Bienvenue en Sicile

entretien avec Pierfrancesco Diliberto

mercredi 16 mai 2018

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas à un film sur la foi que le producteur de cinéma français SAJE (le dernier en date étant Paul, apôtre du Christ) apporte son concours mais à un très beau film historique sur un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale par un audacieux réalisateur italien.

Bienvenue en Sicile est à la fois très proche de votre premier film et fidèle à la comédie italienne plus classique.

Pierfrancesco Diliberto  : Je cherchais une histoire qui, tout en conservant l’esprit de mon premier film La mafia tue seulement en été, nous montrerait un petit homme face à un de grands événements historiques, un film, qui dans le plus grand respect des traditions de la comédie italienne, nous ferait vivre parallèlement une histoire isolée et l’Histoire.
On a toujours un élément de comédie qui est la prémisse de ce travail mais il faut partir d’un élément réel. Des éléments humoristiques comme cet homme qui parle à sa statue est un élément vrai, tout comme l’utilisation de personnes aveugles pour entendre arriver les avions venant bombarder est réelle aussi.

Notre ambition était de donner vie – de façon respectueuse, humble et sans disproportions – à un chef-d’œuvre comme La grande pagaille de Luigi Comencini. Et nous avons tenté de le faire avec une comédie située au cœur de la Seconde Guerre mondiale à la fois romantique, drôle, mais aussi amère puisqu’elle montre comment un évènement historique, apparemment éloigné, a permis l’ascension de la Mafia et a marqué l’histoire de notre pays.

Comment ce film est-il né ?

Une fois de plus, j’ai écrit le scénario avec Michele Astori et Marco Martani, dans l’idée de situer l’histoire dans la période de la résistance et, en particulier, un des moments de la Libération dont on n’a jamais assez parlé : le débarquement des forces alliées en Sicile en 1943 (un an avant celui de Normandie), qui marqua de façon indélébile notre pays en raison du pacte d’alliance étroite entre Alliés et Mafia,qui allait perdurer dans le temps.
C’est un aspect de la Libération peu exploité au cinéma. Dans Patton, par exemple, un film de 1970 écrit par Francis Ford Coppola et dirigé par J. Schaffner, on raconte la guerre du célèbre commandant américain qui se déplace d’Afrique du Nord jusqu’à Naples en évitant toute référence à la période qu’il avait passée avec les Alliés, en Sicile.

La même année était aussi sortie une comédie de Nanni Loy avec Nino Manfredi et Peter Falk, Rosolino Paterno : soldato... qui, bien que située au moment du débarquement de 1943, ne faisait aucune référence à la Mafia.
Le sujet était donc relativement inédit même si, en phase d’écriture, nous avons pensé plus d’une fois que nous étions peut-être en train de réagir selon la façon dont nous voyons les choses aujourd’hui, avec un sentiment anti-mafia qui n’existait pas à cette époque.

Mais ces doutes se sont évaporés lorsque nous avons découvert un document récemment rendu public à Londres. Il s’agit du désormais fameux Rapport Scotten, du nom de l’officier qui, en 1943, fut chargé d’enquêter sur la Mafia en Sicile. Ce rapport nous confirme que la question était à l’ordre du jour pour les Américains en guerre et qu’à cette même époque, le capitaine Scotten évoquait l’opportunité de combattre la Mafia pour l’avoir sous contrôle, ou celle de s’entendre avec Cosa Nostra. Cette éventualité aurait, selon lui, causé des dommages inqualifiable avec de lourdes conséquences dans le futur. Une autre possibilité encore aurait été d’abandonner l’île à la Mafia... La lucidité de cette analyse nous a frappés.

La base historique sur laquelle nous avons travaillé a été le rapport d’une commission d’enquête américaine qui explique noir sur blanc l’alliance entre soldats américains et Cosa Nostra. Les soldats y admettent explicitement avoir demandé son soutien à Cosa Nostra. À tel point que dans de nombreux petits et grands villages de l’île, l’élection de syndicats mafieux fut pratique commune afin de garantir le contrôle du territoire.

