Traduit par Thérèse DESWARTE-LEVISSE

Billet doux ?

par David Carlin

lundi 4 juillet 2016

Sur le billet de vingt dollars, c’est désormais le visage d’Harriet Tubman, esclave évadée, conductrice de fugitifs au sein du vaste réseau d’évasion « Underground Railroad », une ardente avocate des droits des femmes et chrétienne pieuse, qui prendra la place de ce brave Andrew Jackson, général victorieux à la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, raciste qui détestait les Indiens encore plus que les Noirs, partisan de la gouvernance à petite échelle, et fondateur (après Jefferson) du nouveau parti Démocrate.

Pour quelles raisons l’administration Obama a-t-elle décidé de désormais faire figurer Harriet Tubman sur le billet de vingt dollars ? En fonction de quels mérites ? Sa valeur personnelle ne fait aucun doute, mais joue-t-elle dans la même cour que les autres figures sur nos papiers monnaie en circulation : George Washington, Abraham Lincoln, Alexander Hamilton, Ulysses S. Grant et Benjamin Franklin ? A-t-elle contribué autant qu’eux à l’histoire américaine ? Il est évident que non. On a vraiment affaire ici à une action militante de changement d’effigie dans le but de donner un os à ronger aux Noirs et aux féministes.

Si ce n’était que cela, je n’aurais rien contre. C’est de bon aloi. Mais il y a plus que cela.

Dans cette guerre culturelle qu’est la nôtre entre libéraux d’un côté et conservateurs de l’autre, s’affrontent en réalité deux conceptions concurrentes de l’histoire américaine. Si la présence d’Harriet Tubman sur le billet de vingt dollars donne force à l’un des discours, c’est bien celui des libéraux. Avec Harriet Tubman sur le billet de vingt, il sera plus facile aux libéraux de convaincre – plus particulièrement les écoliers – que c’est la version libérale qui est la vraie version de l’histoire américaine.

La version conservatrice se lit en revanche comme suit : l’histoire américaine est le récit d’un processus remarquable et continu de progrès, conduit par des gens pleins de courage, d’audace, d’ardeur au travail, extraordinairement inventifs, et le plus souvent pieux. Des erreurs ont été commises en cours de route, bien sûr (l’esclavage, par exemple). Mais ces erreurs ont été dans l’ensemble corrigées, et de toute façon elles ne constituent qu’une part mineure de cette histoire, ce qui caractérise le plus cette dernière étant la réussite. Grâce à des personnes courageuses, inventives, travaillant dur – comme par exemple Benjamin Franklin, George Washington, Abraham Lincoln, Thomas Edison, Andrew Carnegie, Bill Gates, etc. – les États Unis d’Amérique sont devenus de tous les temps le pays le plus riche et le plus puissant au monde, contrée de tous les possibles.

Les portraits de Washington, Lincoln, Hamilton, Grant et Franklin tendent à renforcer bien sûr le propos conservateur.

D’une certaine manière la version libérale décrit également l’histoire du progrès, mais d’une toute autre teneur, celui-là : le progrès contre l’oppression et la persécution, comme axe principal de l’histoire américaine. La pire des oppressions ayant été évidemment l’oppression raciale : dans le quasi génocide des Indiens d’Amérique, et pour les Noirs dans des centaines d’années d’esclavage suivies par la ségrégation et le racisme - plus subtil ? - qui sévit après la fin de la ségrégation légale il y a un demi-siècle.

Ce à quoi il faut ajouter l’oppression infligée aux femmes par une société patriarcale. Il y a moins d’un siècle, les femmes n’avaient pas droit de vote ; elles n’avaient aucune liberté sexuelle avant l’invention de « la pilule » et la révolution sexuelle des années 60 ; elles n’ont pas eu accès à l’avortement légal et sécurisé avant 1973 ; à travail égal, elles n’ont toujours pas de salaire égal ; et les femmes vivent toujours dans la crainte d’une agression sexuelle, pas seulement en traversant les quartiers non éclairés des villes, mais aussi en plein jour sur les campus universitaires.

