Au-delà du bras de fer avec Dieudonné

jeudi 9 janvier 2014

L’affaire Dieudonné n’a cessé de s’enfler tous ces jours derniers, au point d’accaparer la scène publique. Je crains qu’elle ne continue de mobiliser les esprits assez longtemps, parce qu’elle dépasse de très loin le cas d’un humoriste engagé sur le plus périlleux des terrains.

Le ministre de l’Intérieur, qui a entrepris un véritable bras de fer avec lui, n’est pas assuré de gagner une bataille juridique compliquée afin de stopper simplement la tournée de spectacles de l’ennemi public numéro un. Mais la vraie question est-elle là ? À supposer que Dieudonné soit interdit de parole, le phénomène qu’il incarne serait-il, ipso facto, aboli ? Qui le croirait ? La difficulté, c’est qu’il dispose d’une audience nationale considérable, qui déborde largement les auditoires de ses spectacles qui sont déjà loin d’être médiocres.

Bien sûr, on peut penser que le simple fait de neutraliser un agitateur empêcherait la diffusion d’idées dangereuses. Mais qu’en est-il de la connivence qui existe entre cet agitateur et le public qui se reconnaît en lui ? Qu’on le veuille ou non, il faudra bien envisager sérieusement l’existence confirmée d’une sensibilité qui s’identifie à une sociologie de type communautariste. Ce que Pierre-André Taguieff appelle « judéophobie », pour bien marquer la distinction qui existe entre cette nouvelle configuration idéologique et l’antisémitisme traditionnel, se rapporte étroitement à la formation d’une conscience commune, d’une mentalité clivée à intérieur du corps politique.

Au XIXe siècle, on parlait à propos du prolétariat, d’une population campée aux portes de la cité. Qu’en est-il aujourd’hui d’une population qui cultive sa différence, en cherchant à désigner un ennemi, par rapport auquel se définir, se coaliser, en développant l’hostilité et la haine ? Ce genre de pathologie ne se soigne pas seulement à coup d’interdictions. Elle met en cause les principes constitutifs de la communauté nationale. Il n’y a pas de réponse immédiate appropriée. Il n’y a qu’un immense labeur à envisager.

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 9 janvier 2014.

Messages

  • La vraie référence, plutôt que Taguieff, serait Marcel Proust :
    http://www.contrelitterature.com

  • Je m’étonne que l’on ne s’en prenne qu’à Dieudonné pour des propos jugés avec raison pour la shoa antisémites qu’il présente comme humoristiques.au second degrés :mais il y a d autres propos au premier degrés non présentés comme humoristiques et gravés sur DVD En effet, certains rappeurs n’arrêtent pas d’injurier la France et les français, au vu et au sus de tout le monde et ces gens là ne sont jamais inquiétés alors qu’ils ont des paroles très violentes à l’encontre des français, de la police... , ce sont des "pousse au crime".Vals :la LDH et la Licra devraient aussi se préocuper de cela ;

  • Cette affaire Dieudonné, - mise momentanément sur le côté par des affaires également affligeantes -, recèle une intention sournoise qui déjà se fait jour. L’Humanisme en marche (celui qui veut changer l’homme) a en quelque sorte été contraint de frapper Dieudonné (qui était dans l’ignominie depuis des lustres, mais qui ne fait sans doute que régler des comptes avec la vie, comme tant d’autres). Et il est fortement à craindre que ce ne soit d’abord que pour avoir les coudées plus franches, afin de déclencher une véritable offensive contre les vrais ennemis que l’Humanisme issu de 1789 abomine : les contestataires, quels qu’ils soient, du projet de transformation de la civilisation que ces démiurges veulent imposer à l’Histoire. Ce seront d’abord les figures détestées des quelques contestataires courageux et inspirés qui s’efforcent de démonter les rouages et les roueries de ce mécanisme idéologique. Je pense là en premier à un Alain Finkielkraut.
    Car l’esprit qui anime cette ambition de déconstruction ne se trompe pas d’adversaire. Il n’a que faire de l’ennemi désigné, ou agité par lui comme un tigre de papier (l’extrême-droite), mais, au-delà des penseurs qui le gênent, il veut atteindre ceux qui l’ont mis en difficulté dans son essence même, ceux qui, inquiets de voir dénaturer leur monde connu, notre héritage, n’ont pas eu d’autre choix que de se mettre "en veille". Ceux qui veulent résister en marchant, en demeurant debout et en silence, voulant rappeler et ramener à la conscience de toujours, et qui pour cela entrent en prière ... Il faut donc s’attendre à ce que tout réel opposant au grand projet de transmutation de l’homme soit de suite considéré comme fauteur de trouble à l’ordre public puis, comme cela ne suffira pas, dénoncé comme propagateur d’idées en lien avec ce qui tombe sous le coup de la Loi : fascisme, racisme, sexisme, homophobie, opposition à l’avortement, etc. Mais ce qui est en réalité le moins accepté par cet humanisme incontestable, c’est que quelqu’un se mette en travers du Sens de l’Histoire en tant qu’il est la religion qui doit s’imposer et faire oublier tout ce qui l’a précédé. Or, "la fin justifie les moyens" ne craignait pas d’asséner St Just. L’esprit du monde sait varier ses moyens. Cela ne se fera pas à la manière de St Just ou d’Hérode ou d’Hitler. Cela se fait dans le registre de l’émotion, dans la contrefaçon de la dignité, dans l’humour cynique, dans la confusion qu’enfante le funeste relativisme. Ce qui a pour conséquence que "l’amour se refroidit dans la multitude" (Mt 24) et que l’argent y est roi.

    • Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement, qui fut membre du Conseil de la communauté marocaine de l’étranger (agence du roi chargée de faire du lobbying auprès de l’État français et dont les membres sont nommés par le roi) aurait clairement annoncé la couleur sur le plateau de France 3 :Selon la jurisprudence Dieudonné et l’élargissement du concept de dignité humaine qu’elle offre, le gouvernement sera en mesure de demander aux préfets et aux maires d’interdire des meetings politiques et des spectacles à priori par une mesure administrative C’est a dire avant toute décision judiciaire on voit les dérives qui peuvent se produire du jamais vu depuis les mesures d exceptions pendant la guérre d Algérie !

    • Voici la déclaration de Mme Belkacem :

      « Dès lors qu’un spectacle ou un meeting, quelle que soit sa nature, risque de porter atteinte à l’ordre public, ou est de nature à porter atteinte à la dignité humaine, on jugera en fonction des circonstances, au niveau local et non pas national (...) de la nécessité d’en empêcher la tenue », a-t-elle ajouté. « Les mêmes règles » doivent, selon elle, s’appliquer « à chaque fois qu’il y a antisémitisme, racisme, apologie de crime de guerre ».

      1. On peut d’abord observer que la jurisprudence libérale du Conseil d’Etat n’est nullement abolie. La "jurisprudence Dieudonné" (qui n’en est d’ailleurs pas une car le juge des référés du Conseil d’Etat a pris une mesure provisoire), si elle est confirmée par un jugement au fond, apparaît plus comme une dérogation exceptionnelle aux règles libérales fixées par le CE, qui nécessitent une appréciation in concreto des circonstances locales et des moyens de police disponibles pour faire face aux troubles éventuels à l’ordre public. D’ailleurs Mme Belkacem en est bien consciente puisqu’elle fait allusion au niveau local, à prendre d’abord en compte (ce qui est loin d’avoir été le cas dans la censure de Dieudonné, doit-on remarquer au passage...).

      2. La décision du juge des référés du CE se fonde principalement sur la protection de la dignité humaine. Il reste à savoir quel contenu exact le juge du Palais Royal entend donner à cette nouveauté qui en l’espèce a permis de valider la censure préalable du spectacle de Dieudonné. Jusqu’à présent, le principe de protection de la dignité de la personne avait pour domaine privilégié la protection du corps, de la vie, le respect dû à la personne handicapée, la traite ou l’exploitation de la personne et du corps...Il ne va pas de soi que tout propos vindicatif, diffamatoire ou stigmatisant envers une personne ou un groupe de personnes, même en raison de la race ou de l’ethnie, doive être regardée comme une atteinte à la dignité de la personne. Ou sinon il ne restera plus grand chose de la liberté d’expression...

      3. On peut encore faire remarquer que l’usage qu’on fait de ce concept de dignité peut sembler inquiétant : du côté de la vie, la protection de la dignité et d’abord de la vie de la personne même incapable de s’exprimer va encore régresser si on dépénalise l’IVG et si on avalise l’euthanasie ; et du côté de la liberté d’expression, on entrouvre la porte à une dérive liberticide...On peut tout de même espérer que le Conseil d’Etat balisera rapidement le terrain pour calmer les espoirs de Mme Belkacem qui n’est pas encore chargée du portefeuille de la censure gouvernementale...

      4. Ce propos révèle en tout cas qu’en matière de liberté, Mme Belkacem donne parfois l’impression d’être passée sans transition de l’islam marocain verrouillé de ses aïeux à l’idéologie libertaire à fort potentiel répressif : d’où cet angélisme exterminateur (Alain-Gérard Slama) dont elle se fait parfois, mais avec tant d’habileté,le porte-parole...

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