Étiez-vous au courant de ces faits avant de vous documenter pour le film ?

Je ne connaissais pas cette histoire. J’ai commencé à l’étudier il y a environ deux ans, alors que je préparais une soirée spéciale pour la Rai, à l’occasion des 70 ans de la Libération. On m’avait demandé de faire la liaison depuis la plage de Gela, où avait eu lieu le débarquement des forces alliées.
Là-bas, j’ai rencontré plusieurs nonagénaires qui se souvenaient parfaitement de l’arrivée des Américains tant attendus. Tous m’ont dit la même chose  : « On ne voyait plus la mer.  » Un lieu, si important d’un point de vue historique, aurait été commémoré dans d’autres régions, mais dans la nôtre, ça n’a pas été le cas. C’est à mon avis parce qu’il y a quelque chose dont on n’est pas si fier...

Qu’avez-vous découvert sur ces accords de l’époque ?

Selon les « sources » les plus communes, en 1943, les Américains auraient demandé la permission à la Mafia de débarquer sur l’île. Mais en réalité, cette décision avait été prise dans les hautes sphères par Churchill et Roosevelt, ensemble, avec Staline. On trouve également des historiens qui épousent la thèse du moindre mal et font de la Sicile la première région d’Italie et d’Europe à avoir été libérée par les Alliés.

Si l’on se base sur les documents secrets de l’armée américaine, il est évident que la Mafia n’avait pas été considérée comme une organisation criminelle, mais comme un interlocuteur à part entière.

Ce que l’opinion publique ne sait pas, ou sait très peu, c’est que la Mafia de 1943, à partir de ce moment-là, revêt un rôle mondial qui lui permettra de prospérer puisqu’elle se positionne en tant que solution anticommuniste. Cosa Nostra a eu pour rôle de maintenir un équilibre et un ordre préétabli. En fait, les Alliés ont pu libérer le Nord grâce aux partisans et le Sud grâce à la Mafia. Nous montrons comment le chef mafieux Lucky Luciano a été relâché par les États-Unis et extradé en Italie « pour services rendus durant la Seconde Guerre mondiale ».

Les Américains ne connaissaient pas la Sicile et ils commencèrent à la connaître via la Mafia. Ces contacts représentèrent le début d’un pacte destiné à perdurer puisque la République italienne avalisa ce choix.

Quelles ont été les conséquences de cette alliance ?

Notre scénario s’arrête en 1943, mais tout est arrivé après, lorsque la Mafia a symboliquement pris le pouvoir. Nous autres n’en donnons qu’un aperçu à travers le monologue de fin d’un mafieux qui prévoit et annonce ce qui arrivera à notre pays dans les décennies à venir.
Avec le temps, on a pu démontrer les répressions systématiques des activités syndicalistes et l’implication de la Mafia, dans les années 60 et 70, dans des tentatives de coups d’État néofascistes, dans des associations et des crimes d’extrême droite, ses liens avec la loge maçonnique P2 subversive et réactionnaire, ainsi que les brutales exécutions des représentants progressistes de quelconque mouvement.

Il est donc légitime de conclure qu’avant la fin des années 70, il n’y a jamais eu en Italie une réelle volonté politique de combattre Cosa Nostra. Ce n’est pas un hasard si l’équilibre général se gâte en 1989 lorsque, avec l’effondrement du mur de Berlin, les masques tombent. Deux mois après la sentence définitive de l’énorme procès de Palerme, Salvo Lima, le politicien de la Mafia par excellence est tué. Le changement est dans l’air.
Aujourd’hui encore nous payons les conséquences des choix qui ont été faits il y a 75 ans... Ce qui montre bien que légitimer la Mafia comme rempart, d’abord contre le fascisme-nazisme, puis contre le communisme a été très loin d’être anodin. Pour faire du bien, on ne peut pas demander de l’aide au mal...

En Sicile, en Italie, nous avons payé un prix beaucoup trop élevé pour cette démocratie, cette liberté, et nous continuons à le payer... Et il y a encore en Italie des gens qui ne trouvent rien de mal à traiter avec la Mafia pour obtenir la tranquillité. Mais la Mafia ne donne une tranquillité très relative que contre quelque chose en échange et les termes de l’échange risquent toujours de s’alourdir.