Ce fut ensuite la longue et durable oppression des homosexuels hommes ou femmes, victimes au cours du temps de discrimination et de préjugés homophobes, idées déviantes puisées largement au sein du christianisme. Les homosexuels n’étaient pas autorisés à « être eux-mêmes ». Ils ne bénéficiaient pas des mêmes droits sur leurs lieux de travail ou au cours de leur carrière militaire. Le pire étant sans doute qu’ils n’étaient pas autorisés à aimer la personne de leur choix ; ce qui revient à dire qu’ils n’avaient pas des droits égaux devant le mariage.

Si l’homosexualité a été – du moins jusqu’à une période récente – un amour qui n’ose pas dire son nom, le transgenre a été quant à lui l’identité qui n’ose pas dire son nom. Mais le coming out a eu lieu désormais, générant une vague de haine envers les personnes aux convictions et valeurs conservatrices ou chrétiennes.

D’après la version libérale, l’histoire américaine aura donc été une continuelle série d’injustices faites aux femmes, aux afro-américains, aux Indiens d’Amérique et aux LGBT. Le beau côté de la médaille est qu’il s’est cependant toujours trouvé de nobles âmes pour combattre courageusement l’injustice, Harriet Tubman étant l’une d’entre elles ; et tout doucement, très doucement, ces âmes combattant pour la justice ont acquis de belles victoires. Mais le combat est loin d’être achevé. Écoutons le discours électoral-type d’Hillary Clinton. Elle encourage ses partisans à persévérer, elle ouvrant la voie, dans le combat contre le sexisme, le racisme, l’homophobie et la transphobie, lesquels, regrette-t-elle, ont encore de beaux jours devant eux aux États-Unis.
Le portrait d’Harriet Tubman sur le billet de vingt dollars est un moyen d’appuyer le discours libéral sur l’Amérique-oppresseur. Le nouveau billet de vingt va entre autres permettre, ou plutôt quasi obliger les enseignants du scolaire, parmi lesquels beaucoup ne sont pas des libéraux, à tenir un discours libéral sur l’histoire des États-Unis qui ira donc à l’encontre d’eux-mêmes.

On aura peut-être à l’avenir d’autres billets, des billets anciens renouvelés ou peut-être de nouvelles valeurs de monnaie papier qui viendront encore renforcer le propos libéral. Pourquoi pas un billet pour commémorer les deux célèbres martyrs américains homosexuels, Harvey Milk de San Francisco et Matthew Shepard de Laramie, dans l’État du Wyoming ? On pourra peut-être aussi un jour se débarrasser de ce vieux propriétaire d’esclaves qu’était George Washington en lui substituant Caitlyn Jenner (animatrice américaine de télévision née William Bruce Jenner, NdT). Il nous tarde !

Vendredi 6 mai 2016

— -

Illustration : Catlyn Jenner, le prochain dollar ?

David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island. Il est l’auteur de « The Decline and Fall of the Catholic Church in America ».

https://www.thecatholicthing.org/2016/05/06/money-talks-it-even-tells-a-story/

Messages

  • Je pense que David Carlin a raison quand il pense que le choix de l’effigie du billet a été fait pour caresser les féministes dans le sens du poil.
    Par contre, je le trouve de mauvaise foi quand il déclare que l’action de cette femme est de peu d’importance dans l’histoire des Etats-Unis. Son action démontre au contraire qu’on peut faire partie des "petites gens" et œuvrer, à l’échelle qui est la sienne, pour plus de justice et de fraternité, malgré des obstacles qui peuvent sembler insurmontables. C’est un formidable encouragement à aller de l’avant pour tous ceux qui ne tiennent pas les rênes du pouvoir et de l’argent.

    • cf. : 4 juillet 16:53

      Le point de vue partagé ci-dessus m’a été d’une aide toute personnelle : j’ignorais en effet la réalité sur cette dame, et il n’était que justice de la rétablir pour le lecteur.

      Détail : en lisant d’abord l’article original je n’ai pas compris l’intérêt de citer la présentatrice de télévision Caitlyn Jenner. C’est en lisant la version française que j’ai réalisé. Merci donc à la traductrice pour l’éclairage apporté.

