : "ne demandez pas aux femmes d’être le médecin de ces malades"
    excusez-moi

    • Dans l’immense majorité des cas d’abus sexuels commis par des clercs il s’agit d’abus commis sur de jeunes garçons. Le probléme n’est donc pas tant celui du mariage des prêtres que celui de l’admission au sacerdoce d’hommes à tendances homosexuelles. Admission qui ne semble hélas pas avoir posé beaucoup de problèmes pendant de longues années et dans de nombreux diocèses et communanutés.

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