Êtes-vous inquiet quant aux réactions des politiciens et des historiens à votre film ?

Ça ne sera certainement pas aussi simple que pour mon premier film, mais d’un point de vue historique, ce que nous racontons est incontestable. J’ai soumis le scénario à plusieurs historiens et tous m’ont donné leur assentiment.

Les livres publiés sur le sujet sont peu nombreux, mais les faits sont indéniables et révèlent par exemple que le gouverneur de Sicile, Charles Poletti, élu après le débarquement et responsable des affaires civiles et militaires, une fois installé à Naples avait comme bras droit et interprète le chef mafieux Vito Genovese. Certaines sources affirment également que Vito Ciancimino, futur maire de Palerme, qui sera condamné pour être de la Mafia, avait à l’époque aidé Charles Poletti. Il était son traducteur à Palerme. Mais les spécialistes ne s’accordant pas sur ce sujet, cette partie de l’histoire a volontairement été mise entre parenthèses.

Wildside avait produit votre premier film. Aujourd’hui, ils décident de nouveau de vous suivre.

Je voulais que mon prochain film soit plus petit et agile que le précédent, mais le producteur, Mario Gianani, m’a dit « on en fait un grand ». En acceptant, je me suis retrouvé à vivre ma véritable première entreprise de mise en scène. J’ai incroyablement appris durant le travail de documentation et de recherche et durant la phase d’écriture. Et le plateau a également été méticuleusement travaillé, avec des dizaines de figurants. C’est un film très riche visuellement, au-delà des standards des nouveaux films italiens. Nous avons fait preuve d’une sorte d’heureuse inconscience.

Où avez-vous tourné ?

Nous avons tourné à Cinecittà World, un parc d’attractions fondé en 2014 à la sortie de Rome, pour filmer plusieurs scènes censées se dérouler à New York. Il a été en revanche plus compliqué de recréer les lieux et l’atmosphère sicilienne de l’époque parce que je ne voulais pas d’un endroit où d’autres films auraient déjà été tournés auparavant. J’ai alors décidé de créer un petit village qui n’existait pas et j’ai choisi Erice, un village au-dessus de Trapani, à 700 mètres au-dessus de la mer.

Les autres décors du film sont la Sacla dei Turchi, à Agrigente et Segeste, au nord-ouest de la Sicile, en face du temple à propos duquel on raconte que le général Patton aurait dit : « Comment se fait-il qu’il manque le toit ? C’est nous qui l’avons bombardé ? » 

Un aspect discret du film, traité comme d’autres choses avec beaucoup d’humour, est la place de la foi qui est mise en relation avec le fascisme – la figure de Mussolini – et aussi la Mafia…

Il s’agissait de montrer ces trois pouvoirs, ces trois éléments fortement présents en Sicile, l’Église, le fascisme et la Mafia. Et on voit bien que ce lien entre le religieux, le fascisme et la Mafia était très fort. La Mafia a toujours utilisé, exploité l’Église, dans le sens où les mafieux gangrénaient tout. Le rapport « Mafia, foi et Dieu » a toujours existé et l’Église n’a pas toujours été à la hauteur. C’est seulement récemment qu’elle a pris nettement position contre la Mafia. Il y a donc dans le film une manière de mettre en avant ces réalités prégnantes et liées entre elles, physiquement, avec des éléments visuels et sonores… 

Messages

  • Erice ? C’est le village le moins sicilien de la Sicile !, i ly a des dizaines de villages qui sont comme isl étaient en 1943, par exemple Buscemi ... Que cet Italien ne soit pas au courant de l’accord me semble incroyable ; ceci dit il y a une majorité de français qui ne savent pas que ces même amécains avaient l’intention d’occuper la France. A leur actif les bombardement inutiles d’un point de vue militaire de Palerme et Syracuse, puis Florence, de Rome, de Pise ... Sienne à échappé à leurs destructions grâce à un colonel Français.

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