      Par contre, et justement, les dernières et brèves lignes de l’article m’ont semblé rien que moins assassines...

      MERCI.

  • Je suis désolé mais cet article n’est pas très intéressant.

    Dans tous les pays, il y a une gauche et une droite, des libéraux et des conservateurs, même s’il peut y avoir des libéraux de droite, des conservateurs de gauche...et des crétins des deux côtés et des deux sensibilités.

    Le vrai problème, c’est quand il n’y a plus de gauche ou de droite. C’est le problème des cathos en France. Il n’y a plus que des cathos de droite et c’est d’un ennui...On n’a plus le choix qu’entre cathos de droite et cathos d’extrême-droite...

    En plus Tubman vaut 10 dollars seulement (ten dollars sur la photo) et pas 20...Et ça nous change de la trombine du vieux George, qui ne nous en voudra pas.

    Pas cher payé pour une féministe libérale.

    Et puis ça change des euros anonymisés comme des billets de monopoly, même si l’euro nous préserve d’avoir un jour la tête de S. Veil ou de Ch. Taubira sur un billet de banque ex-de France...Pour Ch. Boutin, ça n’aurait pas risqué en tout état de cause...

    Happy 4th !

    • cf. : 4 juillet 21:47
      PS

      C’est faire preuve de courtoisie que de ne pas découvrir toutes ses cartes en même temps : on laisse à qui veut le temps s’exprimer ;

      c’est faire preuve de prudence que de ne pas découvrir toutes ses cartes en même temps : on laisse à qui veut le temps d’apporter un élément intéressant qui nous aurait échappé ;

      c’est faire preuve de patience que de ne pas découvrir toutes ses cartes en même temps :
      - on laisse le temps au temps de faire son oeuvre ;
      - on laisse le temps à qui veut de se casser la figure.

      Suite à mon billet ci-dessus, le temps est venu de pouvoir, enfin, "mettre au propre" de petites remarques notées suite à la publication de l’article de George Carlin :

      quand on a pris le temps de bien lire l’article on peut se permettre
      les humbles remarques suivantes :
      1. au tout début de son billet l’auteur prend soin de décliner l’identité de la personne dont l’effigie apparaitra sur le billet de 20 US$ : "une esclave évadée....". Or, une "esclave" aux States ne pourrait être qu’une dame "noire". On ne peut pas être plus clair, c’est le cas de le
      dire. C’est pourquoi à mon tour j’ai pris soin de m’informer sur la question. En attendant la suite éventuelle...

      2. la photo publiée dans le cadre de l’article est ce qu’on appelle le plus simplement du monde : une photo-montage, et cela se voit comme un nez au milieu de la figure. Pourquoi avoir apposé le visage inconnu d’une dame "blanche" ? Serait-ce pour ne pas "devancer" dans une publication privée l’action des responsables autorisés ? j’avoue ne pas avoir été jusqu’au bout de mes recherches sur ce point, et idem pour le billet de 10 US$ de la photo (au lieu de 20 $), ne pas anticiper...

      Le reste de l’article étant une affaire strictement propre aux Etats-Unis d’Amérique, je l’ai parcouru d’une façon neutre autant que faire se pouvait. L’important, à mon avis, était le point de vue d’un citoyen américain sur la politique interne de son pays, que je ne pouvais que respecter.

      Ceci dit, il me faut reconnaitre, quand c’est le cas, comment dire, la perspicacité de quiconque a remarqué, ici, la photo d’un billet de 10$
      alors que Carlin mentionne 20 $ : à tout seigneur tout honneur comme on dit communément.

      Et ce détail m’a tout de suite ramené à l’excellent téléfilm : Eugénie Grandet, plus spécifiquement à la dernière séquence où le génie de Jean Carmet révèle de façon admirable les sentiments profonds de Monsieur Grandet père avant son dernier souffle : le regard qu’il porte sur la croix du prêtre penché sur lui en priant, le regard sur la croix qui balance.... les reflets de son argent dans les rétines avides de celui-là qui, sans l’air de rien, allait jusqu’à ramasser les miettes de pain sur la nappe de la table pour les gober...

      Inoubliable Jean Carmet !...

      MERCI.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.